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Athlétisme: quand Abdeslam Ahizoune désigne ses boucs émissaires

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Posté le 10/10/2016 à 12h41 par Hassan Benadad (Mise à jour le 10/10/2016 à 12h50)

Il n’a pas fallu longtemps au président de la FRMA, Abdeslam Ahizoune, pour détecter le mal qui ronge l’athlétisme national. Il a tout simplement limogé la direction technique. Il livre à la vindicte populaire ceux-là mêmes qu’il a nommés.

Un mois et demi après la débâcle de l’athlétisme national à Rio, le président de la FRMA, Abdeslam Ahizoune, a limogé tous les membres de la direction technique. Boucs émissaires, tout trouvés. L’auteur du naufrage de l’athlétisme marocain n’est plus celui qui est à la tête de la fédération et qui en désigne les responsables, mais le staff technique – celui-là même qui a été nommé par Ahizoune et qu’il livre aujourd’hui à la vindicte populaire dans l’espoir de se laver de toute responsabilité. Le moins que l’on puisse dire, pour rester dans le jargon sportif, est que le procédé n’est pas fair-play. Et la manœuvre ne convainc personne.

Cette décision contredit au demeurant les propos de M. Ahizoune quand il a reçu la délégation des athlètes marocains ayant participé aux JO de Rio. Abdeslam Ahizoune avait alors tenu un discours surprenant, voire complètement déconnecté de la réalité. A ses yeux, «l’avenir de l’athlétisme national est dans la bonne direction». Plus sidérant, le président de la fédération d’athlésisme a affirmé que la qualification pour les Jeux olympiques est en soi une performance importante. Oui, vous avez entendu !

M. Ahizoune oublie, ou feint d’oublier, que l’athlétisme était la discipline la plus pourvoyeuse de médailles depuis la participation historique aux Jeux olympiques de Los Angeles en1984 où le Maroc avait remporté deux médailles en or. Depuis, on s’est habitué à ce que les athlètes marocains brillent dans la reine des disciplines en gagnant des médailles. D’où l’étonnement de voir le président de la fédération d’athlétisme assigner comme objectif aux athlètes de se qualifier aux JO. Quelle triste reculade !

Depuis cette mémorable conférence de presse, le gestionnaire attitré a beaucoup réfléchi pour détecter le mal qui ronge l’athlétisme national. Ce qui n’est pas une sinécure. Mais il est arrivé, aujourd’hui, à faire un excellent diagnostic de la maladie qui frappe la discipline qu’il gère. Sauf que M.Ahizoune a mis dix ans pour admettre la faillite de l’athlétisme national tout en désignant les coupables: la direction technique nationale qu’il a lui-même installée dès son arrivée.

Du coup, le président de la FRMA a rapidement trouvé la potion magique pour guérir l’athlétisme national, il cherche des étrangers pour occuper le poste de DTN. Et vogue la galère. L’homme du chiffre d’affaires, du compte d’exploitation et du bilan comptable, confond l’actif et le passif dans l’athlétisme.

Une décennie sabbatique

En dix ans le bilan d’Ahizoune est, le moins que l’on puisse dire, catastrophique. Pourtant dès son arrivée en 2006 à la tête de la FRMA, il a bénéficié d’un contrat-programme signé avec le gouvernement. Ce qui lui a permis de disposer d’un budget substantiel de 550 millions de dirhams étalé sur cinq ans. En contrepartie le président de la FRMA s’engage «à ce que le Maroc soit parmi les dix meilleurs pays au niveau mondial d’ici 2011...»

C’est une litote que de dire que le président Ahizoune et son comité suiveur n’ont pas tenu leurs engagements, à part d’avoir construit quelques pistes dans des coins perdus. Et de laisser sans piste de course les grandes agglomérations comme Rabat où les clubs sont obligés d’attendre que le stade Moulay Abdellah soit disponible pour disposer d’une piste aux normes.
La FRMA se targue d’avoir construit des pistes d’athlétisme dans plusieurs villes du Maroc. En réalité on a aménagé des pistes dans des contrées lointaines, inaccessibles même à leurs habitants et qui sont souvent dans un piteux état.

C’est plutôt à une débandade que le président de la FRMA a mené l’athlétisme national. A preuve, le Maroc qui a toujours brillé dans le championnat du monde d’athlétisme, a rétrogradé jusqu’à ne plus pouvoir figurer dans la classement des médailles.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: 2005(10e), 2003(9e), 2001(10e), 1999(5e) 1997(6e). Depuis 2007, année où Ahizoune a pris les commandes avec un contrat  programme clé en main, l’athlétisme national est allé de mal en pis: 2007(30e), 2009(dernier), 2011(dernier), 2013(dernier) 2015(35e). Il en est de même pour les jeux olympiques: 2004(36e), 2008(68e) 2012(84e) et dernier en 2016.

Rupture fatale

En cause, une gestion sans stratégie, ni vision. Comme cette première décision prise en limogeant des techniciens de haut calibre qui ont fait les beaux jours de l’athlétisme national. Said Aouita, Abdelkader Kada et d’autres ont été sacrifiés sur l’autel d’un prétendu rajeunissement.

Grave erreur qui a engendré de graves conséquences. Un putsch technique qui a déstabilisé les athlètes et par conséquent impacté leurs résultats.
Abdelaali Iguidder, l’athlète le plus prometteur, a été le premier à exprimer son désarroi quand son entraineur a été remercié : «… Depuis le limogeage de mon entraîneur je m’entraîne tout seul … Je suis arrivé aux mondiaux de Moscou totalement déprimé et le moral en dessous de zéro.»

Des sanctions à la pelle

L’athlète Yassine Bensghir que nous avons contacté (lire audio ci-joint) lui emboite le pas en évoquant un autre volet caché. «Comment voulez-vous qu’un athlète puisse s’émanciper et aspirer à des résultats meilleurs quand il perçoit 1000 DH par mois ?».

Au lieu de travailler pour récolter les médailles, la fédération a tout fait pour ne pas les avoir, notamment en versant davantage dans les sanctions que dans la récompense. L’histoire de l’athlète Mohamed Moustaoui est vraiment édifiante sur la façon avec laquelle est gérée la FRMA. Ce dernier avait alors dégoupillé une grenade qui aurait dû faire éclater tout le bureau fédéral. L’athlète a révélé à l’AFP qu’il avait été interdit des centres d’entraînement et qu’il ne fut rappelé que deux semaines avant le début des mondiaux de Moscou.

Pistes sans athlètes

En dix ans de gestion, la relève n’a pas été assurée et aucun jeune athlète n’a brillé sur la scène internationale. Pourtant la fédération s’était taillée une disposition obligatoire qui lui permettait de s’accaparer les meilleurs athlètes dans les clubs. Faute de quoi la fédération ne leur délivrerait pas leur accréditation. Quand la fédé repère dans un club un athlète à potentiel, elle le récupère au motif de mieux le former. Si l’athlète ou son club veulent s’opposer à la fédé, celle-ci lui enlève sa licence. En d’autres termes, il n’a d’autres choix que de rejoindre la fédé, sinon il ne peut plus courir.

Si cette disposition de la fédération peut être louable dans les fins qui lui sont assignées, elle n’est en fait opérationnelle dans un mode managériale efficace et pragmatique qui développe la culture des résultats. Mais dans une fédération à la dérive, cette disposition a tout simplement éteint la flamme de nombreux athlètes qui pouvaient mieux s’épanouir sans les clubs où ils ont été formés.

Loi contournée

Après tous ces échecs, on croyait que le président de la fédération, Abdeslam Ahizoune, aller déposer le bilan, surtout que sa deuxième mandature arrivait à terme. D’autant plus que la loi 30-09 relative à l’éducation physique et aux sports limite la candidature du président à deux mandats de 4 ans.

M. Ahizoune n’en a cure. Ses courtisans (clubs et ligues) le «forcent» à se représenter pour un troisième mandat quitte à enfreindre la loi. Ses mauvais conseillers veulent l’engouffrer dans une brèche de deux dérogations de la loi.

La première ne tient pas. Elle est même une argutie juridique puisqu’elle permet à un candidat de briguer un troisième mandat si son départ «nuit à l’intérêt national suprême». Athlétisme et intérêt suprême, quel génie de législateur ! “Intérêt national suprême“ avec des résultats aussi catastrophiques, c’est le monde à l’envers. Un peu de décence s’il vous plaît !

Pourtant, le président Ahizoune s’est rabattu sur le deuxième article qui lui permet de garder son siège. Il faut seulement qu’il soit membre d’une organisation internationale d’athlétisme.  Il ne répond pas à cette exigence, mais on va lui tailler ce costume trois mois après sa réélection: Il est élu vice-président de la Confédération africaine d’athlétisme (CAA). C’est à se demander si l’athlétisme marocain n’a pas atteint le fond. Zéro médaille ! Impossible de faire pire. Et pourtant, le président de la fédération est toujours là. C’est la seule performance que nous lui reconnaissons. Une sacrée performance !

Posté le 10/10/2016 à 12h41 Par Hassan Benadad