Il y a des hommes qui collectionnent les trophées. D’autres, les excuses. Hicham Dguig, lui, collectionne les titres africains et les raisons de ne pas s’en satisfaire. Trois CAN consécutives, en 2016, 2020 et 2024, et déjà l’ambition d’une quatrième, à domicile, en octobre 2026. À ce rythme, le futsal marocain devra agrandir son armoire à trophées ou apprendre à classer les coupes par ordre alphabétique.
Derrière le palmarès, il y a davantage qu’un entraîneur qui gagne. Il y a un homme qui a contribué à changer le statut d’une discipline et à bousculer une vieille hiérarchie des crédibilités. Dguig n’a pas seulement appris à son équipe à gagner. Il lui a appris à regarder les grandes nations dans les yeux sans attendre qu’elles lui reconnaissent ce droit.
«Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme». Les vers de William Ernest Henley, popularisés par Invictus, le film de Clint Eastwood consacré à Nelson Mandela et au sacre sud-africain de 1995 en rugby, racontent une certaine idée de la volonté collective. Dguig n’est ni Mandela ni un héros hollywoodien. Le sport mérite mieux que les analogies faciles. Sa leçon tient en une phrase: on ne réduit pas l’écart avec les meilleurs en les admirant de loin, mais en acceptant de les affronter à hauteur d’homme.
L’homme qui devait se relever
Le 1er septembre 2012, un accident de la route à Moulay Bousselham bouleverse la vie de Hicham Dguig et du futsal marocain. Le minibus de l’équipe de Sebou Kénitra, en route vers Tétouan, est impliqué dans un drame qui coûte la vie à feu Amine El Yaghzi et à feu Ismail Khayati. Dguig est grièvement blessé à la colonne vertébrale. La perspective de ne plus jamais marcher est évoquée.
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Il n’y a ici ni place pour les violons ni nécessité de fabriquer un héros à coups de larmes. Les défunts ne sont pas des personnages secondaires dans le récit de la résilience d’un survivant. Aucun trophée ne rachète une absence, aucun succès ne transforme une tragédie en heureux détour du destin.
Dguig entame une longue rééducation, puis revient sur les terrains. Son retour ne transforme pas le drame en victoire. Il dit quelque chose de plus sobre et de plus difficile à raconter: la vie a parfois ses propres prolongations, et personne ne peut en écrire le scénario à l’avance.
La tanjia du maître
Le Maroc remporte la CAN de futsal en 2016, récidive en 2020, puis en 2024. Trois titres consécutifs, une domination continentale et une discipline qui a changé de dimension. Derrière le spectacle, une méthode. Le futsal de Dguig ressemble à une tanjia: il faut du temps, une cuisson maîtrisée, des ingrédients bien choisis et la patience de ne pas soulever le couvercle toutes les cinq minutes pour vérifier si le miracle a eu lieu.
La recette n’a rien de magique: un projet, de la continuité, une culture du travail et une exigence qui ne se dissout pas dans les célébrations. Dans un sport où l’on applaudit volontiers le génie du dernier geste, Dguig rappelle que le spectacle se prépare loin des projecteurs.
Faut-il déjà lui décerner le titre de GOAT, le plus grand de tous les temps? À l’échelle africaine, son bilan nourrit sérieusement le débat. À l’échelle mondiale, les comparaisons exigent davantage de prudence: les époques, les adversaires, les moyens et les contextes ne se rangent pas dans un tableau Excel. Le palmarès parle, mais il ne dispense pas de réfléchir.
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Il y a aussi, dans cette réussite, une question qui dépasse le futsal. Le savoir-faire marocain a longtemps semblé devoir obtenir un visa étranger pour être jugé crédible. Comme si la compétence devait arriver avec une valise diplomatique et un accent importé. Dguig bouscule cette vieille habitude. Un passeport ne prépare pas les séances, ne corrige pas les placements et ne marque pas les buts.
De la Lituanie aux sommets: La fin des sempiternels complexes
Le chemin n’a pourtant rien d’une promenade triomphale. Au Mondial 2012 en Thaïlande, le Maroc subit trois défaites, avec cinq buts inscrits pour quinze encaissés. En 2016, en Colombie, l’aventure s’arrête dès la phase de groupes. Le haut niveau ne distribue pas les récompenses à l’ancienneté.
La bascule se dessine en Lituanie, en 2021. Le Maroc élimine le Venezuela en huitièmes de finale avant de céder d’un but face au Brésil en quarts. En Ouzbékistan, en 2024, les Lions de l’Atlas battent l’Iran 4-3, puis s’inclinent face au Brésil 3-1. La défaite demeure, mais le regard a changé. Le Maroc n’est plus une équipe que l’on invite dans la conversation des grandes nations pour faire nombre. Il est devenu un adversaire que l’on prépare sérieusement.
Le football marocain a lui aussi déplacé les lignes, notamment au Mondial 2022 au Qatar. Football et futsal ne suivent ni les mêmes chemins ni les mêmes calendriers, et il serait hasardeux de prétendre que l’un explique l’autre. Mais ils participent à une évolution commune: le prestige de l’adversaire n’est plus un verdict avant le coup d’envoi. Le complexe ne se proclame pas toujours. Il se glisse dans une manière d’entrer sur le terrain, de défendre un avantage ou de réagir après un but encaissé. Le faire reculer ne garantit pas la victoire, mais change la manière de la poursuivre.
Le règne, premier pas vers l’invincibilité
En octobre 2026, à Rabat, le Maroc aborde sa CAN avec l’ambition d’une quatrième couronne consécutive. Les premiers résultats donnent le ton: 4-0 contre l’Algérie, puis 7-0 face à la Zambie. Onze buts inscrits, aucun encaissé, et une qualification pour les demi-finales avant même le dernier match de groupe contre la Libye. Les chiffres impressionnent. Ils ne distribuent pas encore le trophée.
Dguig n’a pas construit cette aventure en solitaire. Adil Habil, Yahya Baya et Achraf Saoud incarnent la continuité du travail, tandis que Rabie Zaari apporte son expérience dans la préparation des gardiens. Youssef El Mezray contribue à la formation des jeunes, notamment chez les U19. Des joueurs comme Bilal El Bakkali et Soufiane El Mesrar portent l’expérience accumulée au fil des campagnes. Une grande équipe se nourrit d’une transmission, d’un encadrement et d’une culture partagée. C’est aussi cela, le made in Dguig: l’attaque fait le spectacle, la méthode tient la boutique.
Mais un règne ne se mesure pas seulement à sa durée. Il se juge aussi à ce qu’il laisse derrière lui. Dguig n’a pas simplement bâti une équipe capable d’enchaîner les titres: il a contribué à installer une culture, des exigences et une ambition qui ne devraient pas disparaître avec lui. La formation des jeunes participe de la même logique: préparer les prochains compétiteurs, mais aussi les héritiers d’une idée du futsal.
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Car le véritable héritage d’un entraîneur ne se trouve pas dans une vitrine, même richement garnie. Il se mesure au jour où ses successeurs peuvent prolonger son œuvre, l’enrichir et, pourquoi pas, la dépasser. Le maître n’a pas vocation à rester éternellement au centre du tableau. Il doit aussi préparer ceux qui pourront s’en passer sans renoncer à ce qu’il leur a appris.
Son mérite n’est pas d’avoir aboli la défaite, mais d’avoir contribué à bâtir une équipe qui ne confond plus respect et complexe d’infériorité. La conquête africaine reste le premier Everest. Le Mondial en est un autre, avec ses propres pentes et ses propres pièges. Le règne n’est pas l’invincibilité: il n’en est que le premier pas, et l’obligation de se remettre à l’ouvrage lorsque tout le monde vous attend au tournant.
Invictus, donc, mais à sa façon: non pas celui qui ne tombe jamais, mais celui qui se relève toujours. Dix ans que la tanjia mijote. En 2028, il ne s’agira plus de savoir si la recette marocaine peut régner sur l’Afrique, mais si, sans rien perdre de son identité, elle peut devenir universelle.



















