Le sport au Maroc: entre reconnaissance constitutionnelle et stagnation structurelle

khadija Sabbar / Le360

Chronique

Le 16/03/2026 à 13h36

Depuis la Constitution de 2011, le sport est reconnu comme un droit fondamental des citoyens marocains, avec trois articles garantissant l’accès aux infrastructures et à la pratique physique, sous la responsabilité de l’État et des collectivités territoriales. Pourtant, ce cadre ambitieux reste entravé par une loi antérieure à la réforme constitutionnelle et non amendée depuis, créant un décalage entre principes élevés et mise en œuvre concrète.

La loi 30‑09, promulguée par dahir en 2010, structure les relations entre l’État, les fédérations et les associations, mais privilégie une logique de contrôle administratif plutôt qu’une dynamique de promotion active de la pratique sportive. Elle s’articule difficilement avec la nouvelle architecture territoriale issue de la Constitution de 2011, ne consacre pas de manière suffisamment opératoire des catégories comme le sport scolaire ou le sport pour tous, et reste avare en mécanismes d’incitation économique et fiscale susceptibles d’attirer l’investissement privé dans une économie du sport encore émergente. Le dispositif apparaît ainsi davantage orienté vers la conformité réglementaire que vers l’élargissement de la base de pratiquants, à rebours de plusieurs législations étrangères qui visent explicitement à stimuler la participation et les partenariats public‑privé.

Les effets de ces limites se lisent dans le niveau de pratique organisée. Avec une population d’environ 36,8 millions d’habitants en 2024, le Maroc compterait autour de 350.000 licenciés sportifs, soit moins de 1% de la population engagée dans une pratique fédérale structurée. Ce ratio extrêmement faible contraste fortement avec d’autres pays. La France compte près de 17 millions de licences pour une population d’environ 68 millions d’habitants, soit environ 25 licences pour 100 habitants, signe d’un haut niveau de structuration de la pratique fédérale. Aux Pays‑Bas, les taux atteignent entre 15% et 25%. Le taux est estimé à 30% en Allemagne. Autrement dit, là où les sociétés européennes parviennent à transformer le potentiel démographique en pratique régulière et organisée, le Maroc demeure dans une configuration où la base de licenciés reste marginale au regard de la population totale.

Ce déficit quantitatif s’accompagne d’une forte fragmentation du paysage fédéral, marqué par la coexistence de fédérations relativement structurées et de disciplines avec un noyau très restreint de pratiquants. Certaines disciplines fonctionnent de manière quasi confidentielle, d’où la question de la pertinence des modes d’allocation des ressources publiques et de la capacité réelle de ces fédérations à assurer leurs missions de développement de la pratique de masse, de formation des cadres, de détection des talents et de structuration économique des disciplines. Dans les modèles les plus performants, les fédérations jouent un rôle pivot, articulant sport de masse, haut niveau et développement économique. Lorsque la base de pratiquants est aussi réduite, la soutenabilité d’un bon modèle devient problématique.

Depuis l’entrée en vigueur de la loi 30‑09, plusieurs responsables se sont succédés à la tête du département en charge du sport, sans qu’une réforme législative n’ait été menée pour aligner le cadre juridique sur les exigences de la Constitution de 2011. Cette inertie normative tranche avec un environnement en profonde mutation, marqué par la professionnalisation croissante du sport, la montée des enjeux économiques et médiatiques et les ambitions du Maroc en matière d’organisation d’événements internationaux. Alors que, dans de nombreux pays, les politiques sportives sont conçues comme des politiques publiques transversales, articulées à la santé publique, à l’éducation, à l’urbanisme, à l’économie et à l’emploi, cette approche intégrée demeure incomplètement traduite dans les textes et les dispositifs opérationnels marocains.

Face à ce constat, plusieurs axes de réforme apparaissent incontournables. Un remplacement de la loi 30‑09 permettrait d’introduire des définitions des concepts plus précises, de clarifier la répartition des compétences entre l’État et les collectivités territoriales et d’intégrer explicitement les objectifs constitutionnels en matière de droit au sport et d’égalité d’accès. Elle pourrait également renforcer les dispositions relatives à l’éthique, à la gouvernance et à la transparence des fédérations et associations sportives, afin de consolider leur légitimité et leur capacité d’action.

Le développement du sport scolaire, universitaire et celui pour tous, constitue un deuxième levier stratégique. L’expérience internationale montre que les systèmes sportifs les plus performants reposent sur un socle puissant de pratique en milieu éducatif, qui joue un double rôle: élargir la base de pratiquants et alimenter le vivier de talents pour le haut niveau. Au Maroc, une politique volontariste d’intégration du sport dans les cursus scolaires et universitaires, soutenue par des infrastructures de proximité pour tous, contribuerait à sortir le pays de la zone de très faible densité de licenciés où il se trouve actuellement. Pour cela, un axe important à envisager en urgence est la formation de bon niveau des enseignants.

Un troisième axe concerne les incitations économiques et fiscales. L’investissement privé et associatif dans les infrastructures et les clubs pourrait être stimulé par des mécanismes ciblés: déductions, exonérations partielles, dispositifs de mécénat sportif, ainsi que par un cadre plus lisible pour les partenariats public‑privé. Une telle évolution permettrait de réduire la dépendance vis‑à‑vis des subventions publiques et de dynamiser l’économie du sport, qui génère déjà 1,6% du PIB, mais reste en deçà de son potentiel.

Enfin, la rationalisation du système fédéral apparaît comme une condition de crédibilité de la réforme. Une évaluation périodique des fédérations, fondée sur des critères de gouvernance: nombre de licenciés, résultats sportifs et contribution à la pratique de masse, permettrait d’optimiser l’allocation des ressources publiques. Cette rationalisation devra s’accompagner de la révision du mode d’établissement des contrats d’objectifs entre l’État et les fédérations.

Le sport marocain se trouve dans une situation paradoxale: reconnu au plus haut niveau juridique comme un droit fondamental, il reste limité par un cadre institutionnel et législatif largement conçu avant la réforme constitutionnelle de 2011 et par un niveau de pratique organisée très éloigné des standards.

Dans un contexte où le sport est devenu un enjeu majeur de santé publique, de cohésion sociale et de rayonnement international, la réforme du système sportif marocain apparaît désormais comme une nécessité stratégique, qui suppose à la fois une refonte législative et une reconfiguration profonde des politiques publiques.

Voilà un autre chantier pour le prochain gouvernement s’il prenait conscience de l’importance de ce secteur.

Par Aziz Daouda
Le 16/03/2026 à 13h36