CAN 2025: le paradoxe des origines et l’urgence de sauver les championnats africains par le CHAN

Aziz Daouda. khadija Sabbar / Le360

ChroniqueAbandonner ou marginaliser le CHAN serait une faute historique. Le renforcer, au contraire, c’est faire le choix de la souveraineté sportive, de la durabilité économique et de la dignité du football africain.

Le 12/01/2026 à 20h12

Les chiffres sont parfois plus éloquents et plus édifiants que les discours. La Coupe d’Afrique des Nations 2025, qui se déroule sous le signe de la diversité et de la diaspora, révèle pourtant une réalité profondément inquiétante pour l’avenir du football africain : l’Afrique ne nourrit plus que partiellement sa propre compétition reine. Elle l’importe en très grande partie.

Selon une étude de Foot Mercato, la France est le premier pays de naissance des joueurs présents à la CAN 2025, avec 107 joueurs nés sur son sol. Un chiffre vertigineux, sans commune mesure avec celui de n’importe quel pays africain. À elle seule, l’Île-de-France fournit 45 joueurs, devenant la région la plus prolifique de la CAN, devant des capitales historiques du football africain comme Abidjan, Bamako, Casablanca ou Dakar. Ce constat est très loin d’être anecdotique. Il est structurel, historique et politique. Il s’agit en réalité d’une inversion totale du sens de l’histoire.

Pendant des décennies, la CAN était la vitrine des championnats africains. Rappelez-vous celle remportée par le Maroc en 1976… Les compétitions locales en Égypte, au Cameroun, au Ghana, au Maroc, en Tunisie ou au Nigeria étaient les réservoirs naturels des sélections nationales. La CAN était un prolongement du football domestique, son apogée et sa concrétisation à l’international. Aujourd’hui, le sens de l’histoire s’est inversé.

Ce ne sont plus les championnats africains qui alimentent la CAN, mais les centres de formation européens, les clubs européens et les systèmes sportifs européens. Sur l’ensemble des effectifs, 186 joueurs sont nés en Europe, soit plus d’un quart des participants. Et encore, ce chiffre ne dit rien du lieu réel de formation, très majoritairement européen, même pour les joueurs nés en Afrique, à l’exception du Maroc avec l’Académie Mohammed VI et du Sénégal avec Génération Foot, dans une moindre mesure.

Ainsi, les championnats africains sont progressivement relégués à un rôle de championnats d’animation nationale, très utiles pour faire vivre une passion locale mais déconnectés du plus haut niveau continental. La Ligue des champions africaine et la Coupe de la Confédération africaine restent assez anecdotiques.

La diaspora est certainement une richesse incommensurable… mais peut aussi nourrir un aveu d’échec. Il serait absurde de nier la richesse humaine et culturelle que représente la diaspora. La CAN 2025 est un carrefour mondial de trajectoires, de mémoires et d’identités multiples. Le cas du Maroc, dont l’équipe nationale est une mixture de joueurs nés et formés au pays et de joueurs nés dans un nombre de pays différents, illustre parfaitement cette mondialisation positive du football africain. Mais cette diversité, pour certains pays du continent, cache un aveu collectif : l’Afrique ne parvient plus à retenir, former et valoriser ses talents sur son propre sol jusqu’à leur maturité sportive.

Les jeunes partent de plus en plus tôt. Les meilleurs ne passent parfois même jamais par un championnat africain. Ils arrivent en sélection comme des « produits finis », façonnés ailleurs, selon d’autres logiques économiques et sportives.

Dans ce contexte, le Championnat d’Afrique des Nations (CHAN) devient une nécessité stratégique et pas du tout une compétition secondaire. Il prend une dimension capitale. Trop souvent considéré comme une compétition de second rang, il est en réalité le dernier rempart structurant pour la survie et la crédibilité des championnats africains.

Le CHAN est aujourd’hui la seule compétition continentale qui valorise exclusivement les joueurs évoluant dans les ligues locales. C’est aussi le seul espace où les clubs africains deviennent visibles à l’échelle continentale. Le tournoi est un levier concret pour ralentir l’exode précoce des talents, ainsi qu’un outil de pression positive sur les États et les fédérations pour améliorer infrastructures, gouvernance et compétitivité des ligues.

Sans le CHAN, les championnats africains disparaîtraient progressivement du radar international et même continental.Il y a donc nécessité impérative de développer le CHAN pour rééquilibrer le football africain. Continuer à l’organiser ne suffit plus. Il faut le renforcer, le valoriser et l’intégrer pleinement dans la stratégie globale de la CAF pour une meilleure exposition médiatique, un meilleur alignement du calendrier avec les ligues locales, des incitations financières réelles pour les clubs et une articulation claire entre CHAN, compétitions interclubs et CAN.

Le CHAN doit devenir ce qu’il aurait toujours dû être : le socle du football africain, et non son appendice. Les pays qui ne l’ont pas compris ou ont un avis contraire devraient revenir à la raison et se ressaisir. Il s’agit pour eux, et pour le continent dans son intégralité, de reprendre le contrôle de notre propre récit footballistique.

La CAN 2025 raconte une belle histoire de diasporas et de racines partagées. Mais elle raconte aussi une histoire plus inquiétante : celle d’un continent qui applaudit des talents qu’il ne produit plus chez lui, ou seulement en partie.

Face à cette réalité, abandonner ou marginaliser le CHAN serait une faute historique. Le renforcer, au contraire, c’est faire le choix de la souveraineté sportive, de la durabilité économique et de la dignité du football africain. C’est aussi la meilleure façon de conforter une bonne position d’acteur majeur dans le football mondial.

Le Royaume du Maroc l’a parfaitement intégré. Il est présent à toutes les éditions du CHAN et n’y joue pas un rôle de figurant. Au contraire, il sait parfaitement que cette compétition continentale, comme celles des catégories d’âge, sont le véritable tremplin et une plateforme solide pour un développement harmonieux et pérenne.

Sans championnats forts, il n’y a pas de football fort. Sans le CHAN, il n’y aura bientôt plus de football africain… seulement du football africain d’origine.

Par Aziz Daouda
Le 12/01/2026 à 20h12