CAN 2025: à Paris, la défense de la fédération sénégalaise s’embourbe entre accusations graves et flou juridique

La FSF, accompagnée de ses avocats, lors de sa conférence de presse, le jeudi 26 mars 2026 à Paris.

À Paris, la Fédération sénégalaise de football a tenté d’imposer sa version de la finale de la CAN 2025 lors d’une conférence de presse au ton offensif. Mais derrière les déclarations spectaculaires, un décalage persistant apparaît entre le récit construit et les faits établis.

Le 26/03/2026 à 16h31

Il y avait les mots, beaucoup de mots. Et puis il y a les faits. Plus têtus, moins malléables. À Paris, la conférence de presse de la FSF et de son collectif d’avocats avait tout d’une démonstration… sauf peut-être celle attendue devant une juridiction. Le décor était planté: indignation, accusations, gravité affichée. Le Sénégal en victime, le Maroc en filigrane, et la CAF au cœur d’un procès d’intention.

«L’heure est grave», a lancé Abdoulaye Fall, évoquant un «braquage administratif, le plus grossier et unique de l’histoire» et une décision «grossière». «Notre combat dépasse aujourd’hui le simple rectangle vert et le litige sportif. Il s’agit de défendre nos joueurs, spoliés, de préserver l’intégrité du football africain, et de lutter de toutes nos forces pour nos 18 supporters actuellement incarcérés au Maroc, otages d’un chantage diplomatique inacceptable. C’est pour cela que nous déplaçons cette bataille sur le terrain de la stricte vérité juridique devant le Tribunal arbitral du sport», a-t-il déclaré. Le ton est donné. Le récit aussi.

Ensuite, les avocats se succèdent, et les formules s’enchaînent. Me Seydou Diagne, coordinateur du collectif, parle d’une décision «absurde et irrationnelle», allant jusqu’à qualifier la situation «d’attentat au football». «Si le TAS laisse faire une telle situation, les vainqueurs de la prochaine Coupe du monde pourraient se contenter d’aller voir des cabinets d’avocats, qu’ils soient américains, parisiens ou africains. Il ne sera alors plus nécessaire de former des joueurs, mais des juristes pour obtenir des étoiles sur le maillot», a-t-il lancé.

Mais à mesure que la conférence avançait, une autre ligne de défense s’est dessinée, plus offensive encore, flirtant avec le pénal et les accusations à portée internationale.

Diagne a ainsi franchi un cap supplémentaire: «Lorsqu’une victime comme l’État du Sénégal, ses supporters et sa fédération arrive à disposer d’un faisceau qui peut se révéler grave et concordant, de nature à justifier des procédures pénales nationales et internationales, c’est exactement ce à quoi nous pensons et ce que nous faisons, contre les cinq personnes qui ont fait cet outrage à la discipline sportive et au peuple sénégalais. Nous avons deux équipes internationales de défense, je coordonne un corps d’avocats contre la corruption. Les plaintes sont rédigées, les choses sont en train d’être structurées, les juridictions sont identifiées, que ce soit aux États-Unis, à New York ou à Washington (…) Quand on dit que le Maroc a fait faire, c’est ce qu’il a fait faire officiellement. Nous n’accusons pas, pour l’instant, le Royaume du Maroc, mais nous avons des suspicions légitimes et des éléments qui fonderaient une enquête pénale internationale déjà annoncée dans un communiqué officiel du gouvernement du Sénégal».

Mais immédiatement, une question s’impose: qui sont ces «cinq personnes»? S’agit-il des membres du jury disciplinaire de la CAF? D’acteurs internes? De responsables identifiés? Sur ce point, silence total. Une accusation grave, mais sans cible clairement assumée.

Autre interrogation, tout aussi centrale: pourquoi évoquer des juridictions américaines (New York, Washington) dans une affaire relevant du droit sportif? Pourquoi contourner les instances naturelles de régulation du football, à commencer par la FIFA, seule entité disposant d’une légitimité et d’une compétence directe pour enquêter sur d’éventuelles atteintes à l’intégrité du jeu? Ce choix interroge. Stratagème juridique? Tentative de pression? Ou simple effet d’annonce?

Car en l’état, ces déclarations donnent surtout le sentiment d’une montée en intensité verbale, sans démonstration concrète à l’appui. On parle d’«enquête pénale internationale», de «corruption», de «faisceau d’indices concordants»… mais aucun élément précis n’est avancé publiquement. Dans un prétoire, cela ne suffit pas.

Et pendant que le discours s’élargit vers le pénal et la géopolitique, le cœur du dossier reste, lui, étonnamment esquivé.

Car le soir du 18 janvier à Rabat, les faits sont connus, établis, documentés. Les joueurs sénégalais quittent la pelouse dans le temps additionnel pour protester contre un penalty accordé au Maroc. La tension monte, la confusion s’installe et, pendant plus d’un quart d’heure, la finale bascule dans le chaos. Dans les tribunes, des supporters lancent des projectiles, agressent des stadiers et tentent d’envahir le terrain. Sur la pelouse, le match est à l’arrêt. Puis les joueurs reviennent. Brahim Diaz manque son penalty. La rencontre reprend, se prolonge, et le Sénégal finit par marquer. Victoire sur le terrain, certes. Mais un match profondément altéré dans son déroulement.

C’est précisément là que le discours sénégalais devient fragile. Après cette finale sous tension, le jury disciplinaire de la CAF avait choisi une première voie: sanctionner les débordements sans remettre en cause le résultat sportif. Amendes, rappels à l’ordre, sanctions pour comportements antisportifs. Dossier clos? Pas tout à fait.

Le 17 mars, le jury d’appel requalifie la situation: le Sénégal est déclaré forfait, et le match homologué sur le score de 3-0 en faveur du Maroc. Une décision lourde, mais fondée sur un principe simple du règlement: le refus de poursuivre un match constitue une infraction majeure. Et c’est précisément ce point que la conférence de presse évite soigneusement d’aborder.

Moment révélateur: lorsque la question des articles 82 et 84 du règlement est posée par un journaliste du média marocain Skwad (ces articles encadrent précisément les cas de refus de jeu ou d’abandon de match), la réponse reste évasive. «Quant aux arguments, vous comprendrez que nous n’allons pas les dévoiler maintenant. Nous aurons le temps de les développer dans les prochains jours. Le TAS sera le premier destinataire, puis, j’imagine, ils finiront par fuiter et vous pourrez en prendre connaissance», temporise Me Juan de Dios Crespo Perez. Autrement dit, le cœur de la défense reste à construire.

En attendant, la conférence repose davantage sur des effets de manche que sur une démonstration juridique structurée. On instille le doute, on suggère une influence, on évoque même des pistes pénales internationales… mais sans jamais produire le moindre élément concret.

La tonalité politique de certaines déclarations renforce cette impression. On parle «d’otages», de «chantage diplomatique», de «combat pour l’intégrité du football africain». Des termes forts, mais qui éloignent encore un peu plus le débat de sa réalité première: un match interrompu et un règlement appliqué.

Me Pierre-Olivier Sur va même plus loin, évoquant une «médaille empoisonnée» et laissant planer l’ombre d’une corruption sans jamais la nommer clairement:«Ce que veulent nos adversaires, c’est une médaille empoisonnée. Nous allons chercher les causes de ce poison. Peut-être s’agit-il de corruption, en tout cas quelque chose ne va pas, quelque chose nous semble pourri. Dans notre métier, cela relève du pénal, du pénal international. C’est pourquoi nous mettons en place une démarche éthique pour mener les investigations nécessaires. Le jour où nous pourrons vous le dire nous semble proche». Là encore, le conditionnel domine et l’émotion prend le pas sur la preuve.

Au final, à Paris, la FSF a tenté de gagner la bataille du récit. Reste désormais à affronter celle du droit, à Lausanne. Et dans ce match-là, il ne suffit plus de parler fort.

Par Adil Azeroual
Le 26/03/2026 à 16h31