Football africain: entre populisme émotionnel et ordre institutionnel

Aziz Daouda. khadija Sabbar / Le360

ChroniqueLa CAF, par sa décision, a primé le droit sur l’émotion du terrain; une émotion malheureusement attisée hors terrain par la bêtise de ceux qui, pour quelques followers de plus ou quelques dollars via AdSense, propagent une haine indescriptible entre deux peuples frères.

Le 23/03/2026 à 14h34

La CAF a infligé à l’équipe nationale de football du Sénégal une défaite administrative implacable, déclarant la victoire sur tapis vert pour l’équipe nationale marocaine en finale de la CAN 2025. Cette sanction, ancrée dans les règlements disciplinaires de la CAF, punit l’abandon du terrain, même temporaire.

À un moment de la partie, le coach sénégalais a décidé en toute conscience de faire quitter le terrain à ses joueurs. Un seul est resté sur l’aire de jeu. Selon les règles du football, pour qu’un match aille à son terme, il faut au moins sept joueurs sur le terrain. L’équipe, pourtant vainqueure après une prolongation rocambolesque, paie le prix d’une indiscipline flagrante: supporters déchaînés, envahissement partiel du terrain, coups et blessures, interruption prolongée durant laquelle les joueurs ont regagné les vestiaires sur ordre spectaculaire de leur entraîneur.

Oubliez le narratif simpliste d’un «Maroc vs Sénégal» que certains, notamment du côté sénégalais, véhiculent pour insinuer une question politique. Ce n’en est rien.

L’affaire naît d’un clash initial entre la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et la CAF. La FRMF a demandé à la CAF d’appliquer ses propres règles et celles de la FIFA, s’interrogeant sur leur non-application. Rappelons que l’équipe nationale du Maroc avait respecté à la lettre les directives de l’arbitre, reprenant même le jeu après 16 minutes seule sur le terrain, pendant que les Sénégalais regagnaient les vestiaires. La question est donc: pourquoi l’arbitre s’est-il abstenu d’appliquer les règles?

La réponse vient des arcanes de la CAF. Un dirigeant «cafien» aurait sommé l’arbitre de bafouer les règles et de ne pas sanctionner l’équipe ayant quitté le terrain.La FRMF va porter l’affaire devant les instances de la CAF, qui l’a confiée à sa Commission de discipline, présidée normalement par un Sénégalais. Pour des questions de commodité, cette commission a rejeté la demande de la FRMF. Loin de baisser les bras, étonnée par cette décision, celle-ci a fait appel. En appel, ce ne sont pas des membres qui statuent, mais bien des juges indépendants choisis à travers le continent.

La décision fut sans équivoque: en application des règles, l’équipe nationale du Maroc est déclarée vainqueure de la CAN 2025. Le différend opposant la FRMF à la CAF s’est ainsi achevé. Jusque-là, l’affaire est purement sportive.

La Fédération de football du Sénégal (FSF), mécontente du rendu du Jury d’Appel et défendant le résultat acquis sur le terrain, décide d’en référer au Tribunal arbitral du sport (TAS). Le Sénégal ne se contente pas de contester la décision: il porte un assaut frontal contre la souveraineté réglementaire, exige juridiquement une enquête internationale pour corruption des instances. C’est le gouvernement sénégalais qui répond à la CAF et porte l’affaire. Pour prouver une corruption, il faudra identifier le corrompu et le corrupteur...

La CAF, par sa décision, a primé le droit sur l’émotion du terrain; une émotion malheureusement attisée hors terrain par la bêtise de ceux qui, pour quelques followers de plus ou quelques dollars via AdSense, propagent une haine indescriptible entre deux peuples frères. Ce n’est point un problème entre le Sénégal et le Maroc, mais une question sportive entre la FRMF et la CAF, et entre la FSF et la CAF.Certains rappels s’imposent à l’encontre des attiseurs des deux côtés, sans pour autant défendre la CAF et ses instances, qui sauront répondre aux accusations de corruption.La forteresse réglementaire de la CAF repose sur trois piliers inexpugnables, confortés par ces extraits des règlements:

RETRAITS

ARTICLE 82

Si, pour n’importe quelle raison, une équipe se retire de la compétition ou ne se présente pas à un match, ou refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l’autorisation de l’arbitre, elle sera considérée perdante et sera définitivement éliminée de la compétition en cours. Il en est de même pour les équipes préalablement disqualifiées par décision de la CAF.

ARTICLE 84

L’équipe qui enfreint les dispositions des articles 82 et 83 sera définitivement exclue de la compétition. Elle perd le match 3-0. Si l’équipe adverse menait par un score plus avantageux au moment de l’arrêt du match, le score sera maintenu. D’autres mesures pourront être prises par la Commission d’organisation.

Les trois piliers qui ont présidé à la décision sont donc:

  • La conformité absolue: L’article 82 définit tout retrait d’équipe comme abandon, entraînant forfait automatique. Les 14 minutes sénégalaises tombent sous le coup, sans ambiguïté.
  • La proportionnalité mécanique: La sanction n’est pas discrétionnaire ; elle découle verbatim des textes et est validée par une jurisprudence du TAS .
  • La primauté institutionnelle: L’arbitre a toléré une reprise de facto sous pression, mais la CAF a le pouvoir de trancher en discipline.

Que dira alors le TAS s’il est effectivement saisi par la partie sénégalaise?Conservateur par nature, le TAS ne s’érige jamais en juge sportif; il valide les instances quand les règles sont claires. Gardien inflexible de la stabilité, il rejettera toute «légitimité symbolique» sénégalaise. Pour l’emporter, le Sénégal doit ruser: invoquer une reprise invalidant l’abandon, une sanction «disproportionnée» ou l’«esprit du jeu». Stratagème fragile: le TAS a systématiquement écarté ces échappatoires face à des textes explicites. Plusieurs fédérations africaines, dont la FRMA dans l’affaire de la CAN 2015, ainsi que divers clubs et associations affiliées à la CAF, ont saisi le TAS pour contester des sanctions liées à des forfaits, retraits ou manquements réglementaires. Dans ces affaires, le TAS a systématiquement privilégié une lecture stricte des règlements applicables, écartant les arguments fondés sur la force majeure ou les circonstances atténuantes dès lors que les textes prévoyaient des sanctions automatiques.

Le dénouement de l’affaire sera la victoire de la CAF, inéluctablement par la confirmation du jugement du Jury d’Appel. Le forfait sénégalais sera validé, le titre confirmé pour le Maroc. La jurisprudence sortira renforcée par le triomphe du droit, blindant les compétitions futures contre le chaos.

Reste une infime surprise possible: un replay ou une révision si le TAS conclut que l’abandon n’était pas définitif. Mais va-t-il courir le risque inédit d’instabilité en désavouant des règles si claires?

Ce n’est point une question d’interprétation, mais d’application pure des règles. Le TAS couronnera la CAF, exposant la précarité sénégalaise. Loin d’un duel bilatéral, cette crise oppose respect des règles à tentation populiste. Le droit l’emportera: la CAF réaffirmera sa souveraineté, pour un football africain régi par la loi, non par l’émeute émotionnelle.

La CAN 2025, non confisquée, sera celle de la consolidation d’un ordre juridique continental.

Par Aziz Daouda
Le 23/03/2026 à 14h34