Jeux méditerranéens: la grandeur perdue d’une belle idée

Aziz Daouda. khadija Sabbar / Le360

ChroniqueLes Jeux méditerranéens étaient un véritable tremplin vers l’élite mondiale. Le public savait pourquoi il venait au stade: il venait voir les champions de demain.

Le 31/08/2026 à 14h27

Il fut un temps où les Jeux méditerranéens étaient bien plus qu’une compétition régionale. Ils constituaient un rendez-vous sportif, politique et diplomatique, une sorte de laboratoire olympique où les nations du pourtour méditerranéen venaient à la fois se mesurer et se retrouver.

Ils existent toujours. Tarente en accueille en 2026 la XXe édition. Pourtant, une question s’impose: que reste-t-il de la grandeur des Jeux méditerranéens?

L’aura d’un rassemblement sportif se mesure à sa capacité à faire rêver, à mobiliser les foules, à intéresser les médias et à révéler des champions. De ce point de vue, le contraste avec Casablanca 1983 est saisissant.

Du 3 au 17 septembre 1983, Casablanca accueillait la IXe édition des Jeux méditerranéens. Seize nations, 2.192 athlètes, 20 disciplines et 162 épreuves: les chiffres sont déjà impressionnants. Mais ils ne disent pas l’essentiel.

Le stade Mohammed-V était plein à craquer. Près de 80.000 spectateurs assistent à la cérémonie d’ouverture, présidée par feu Hassan II. Surtout, les Jeux possédaient alors ce que les éditions contemporaines peinent à retrouver: des héros.

Le Maroc remporte huit médailles d’or et vingt médailles au total. Parmi les vainqueurs figurent deux futurs champions olympiques, Nawal El Moutawakel et Saïd Aouita, sacrés à Los Angeles l’année suivante. Les Jeux méditerranéens étaient un véritable tremplin vers l’élite mondiale. Le public savait pourquoi il venait au stade: il venait voir les champions de demain.

Quarante-trois ans plus tard, les Jeux ont grandi. Tarente annonce environ 3.800 athlètes, 33 disciplines et 273 finales. Près de 100.000 billets auraient été vendus avant même le début de la compétition. À première vue, le bilan paraît flatteur. Mais la quantité ne suffit pas à faire la puissance d’un événement.

Dans les années 80, les Jeux méditerranéens bénéficiaient d’un espace médiatique moins encombré. Aujourd’hui, ils doivent rivaliser avec les Jeux olympiques, les championnats du monde, les compétitions continentales, les circuits professionnels et un calendrier sportif devenu permanent.

Ils peuvent donc rassembler plusieurs milliers d’athlètes tout en demeurant largement invisibles pour le grand public. La participation limitée de sportifs de haut niveau des pays du Nord accentue encore ce déficit d’attention.

L’édition espagnole, Tarragone 2018, avait réuni 3.648 sportifs de 26 pays et 31 disciplines. Pourtant, sur près de 200.000 billets espérés, seulement 28.490 avaient été vendus. Olympic Channel avait enregistré un peu plus de 140.000 visionnages: un chiffre modeste pour une manifestation de cette ampleur. Les Jeux existent. Mais ils ne s’imposent plus.

Les Jeux méditerranéens ont été créés en 1951, à Alexandrie, dans un monde où les compétitions régionales avaient une fonction évidente. La première édition ne réunissait que 734 athlètes venus de dix pays. Les Jeux ont donc grandi. Mais leur environnement a grandi beaucoup plus vite.

Aujourd’hui, un jeune athlète méditerranéen dispose d’une multitude de scènes internationales: Pourquoi les Jeux méditerranéens devraient-ils être prioritaires pour lui et pour sa fédération?

C’est la question à laquelle le mouvement méditerranéen n’a jamais véritablement répondu.

A cela s’ajoute le coût considérable de l’organisation. Infrastructures, transport, sécurité, villages, communication: les grandes manifestations multisports mobilisent des moyens importants. Tarragone avait consacré 67 millions d’euros aux investissements, auxquels s’ajoutait un budget opérationnel supérieur à 27 millions. À Tarente, l’Italie prévoit 275 millions d’euros d’investissements dans les infrastructures.

Dès lors, une interrogation devient inévitable: quel héritage restera-t-il après quinze jours de compétition? Pour une manifestation dont la puissance commerciale et médiatique demeure limitée, la question est loin d’être secondaire.

Il serait toutefois prématuré de prononcer l’acte de décès des Jeux méditerranéens. Tarente montre qu’un potentiel subsiste. L’arrivée du padel, du roller, du skateboard et du basket 3x3 traduit une volonté de modernisation. La présence annoncée de 37 médaillés olympiques prouve l’effort déployé pour que la compétition conserve une certaine attractivité sportive. Mais il faudra aller beaucoup plus loin.

Les Jeux peuvent d’abord devenir et pourquoi pas, une véritable antichambre olympique: une compétition réservée prioritairement aux meilleurs espoirs de 18 à 21 ans, conçue comme un système de détection et de préparation des futurs champions.

Ils peuvent aussi assumer une ambition plus large: devenir le grand rendez-vous de l’identité méditerranéenne. Sport, culture, musique, gastronomie, jeunesse, environnement, économie bleue et diplomatie pourraient y être associés.

La Méditerranée n’est pas seulement une géographie. C’est le berceau de la civilisation. Et c’est précisément cette dimension que les Jeux ont progressivement perdue.

Pour le Maroc, le sujet revêt une importance particulière. Depuis sa première participation, en 1959, le Royaume a remporté 278 médailles méditerranéennes, dont 72 en or, 90 en argent et 116 en bronze. Mais le pays dispose désormais d’autres vitrines: les Jeux olympiques, la Coupe du monde de football, les compétitions africaines et arabes, les championnats du monde etc. Le défi n’est donc plus simplement de participer aux Jeux méditerranéens. Il est de savoir ce que le Maroc, comme les autres pays riverains, souhaite encore en faire.

En 1983, les Jeux produisaient des héros qui seront connus de tous. Aujourd’hui, les meilleurs athlètes méditerranéens sont souvent déjà célèbres avants et sans y participer. Les Jeux sont passés d’un événement qui fabriquait des champions à un événement insipide. Cette inversion résume sans doute leur déclin.

Les Jeux méditerranéens ne disparaîtront probablement pas. Mais leur survie institutionnelle ne garantit pas leur grandeur.

Pour redevenir un événement majeur, ils devront être repensés, réduire la bureaucratie, renforcer leur marketing, développer une stratégie numérique ambitieuse, mieux exploiter les droits audiovisuels et concevoir une programmation adaptée à la télévision comme aux réseaux sociaux. Ils devront surtout retrouver une identité claire et accessible.

Leur ambition pourrait être simple: devenir le grand rendez-vous de la jeunesse du Mare Nostrum. Le problème n’est finalement pas leur taille. C’est leur raison d’être.

Casablanca 1983 appartient à une époque où le sport pouvait encore constituer un immense récit collectif.

Les Jeux du XXIe siècle doivent inventer le leur. À défaut, ils continueront à battre des records de participation tout en perdant ce qui fait la valeur d’un grand événement sportif: l’attention, l’émotion et la mémoire.

C’est peut-être pour cela que, dans la mémoire sportive marocaine, Casablanca 1983 continue de paraître plus grand que les éditions qui lui ont succédé. Ce fut la dernière fois qu’une grande métropole accueillait ces jeux.

Par Aziz Daouda
Le 31/08/2026 à 14h27