Des entraîneurs étrangers dont le recrutement interroge, des joueurs importés qui n’apportent pas la valeur ajoutée attendue, des talents marocains insuffisamment préparés, des dirigeants trop souvent éloignés des exigences d’une gestion rigoureuse, des moyennes d’âge invraisemblablement élevées: la Botola donne le sentiment inquiétant de tourner en rond. Et pendant que les budgets s’alourdissent, les résultats peinent à justifier les investissements consentis.
Il faut oser le dire sans détour: la Botola marocaine s’enlise dans une médiocrité qui ne correspond ni aux ambitions du football national ni aux moyens considérables mobilisés pour son développement. Le début de cette nouvelle saison ne dissipe guère les inquiétudes. Au contraire, il donne le sentiment désagréable que les mêmes erreurs se répètent, que les mêmes insuffisances persistent et que personne ne semble réellement décidé à remettre en question un système qui produit trop peu au regard de ce qu’il coûte.
Le paradoxe est saisissant. Le Maroc investit massivement et à juste titre, dans ses infrastructures sportives, modernise ses stades, développe ses centres de formation et s’impose progressivement comme un acteur majeur du football africain et international. Pourtant, cette dynamique ne se traduit pas avec la même évidence dans la qualité du spectacle proposé chaque semaine par le championnat national. Entre les ambitions affichées au sommet et la réalité observée sur les pelouses, le décalage devient difficile à ignorer.
Hormis dans quelques villes, le public a simplement déserté les stades. Il est douloureux de voir des rencontres présentées comme des sommets se dérouler devant quelques dizaines de spectateurs.
À quoi servent donc les investissements si le produit footballistique ne progresse pas à la hauteur des moyens engagés et s’il n’exerce pas d’attractivité?
Le mirage des entraîneurs étrangers
Le premier sujet d’interrogation concerne le recrutement des entraîneurs étrangers. Cette saison, la mode est portugaise. Qu’un club marocain fasse appel à un technicien venu d’ailleurs n’a rien de contestable en soi. Le football ne connaît pas de frontières et les compétences ne se mesurent pas à la nationalité. Encore faut-il que le recrutement réponde à une véritable logique sportive.
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Or, trop souvent, la seule qualité d’être étranger semble tenir lieu de garantie de compétence. On recrute un nom, un curriculum vitae plus ou moins flatteur ou une réputation construite dans des championnats dont le niveau n’est pas nécessairement supérieur au nôtre. Puis on attend des miracles. Lorsque les résultats ne suivent pas, on congédie l’entraîneur, on indemnise, on recommence et l’on prétend avoir tiré les leçons de l’échec.
Mais quelles leçons, exactement?
Un entraîneur doit être recruté pour sa capacité à construire une équipe, à faire progresser les joueurs, à imposer une identité de jeu et à produire des résultats compatibles avec les moyens dont il dispose. Pas pour son passeport. Pas pour le prestige supposé de son origine. Et certainement pas pour satisfaire les lubies d’un président désireux de donner à son club une apparence de modernité.
Le problème n’est donc pas la présence d’entraîneurs étrangers. Il réside dans l’absence, chez certains clubs, d’une véritable politique d’évaluation des compétences, d’objectifs mesurables et de responsabilité sur les résultats obtenus. Dans ce contexte, seuls les agents semblent faire correctement leur travail.
Se pose également la question de l’efficacité du système de formation des entraîneurs mis en place. Les entraîneurs marocains manquent-ils réellement de compétences, ou ne sont-ils tout simplement pas suffisamment formés?
Les résultats des équipes nationales dirigées par des techniciens marocains, les titres continentaux récemment remportés par des clubs entraînés par des nationaux, ainsi que le nombre croissant d’entraîneurs marocains exerçant à l’étranger, contredisent l’appréciation que les clubs portent sur la compétence des entraîneurs marocains.
Des joueurs étrangers, mais quelle valeur ajoutée?
Le même raisonnement vaut pour les joueurs étrangers. Leur recrutement devrait permettre aux clubs marocains de franchir un palier, d’apporter une expérience supérieure, une maîtrise technique, une intelligence tactique ou une efficacité offensive que le marché national ne permet pas toujours de trouver.
Mais lorsque des joueurs importés affichent un niveau comparable, voire inférieur, à celui de nombreux joueurs marocains disponibles sur le marché, la question devient alors pourquoi les recruter?
Le recrutement international ne peut pas devenir une fin en soi, encore moins un moyen de donner artificiellement du relief à un effectif. Chaque joueur étranger devrait apporter une valeur ajoutée clairement identifiable. Il devrait renforcer un poste déficient, transmettre une culture professionnelle exigeante et contribuer à élever le niveau général de l’équipe.
A défaut, il représente une dépense supplémentaire, une place pour rien occupée dans l’effectif et, surtout, une occasion de moins offerte à un jeune Marocain susceptible de progresser.
Il ne s’agit évidemment pas de fermer la porte aux joueurs étrangers. Il s’agit de mettre fin à cette logique qui consiste à confondre recrutement international et recrutement de qualité. Un joueur étranger médiocre ne devient pas un bon investissement parce qu’il vient de loin. Et un joueur marocain ne doit pas être considéré comme une solution par défaut simplement parce qu’il est marocain.
Il n’y a qu’à observer le nombre de joueurs recrutés puis laissés sur le banc, avant que leurs clubs ne soient contraints de leur verser des sommes faramineuses au terme de conflits interminables, pour mesurer l’ampleur du problème.
Le joueur marocain face à ses propres insuffisances
La critique serait toutefois incomplète si elle épargnait les joueurs marocains. Certains affichent des insuffisances techniques, tactiques ou physiques préoccupantes. D’autres donnent le sentiment de manquer de régularité, de discipline collective, d’intensité et de culture de la gagne.
Le talent individuel existe comme partout ailleurs. Mais le talent, à lui seul, ne construit pas un championnat compétitif. Il doit être accompagné par le travail, l’exigence, la répétition des efforts et une véritable éducation tactique.
Le football moderne ne pardonne plus l’approximation. Il exige des joueurs capables de maintenir un rythme élevé, de comprendre les espaces, d’effectuer les bons déplacements, de prendre rapidement leurs décisions et de répéter les efforts pendant toute une rencontre. La technique sans intensité ne suffit plus. La puissance sans intelligence de jeu ne suffit pas davantage. Les joueurs qui se contentent de se débarrasser du ballon n’apportent rien.
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Pourquoi, dès lors, certains joueurs semblent-ils stagner d’une saison à l’autre? Pourquoi les mêmes erreurs se reproduisent-elles? Pourquoi le potentiel de certains jeunes ne se transforme-t-il pas systématiquement en performances durables? Pourquoi certains joueurs errent-ils de club en club, comme ils changent de chemises?
La responsabilité est partagée entre les joueurs, les entraîneurs, les structures de formation et les dirigeants. Mais elle renvoie surtout à une question fondamentale, celle de savoir quelle culture de la performance les clubs veulent-ils réellement instaurer?
Des dirigeants qui dépensent sans toujours construire
C’est sans doute ici que se situe le cœur du problème. La faiblesse du spectacle et les insuffisances techniques ne sont que les symptômes visibles d’un mal plus profond, celui d’une gouvernance sportive qui, dans certains clubs, manque de rigueur, de continuité et de pragmatisme.
Le football professionnel ne peut pas être géré comme une aventure improvisée, au gré des humeurs présidentielles, des résultats du week-end ou des pressions des supporters. Il exige une stratégie, une programmation budgétaire, une politique de recrutement cohérente et une évaluation permanente des performances.
Trop souvent, hélas, la logique semble inversée. On dépense d’abord, on réfléchit ensuite. On recrute sans définir précisément les besoins. On change d’entraîneur sans analyser les causes structurelles de l’échec. On accumule les contrats et les engagements financiers, puis on cherche les ressources nécessaires pour faire face aux échéances.
L’endettement ne constitue pas une preuve d’ambition. Lorsqu’il ne s’accompagne pas d’une amélioration durable des performances, il devient le symptôme d’une gestion défaillante.
Il faut ici distinguer les clubs, car tous ne présentent pas les mêmes situations financières et sportives. Mais la question de fond demeure posée. Comment justifier des dépenses importantes lorsque les résultats, la qualité du jeu et la progression des effectifs ne sont pas à la hauteur des sommes engagées; encore moins quand les fonds ne sont même pas disponibles?
L’argent peut acheter des joueurs, des équipements et des infrastructures. Il ne peut pas acheter automatiquement une vision, une organisation ou une culture de la responsabilité.
L’argent public mérite des comptes
La question devient encore plus sérieuse lorsque les clubs bénéficient de subventions directes ou indirectes, de soutiens des collectivités territoriales, de sommes versées au titre des droits de télévision par une chaîne elle-même largement subventionnée, de la mise à disposition d’équipements publics ou d’autres formes d’accompagnement institutionnel.
Ces soutiens peuvent être parfaitement légitimes. Le football possède une dimension sociale, éducative et territoriale qui dépasse le simple divertissement. Il peut contribuer efficacement à l’encadrement des jeunes, à l’animation des villes et à la promotion du pays. Mais cette légitimité impose, en contrepartie, la transparence, la bonne gouvernance et l’évaluation des résultats.
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Les fonds publics ne devraient pas servir à entretenir indéfiniment des structures incapables de maîtriser leurs dépenses. Ils devraient contribuer à bâtir des clubs solides, à financer la formation, à renforcer l’encadrement technique et à créer des modèles économiques moins dépendants des aides extérieures. La perfusion ne saurait devenir un traitement à perpétuité.
Il ne suffit pas de demander aux pouvoirs publics de soutenir les clubs. Il faut également que leurs responsables rendent compte de l’utilisation des ressources, de l’évolution de leur endettement et des objectifs atteints.
Pourquoi les contribuables et les partenaires institutionnels devraient-ils continuer à financer, sans exigences suffisamment visibles, des modèles dont les résultats sportifs ne justifient pas toujours les ambitions affichées?
La question n’est pas de supprimer le soutien au football. Elle est de lui donner un sens, une méthode et des critères d’efficacité.
Une Botola qui ne peut plus se contenter de survivre
Le plus préoccupant est peut-être le manque de perspective. Un championnat national devrait être un espace de progression permanente, un laboratoire de talents et une vitrine du football marocain. Il devrait permettre aux jeunes joueurs de se confronter à une compétition exigeante, aux entraîneurs de développer leurs méthodes et aux clubs de construire une identité reconnaissable.
Or, lorsque les mêmes faiblesses persistent, la Botola risque de devenir un championnat où l’on confond agitation et progrès, dépenses et ambition, changements d’effectif et projet sportif.
Le Maroc ne peut pas se satisfaire d’une réussite internationale qui ne s’accompagnerait pas, au niveau national, d’une amélioration suffisamment nette de la qualité du jeu et de la compétitivité des clubs. La formation des jeunes, les résultats des sélections et le rayonnement des infrastructures sont essentiels, mais ils ne dispensent pas d’examiner les performances du championnat professionnel.
La Botola doit produire davantage de joueurs capables de franchir un cap, offrir un spectacle plus attractif, développer une compétition plus intense et devenir plus crédible économiquement. Elle doit également mieux préparer les clubs aux compétitions continentales, sans réduire leur ambition à quelques résultats ponctuels.
Le début de saison, un avertissement plutôt qu’une fatalité
Il serait prématuré de tirer un bilan définitif d’une saison à peine engagée. Les premiers résultats peuvent évoluer, des équipes peuvent se révéler et certains recrutements finir par porter leurs fruits. Mais cette prudence ne doit pas servir de prétexte pour repousser indéfiniment le débat.
Car le problème dépasse les premières journées. Il concerne un modèle de gestion, des choix de recrutement, la formation des joueurs et la manière dont les ressources sont utilisées.
La réponse ne peut pas être une nouvelle vague de recrutements coûteux, une succession de limogeages ou des promesses renouvelées à chaque début de saison. Elle doit passer par des objectifs précis, une évaluation indépendante des politiques sportives, une maîtrise de l’endettement, une transparence financière accrue et une exigence réelle envers les dirigeants comme envers les joueurs.
La Fédération, la Ligue nationale du football professionnel, les clubs et leurs partenaires doivent prendre leur part de responsabilité. Il ne s’agit pas de chercher un coupable unique, mais de mettre fin à un système dans lequel les dépenses sont parfois plus faciles à constater que les progrès. La Botola n’a pas besoin de dépenser toujours plus. Elle a besoin de mieux choisir, de mieux travailler et de mieux gérer.
Le football marocain a démontré qu’il pouvait atteindre les sommets lorsque la vision, les moyens, les compétences et l’organisation se conjuguent. Le championnat national doit désormais prouver qu’il est capable d’en tirer les mêmes leçons. Sinon, le risque est simple; c’est celui de continuer à financer des ambitions considérables pour produire un football qui, trop souvent, ne leur rend pas justice.
Ce serait, au-delà de la déception sportive, un immense gâchis économique et humain.
Dans cette chronique, je me contente d’exposer mon point de vue, en réponse à une question des plus pertinentes, brillamment posée par le vaillant Talal Chakir, ainsi qu’à la discussion inspirante menée avec maître Mohamed Oulakhouir dans La Loge des supporters, sur Luxe Radio samedi.
