L’appel lancé aujourd’hui par cent personnalités du sport marocain mérite d’être regardé avec attention. Champions et anciens internationaux, dirigeants, entraîneurs, entrepreneurs, journalistes, universitaires, chercheurs, professionnels et acteurs associatifs ont décidé de parler d’une seule voix pour réclamer une nouvelle ambition sportive nationale.
Ce qui fait la force de cet appel, ce n’est pas seulement le nombre de ses signataires. C’est surtout leur diversité et, derrière cette diversité, le constat partagé que le Maroc a changé d’échelle dans le sport, mais que sa politique sportive doit encore changer de dimension.
Le Maroc accueille désormais de grandes compétitions internationales, construit des infrastructures de niveau mondial, forme des champions et s’est imposé comme une puissance sportive africaine. Mais une question demeure: qu’en est-il du sport dans la vie quotidienne des Marocains?
C’est précisément là que se situe le cœur de l’appel.
Sortir le sport de la périphérie de l’action publique
Les signataires demandent d’abord un pilotage national véritablement consacré au sport, à travers un ministère de plein exercice ou une instance publique dédiée, dotée de moyens propres et capable de coordonner l’action de l’État.
Cette revendication est loin d’être secondaire.
Car le sport touche à presque tout: la santé publique, l’éducation, la jeunesse, l’inclusion sociale, l’aménagement du territoire, l’emploi, le tourisme, l’économie et même l’image internationale du Royaume.
Continuer à considérer le sport essentiellement sous l’angle de la compétition de haut niveau serait donc une erreur stratégique.
Le sport commence bien avant le stade. Il commence dans l’école, dans le quartier, dans la commune et dans la famille.
Il faut permettre à l’enfant de pratiquer, à l’adolescent de continuer, à la femme de trouver sa place, à la personne en situation de handicap d’accéder aux équipements et aux citoyens des territoires moins favorisés de bénéficier des mêmes possibilités que ceux des grandes villes.
Une politique nationale avec des objectifs mesurables
Deuxième exigence: élaborer une stratégie nationale partagée et mesurable, avec des financements identifiés et des objectifs publics.
C’est probablement l’un des points les plus importants.
Le Maroc ne manque pas d’initiatives sportives. Il manque parfois d’une vision suffisamment intégrée permettant de savoir ce que l’on veut atteindre, avec quels moyens, dans quels délais et avec quels indicateurs.
Une politique publique moderne ne peut plus se contenter d’annoncer des ambitions. Elle doit pouvoir mesurer ses résultats.
Combien de jeunes pratiquent régulièrement un sport? Combien de filles? Combien de personnes handicapées? Combien de communes disposent d’équipements accessibles? Combien d’emplois l’économie du sport crée-t-elle? Combien d’entreprises marocaines émergent autour de cet écosystème?
Le sport doit entrer pleinement dans la culture de l’évaluation de l’action publique.
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Le véritable enjeu: le sport pour tous
L’appel insiste également sur l’accessibilité de la pratique sportive, particulièrement pour les jeunes, les femmes, les personnes en situation de handicap et les territoires insuffisamment équipés.
C’est ici que se trouve peut-être la plus grande révolution à accomplir.
Le Maroc ne doit pas seulement produire davantage de champions. Il doit produire une société qui pratique davantage.
Un enfant qui fait du sport régulièrement, c’est un investissement dans sa santé. Un adolescent qui trouve dans un club un cadre, un entraîneur et une discipline, c’est aussi un investissement social. Une femme qui dispose d’un espace sportif accessible, c’est un progrès en matière d’autonomie et de bien-être.
Le sport n’est donc pas une dépense. C’est un investissement humain.
La question de la gouvernance
Les cent signataires posent aussi la question de la gouvernance: clarification des responsabilités, transparence dans l’attribution des financements et évaluation des résultats.
C’est une demande saine.
Car donner davantage de moyens au sport sans améliorer simultanément sa gouvernance ne suffirait pas. La nouvelle ambition sportive doit être accompagnée d’une culture de responsabilité, de transparence et de résultats.
Enfin, l’appel pose une question essentielle pour l’avenir: que restera-t-il après les grands événements sportifs?
Le Maroc est engagé dans une dynamique internationale exceptionnelle. Il doit faire en sorte que les infrastructures, les compétences, les entreprises et les investissements générés par cette dynamique constituent un héritage durable.
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Le sport comme projet de société
C’est finalement cette idée qu’il faut retenir. Les cent personnalités ne demandent pas seulement davantage d’argent pour le sport. Elles demandent que le sport change de statut dans la hiérarchie des politiques publiques.
Et elles ont raison.
Le Maroc qui ambitionne d’être une grande nation sportive ne peut pas se satisfaire de grands stades remplis les jours de compétition et de terrains vides le reste du temps.
La vraie réussite sportive sera celle qui permettra à un enfant de quartier de découvrir une discipline, à une jeune fille de pratiquer librement, à une personne handicapée de disposer des équipements nécessaires, à un club de vivre dignement et à un jeune diplômé de trouver un emploi dans l’économie du sport.
Le haut niveau est la vitrine. La pratique de masse est le socle. La gouvernance est la condition. Et l’économie du sport peut devenir le moteur.
Je fais partie des signataires de la pétition appelant à accorder davantage d’attention au sport au Maroc. Sur le fond, je partage cette revendication, mais je souhaite y apporter une nuance importante: le problème ne se limite pas à l’absence d’intérêt ou de moyens. Il concerne aussi la manière dont la politique sportive est conçue, pilotée et inscrite dans la durée.
Je suis l’un des signataires de l’appel. Ça ne pouvait être autrement.
Cependant À mes yeux, le sport devrait relever plutôt d’une administration de mission, dotée d’une véritable autonomie et organisée autour d’objectifs clairs à long terme. Cela fait longtemps que je porte cette proposition qui pourrait prendre la forme d’une agence nationale du sport ou d’un haut-commissariat, placé au-dessus des alternances gouvernementales et à l’abri des calendriers électoraux. Une telle structure aurait pour vocation de définir une stratégie nationale, d’assurer sa continuité et d’évaluer régulièrement les résultats obtenus.
Le sport ne peut pas être géré selon les urgences du moment, les changements de gouvernement ou les échéances politiques. La formation des jeunes, la détection des talents, la construction des infrastructures, la professionnalisation de l’encadrement et le développement du sport scolaire nécessitent plusieurs années, voire plusieurs décennies. Ces objectifs ne peuvent être atteints que par une politique stable, indépendante des fluctuations politiques et fondée sur des engagements durables.
Cette administration de mission devrait fonctionner sur la base d’indicateurs précis à savoir le nombre de pratiquants, l’accès des jeunes et des femmes au sport, la qualité des infrastructures, les résultats des équipes nationales, la formation des entraîneurs et la transparence du financement.
L’objectif ne serait pas de créer une structure supplémentaire ou de centraliser davantage les décisions, mais de garantir une gouvernance cohérente, compétente et responsable. Le sport mérite mieux qu’une succession de plans, d’annonces et de réformes sans continuité. Il a besoin d’une vision nationale, d’une institution stable et d’une véritable obligation de résultats.
Je soutiens donc la pétition pour davantage d’intérêt pour le sport au Maroc, tout en défendant une approche plus structurante: il ne suffit pas de demander que le sport soit davantage pris en considération. Il faut lui donner une institution capable de le protéger du temps politique et de porter, dans la durée, une ambition nationale.
L’appel des cent personnalités arrive donc au bon moment. Il appartient désormais aux formations politiques et au prochain gouvernement de répondre à cette interpellation et d’engager une véritable concertation avec ceux qui font vivre le sport marocain au quotidien.
Car après avoir fait du Maroc une terre d’accueil des grandes compétitions, il est peut-être temps d’en faire aussi un pays où chaque Marocain a réellement le droit et la possibilité de pratiquer le sport. Cela est un droit. Cela est consigné ainsi dans la constitution.
Cent voix viennent de le dire. Il serait dommage de ne pas les entendre.
