Certains gestes deviennent politiques malgré ceux qui les accomplissent. C’est ce qui vient d’arriver à Abdessamad Ezzalzouli.
Pris dans la polémique suscitée par le maillot «TODOS SOMOS CABALLAS», le joueur du Betis a cru intelligent de s’expliquer sur Instagram après la colère, combien justifiée, du public marocain. Son explication est compréhensible, mais peu acceptable. Il assure qu’il n’y avait aucune intention politique, aucune volonté de manquer de respect au Maroc, seulement un message de solidarité envers une population en difficulté.
Soit. Mais en politique comme en géopolitique, l’intention ne suffit pas à déterminer la signification d’un symbole. Le geste du Betis et de son joueur de Beni Mellal est éminemment politique.
Le maillot n’est pas un simple morceau de tissu
Dire que le maillot était «social» ne règle rien. Sebta n’est pas une ville espagnole comme les autres: c’est un territoire dont le statut est contesté par le Maroc, situé sur la rive africaine du détroit, au nord du Royaume. La question est intimement liée à l’histoire des relations maroco-espagnoles.
Porter, dans ce contexte, un maillot faisant référence aux «Caballas» ne peut être interprété comme on le ferait pour Séville, Valence ou Bilbao. Le symbole existe indépendamment surtout s’il est marocain. Le contexte transforme un geste supposé anodin en message hautement politique. Le Betis aurait-il porté un tee-shirt en soutien au peuple catalan récemment tabassé par les forces de l’ordre?
Imaginons un instant que la polémique n’existe pas, que les relations entre Rabat et Madrid soient apaisées, que Sebta et Melilla ne fassent l’objet d’aucune tension et qu’aucune crise migratoire n’ait ravivé les passions. Le geste aurait-il eu lieu? Évidemment non. C’est précisément pour cela qu’il faut accueillir avec prudence l’argument de la seule intention.
Le contexte fait le symbole
Abdessamad peut sincèrement ne pas avoir voulu envoyer de message politique. Mais un symbole politique ne devient pas apolitique parce que celui qui le brandit affirme qu’il ne voulait pas faire de politique.
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Le drapeau espagnol dans une tribune marocaine n’a pas la même signification qu’à Madrid. Une carte n’est pas une simple carte lorsqu’elle représente un territoire disputé. Un slogan n’est pas un simple slogan lorsqu’il intervient au moment où deux États s’affrontent sur la question qu’il évoque.
Un maillot avec la mention «Caballas» n’est pas un simple vêtement lorsque Sebta constitue l’un des contentieux historiques les plus sensibles entre l’Espagne et le Maroc. La géopolitique est ainsi faite: les symboles ont une vie propre.
Aurait-il pu refuser?
C’est là que la défense d’Abdessamad mérite peut-être de la compréhension. La question la plus intéressante n’est peut-être pas: «Pourquoi a-t-il porté ce maillot?» mais: « Pouvait-il réellement refuser de le porter?»
Abdessamad est joueur professionnel du Betis, salarié de son club. Il ne décide pas seul de la communication institutionnelle, des opérations promotionnelles ou des maillots utilisés dans le cadre d’une campagne. L’initiative est venue de son employeur, sa marge de manœuvre était probablement limitée.
Il serait donc injuste de transformer automatiquement le joueur en acteur et militant politique ou en conscient adversaire du Maroc. Il faut distinguer l’homme de la fonction. Le joueur porte le maillot de son club. Mais il ne porte jamais seulement un maillot: il porte aussi son identité, son histoire, son origine, et tout ce que le public projette sur lui. Dans le cas d’Abdessamad, cette dimension est particulièrement forte.
Le paradoxe d’Abdessamad
Sa déclaration produit involontairement un paradoxe. Il dit, en substance: «Ne voyez pas de politique là où il n’y en avait pas». Mais la polémique montre précisément que la politique était déjà dans le décor avant même qu’il n’enfile le maillot. Est-il de mauvaise foi quand il le dit. N’allons pas jusqu’à le contredire mais il est certain qu’il a bien entendu parler de la situation entre le Maroc et l’Espagne et qu’au moment où on lui a tendu un teeshirt peu habituel à enfiler, il pouvait bien se douter que ce n’était normal.
Abdessamad et son club n’ont certainement pas décidé du calendrier politique espagnol. Ils ont suivi le mouvement ou une recommandation d’une quelconque instance. Ils ne sont pas responsables du climat actuel entre les deux pays. Mais leur geste s’inscrit dans ce contexte. C’est ce contexte qui lui donne sa signification.
Ce n’est donc pas nécessairement Abde qui a fait de la politique. C’est la politique qui a rattrapé Abde. La nuance est fondamentale.
Et s’il avait été titularisé juste pour la circonstance?
Une autre hypothèse mérite d’être regardée, même avec prudence: celle selon laquelle sa titularisation aurait pu être particulièrement symbolique. Le joueur, blessé avant la Coupe du monde et absent depuis le début de saison, est titularisé précisément le jour où son club arbore ce t-shirt de revendication politique.
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Dans une opération de communication autour de Sebta, faire porter le maillot par un joueur marocain, international de surcroît, possède une force symbolique incomparablement supérieure. Si cela avait été recherché consciemment par le club, le coup de communication aurait été redoutablement efficace: «Regardez: même un Marocain porte ce symbole». Comprenez accuse son pays.
C’est ce qui rend l’opération particulièrement sensible au Maroc. Le club aurait pu épargner à son joueur cette corvée. Mais encore une fois, cela ne signifie pas que le club ait nécessairement calculé les choses ainsi. Il faut distinguer le fait établi de l’hypothèse. Ne faisons pas comme les médias espagnols.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que la présence d’Abdessamad donne à l’image une dimension que n’aurait pas eue celle d’un autre joueur.
La maladresse est peut-être là
Abdessamad a probablement voulu éteindre l’incendie, mais sa déclaration risque paradoxalement de ne pas convaincre ceux qui considèrent que le problème est moins son intention que la portée du geste. Personne ne lui demande nécessairement de reconnaître une intention politique. Ce qu’on lui reproche, c’est d’avoir participé, volontairement ou non, à la mise en scène d’un symbole extrêmement politique dans un moment extrêmement politique.
On peut parfaitement accepter son explication et considérer simultanément que le geste était politiquement chargé. Les deux propositions ne sont pas contradictoires. Il peut dire vrai, mais ceux qui ont perçu une dimension politique ont sans doute aucun, raison.
Il faut aussi savoir protéger le joueur
La polémique ne doit cependant pas conduire à une chasse à l’homme. Abde n’est ni diplomate, ni ministre, ni ambassadeur. Il est footballeur. Son métier est de jouer, pas de régler le contentieux de Sebta et Melilla.
S’il a porté ce maillot parce que son club le lui a demandé, il serait injuste de lui demander de payer seul le prix politique d’une décision qui ne lui appartenait peut-être pas. Dans le football professionnel, le joueur dépend de son club. Le club organise sa communication. Le joueur exécute. Parfois, il découvre après coup que le vêtement qu’on lui a demandé de porter est devenu une affaire d’État.
Cependant, avec ce qui s’est passé à Elche, notre Abde national se trouve dans une situation d’autant plus délicate que des joueurs du Real Madrid, et non des moindres: Konaté, Vinicius et Mbappé ont clairement manifesté leur désaccord avec cette initiative. Ils ont volontairement plié leur t-shirt de manière à dissimuler le slogan.
Sans être marocains, ils ont ainsi exprimé leur opposition à la manipulation émotionnelle à laquelle on a voulu les associer.
Une leçon doit être retenue
Cette affaire devrait surtout servir de leçon: on ne peut pas faire comme si le contexte n’existait pas. Lorsqu’un club espagnol décide de mettre en avant Sebta, Gibraltar, Melilla ou tout autre sujet lié à un contentieux territorial, il entre nécessairement dans un espace politique, qu’il le revendique ou non.
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Le marketing peut vouloir être social. Le symbole peut rester politique. Lorsque le symbole est porté par un joueur marocain, il devient encore plus sensible. C’est la vieille règle de la communication: ce n’est pas celui qui parle qui décide entièrement de ce que le public entend.
Abde n’est donc pas le problème
Au fond, le plus important est de ne pas se tromper de cible. Abdessamad Ezzalzouli n’est probablement pas le problème.
Le problème, c’est la légèreté avec laquelle certains acteurs manipulent des symboles qui, eux, ne sont pas légers. Le joueur peut être sincère lorsqu’il dit n’avoir voulu faire aucune politique. On peut même lui accorder le bénéfice du doute. Mais il faut lui expliquer, comme aux responsables de son club, une réalité simple: à Sebta, il n’existe pas de symbole totalement neutre.
Lorsqu’il est question de représenter un prétendu «peuple de Sebta» au moment où les relations maroco-espagnoles traversent une période de forte tension, le geste est politiquement chargé. En géopolitique, on ne juge pas seulement les intentions. On juge aussi les symboles, le moment et le contexte.
Un appel à la FIFA
Au-delà de tout cela, la FIFA, jusqu’ici silencieuse, devrait instamment examiner cette manipulation émotionnelle dont le football est en train de devenir le théâtre. Ici, ce n’est pas le public qui manifeste politiquement en tribune. Cela se passe sur une aire de jeu. Ce sont des clubs qui, de facto, obéissent aux règles FIFA. Ces règles sont manifestement bafouées en Espagne de manière systématique. Si les choses continuent ainsi, elles risquent de dégénérer de façon fâcheuse. Nous ne sommes pas loin de comportements qui dédouanent le fascisme.
