La course aux voix confère-t-elle tous les droits? Non, assurément. À quelques jours des élections législatives du 23 septembre, la campagne électorale semble pourtant autoriser certains à s’affranchir de toute retenue. Comme si l’urgence de convaincre permettait tout. Comme si, une fois monté sur une estrade, les mots n’avaient plus ni poids ni conséquences.
Dernier exemple en date: la sortie indigne du chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, lors d’un meeting de son parti, le RNI, à Mediouna. Ce jeudi 10 septembre, l’homme a retiré son costume de chef du gouvernement pour enfiler celui du candidat en campagne. Sa cible est à peine voilée: Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et de la Fondation Maroc 2030 et membre du bureau politique du PAM. Mais à trop vouloir atteindre un adversaire politique, on finit parfois par tirer bien au-delà de la cible.
La CAN 2025: Akhannouch remet en cause une décision favorable au Maroc
«Une promesse, ce n’est pas non plus dire que nous allons gagner la Coupe d’Afrique des Nations alors que nous attendons toujours», a lancé Aziz Akhannouch. Sauf que, sur ce dossier, le chef du gouvernement semble avoir oublié un détail. Et pas des moindres: la Confédération africaine de football a tranché. Son Jury d’appel a donné raison à la Fédération royale marocaine de football, annulé la décision rendue en première instance et considéré que le comportement de la sélection sénégalaise lors de la finale entrait bien dans le champ des articles 82 et 84 du règlement de la CAN. Conséquence: le Sénégal a été déclaré forfait et la rencontre homologuée sur le score de 3-0 en faveur du Maroc.
On peut tourner le problème dans tous les sens, c’est aujourd’hui la décision officielle de la CAF. Le Sénégal la conteste devant le Tribunal arbitral du sport et il en a parfaitement le droit. Le TAS dira ce qu’il en est. Mais en attendant son verdict, entendre le chef du gouvernement marocain balayer cette décision d’un revers de main pour les besoins d’un meeting électoral pose un sérieux problème. Remettre publiquement en cause une décision d’une instance continentale qui donne raison à son propre pays, alors même que celle-ci est attaquée par la partie adverse devant le TAS, n’est pas exactement l’attitude que l’on attend d’un compatriote, encore moins d’un chef du gouvernement.
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D’autant que les événements de Rabat ont eu des conséquences bien au-delà de la CAF. Après cette finale marquée par la sortie des joueurs sénégalais du terrain pour protester contre une décision arbitrale, la FIFA et l’IFAB ont travaillé sur un durcissement des sanctions contre ce type de comportement. Les nouvelles dispositions permettent notamment de sanctionner plus sévèrement les joueurs quittant délibérément le terrain pour contester une décision et les officiels encourageant une telle action. Autrement dit, ce qui s’est passé lors de Maroc-Sénégal a contribué à pousser les instances qui régissent le football mondial à renforcer leur arsenal contre les «walk-offs» de protestation.
Il y avait donc mille manières d’attaquer Fouzi Lekjaa. Choisir précisément ce dossier-là était probablement l’une des plus malheureuses. Car il ne s’agit plus seulement de Lekjaa, de la FRMF ou d’une promesse de titre. Il s’agit d’une décision officielle obtenue par le Maroc devant les juridictions de la CAF et que le Sénégal tente désormais de faire annuler devant le TAS.
Dans cette bataille-là, Aziz Akhannouch aurait peut-être dû se souvenir qu’avant d’être membre du RNI en campagne, il est encore le chef du gouvernement marocain.
Les Lionnes réduites à une «promesse» non tenue
Le football féminin a également eu droit à sa charge: «Une promesse, ce n’est pas annoncer à trois reprises que nous allons remporter la CAN féminine sans que cela se concrétise». Là encore, le trait est grossier. Oui, le Maroc voulait gagner la CAN féminine. Oui, l’objectif n’a pas été atteint. Mais faut-il pour autant balayer tout ce qui a été construit parce qu’un trophée manque encore à l’appel?
Le football féminin marocain revient de loin. Les Lionnes de l’Atlas ont disputé deux finales de Coupe d’Afrique, atteint une demi-finale et décroché deux qualifications pour la Coupe du monde. Elles sont passées, en quelques années, d’une sélection qui cherchait sa place sur le continent à une équipe qui entre dans chaque compétition avec l’ambition de la gagner.
On peut demander davantage aux Lionnes. On peut même considérer qu’après autant d’investissements, le temps des titres doit arriver. Mais utiliser leurs défaites pour marquer des points dans une réunion électorale est autre chose. Derrière les «promesses» dont parle Akhannouch, il y a des joueuses, des staffs et des années de travail. Tout cela méritait un peu plus de considération de la part d’un chef du gouvernement.
Le Mondial 2026? Même le parcours des Lions y passe
«Une promesse, ce n’est pas assurer que nous avons une équipe capable d’aller loin en Coupe du monde 2026. L’autre équipe, celle de 2022, avait au moins atteint les demi-finales». «Au moins» atteint les demi-finales. Comme si une demi-finale de Coupe du monde était devenue la norme minimale du football marocain. Comme si l’épopée historique de 2022, première du genre pour une sélection africaine et arabe, devait désormais servir de bâton pour frapper toutes les générations suivantes.
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Les Lions de l’Atlas ont atteint les quarts de finale du Mondial 2026. Ils ont disputé le même nombre de matchs que quatre ans auparavant. Ils n’ont pas reproduit l’exploit de Doha, certes. Mais depuis quand un quart de finale de Coupe du monde constitue-t-il un échec pour le Maroc?
À force de vouloir atteindre Fouzi Lekjaa, Akhannouch finit surtout par dévaloriser le parcours de l’équipe nationale. Les joueurs apprécieront.
Le Grand Stade Hassan II n’appartient à personne
Akhannouch s’est ensuite attaqué au dossier du Grand Stade Hassan II: «N’allez pas dans les villes dire aux gens: “Nous vous avons ramené le stade à Benslimane.” Je connais l’histoire de ce projet. Le terrain qui accueillera notre Grand Stade a été choisi par Sa Majesté. L’argent avec lequel il sera construit est celui de l’État, pas celui de quelqu’un d’autre».
Sur un point, difficile de lui donner tort: personne ne peut s’approprier un ouvrage financé par l’argent public. Le Grand Stade Hassan II n’est la propriété politique de personne. Ni d’un ministre, ni d’un parti, ni d’une fédération. C’est un projet du Royaume. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il ne devrait pas davantage servir de projectile dans une campagne électorale.
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Akhannouch ajoute: «Ce sont les ressources publiques, la vision éclairée de Sa Majesté et les contributions de nos concitoyens, qui paient leurs impôts, qui permettent de financer ce projet. Personne ne peut donc se l’approprier».
Très bien. Mais la règle devrait alors valoir pour tout le monde. On ne peut reprocher aux autres de politiser le stade tout en le plaçant soi-même au centre d’un règlement de comptes électoral.
Et puis cette phrase sur la finale du Mondial 2030
C’est cependant lorsqu’il aborde la Coupe du monde 2030 que le chef du gouvernement franchit une autre ligne rouge. «Ne promettez pas non plus une grande finale au Maroc alors que nous n’en avons même pas encore discuté avec nos alliés, l’Espagne et le Portugal. Un peu de respect! Cela suffit, les promesses électorales», a-t-il lâché fièrement.
Une déclaration pour le moins déconcertante dans le contexte actuel. Car pendant que Aziz Akhannouch demande aux responsables de son propre pays de faire preuve de retenue, personne, en Espagne, ne semble s’imposer la même discipline. Bien au contraire.
Pedro Sánchez lui-même est entré dans la bataille. Le chef du gouvernement espagnol a publiquement revendiqué la finale pour son pays, estimant que l’Espagne disposait des arguments nécessaires pour accueillir le dernier match du Mondial 2030. À aucun moment il n’a considéré qu’une telle prise de position constituait un manque de respect envers ses partenaires marocain et portugais. Il défend les intérêts de son pays. C’est son rôle.
Même discours du côté de Rafael Louzán. Le président de la Fédération espagnole de football ne cache plus son ambition de voir la finale se disputer en Espagne. Il l’a répétée publiquement, y compris lors d’un déplacement à Sebta, dans un contexte déjà suffisamment chargé politiquement. Là encore, personne en Espagne ne lui a demandé de «rester à sa place» en attendant une hypothétique concertation à trois.
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Et pendant ce temps, la presse espagnole mène campagne. Articles, éditoriaux, déclarations politiques, comparaisons entre les stades: tout est bon pour installer l’idée que la finale doit revenir à l’Espagne. Madrid défend sa candidature avec ses armes et sans le moindre complexe.
Pourquoi ce qui serait parfaitement légitime lorsqu’un Pedro Sánchez ou un Rafael Louzán réclame la finale pour l’Espagne deviendrait-il soudainement une «promesse électorale» lorsqu’un Fouzi Lekjaa défend Benslimane? Pourquoi exiger du Maroc une retenue que notre partenaire espagnol ne s’impose manifestement pas?
Défendre la candidature du Grand Stade Hassan II à la finale n’est ni insulter l’Espagne ni manquer de respect au Portugal. Ce n’est pas davantage remettre en cause l’esprit de la candidature commune. C’est défendre les intérêts du Royaume au sein d’une organisation à trois dans laquelle, précisément, chacun défend les siens.
L’Espagne l’a parfaitement compris. Visiblement, Aziz Akhannouch beaucoup moins.
Mais qui sont donc «les grands»?
Akhhannouch poursuit sa charge par la phrase la plus dérangeante de toutes: «Ce sont des affaires qui concernent les grands. La décision concernant le lieu de la finale appartient aux grands. Chacun doit rester à sa place». Les grands? Lesquels? Parle-t-il de l’Espagne et du Portugal? Considère-t-il que le Maroc n’est pas suffisamment «grand» pour défendre publiquement sa candidature? Estime-t-il que le président de la FRMF et de la Fondation Maroc 2030 doit «rester à sa place» pendant que ses homologues espagnols occupent le terrain médiatique?
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Fouzi Lekjaa peut être critiqué, son action discutée et ses déclarations contestées. Mais il préside la FRMF et la Fondation Maroc 2030. Défendre les intérêts marocains dans l’organisation de cette Coupe du monde fait précisément partie de ses responsabilités.
Mais pour Akhannouch, «chacun doit rester à sa place». Encore faudrait-il que le chef du gouvernement, emporté par la fièvre électorale, n’oublie pas lui-même la sienne… au moins jusqu’au 23 septembre prochain.
