Il y a quelque chose de fascinant dans cette Coupe du monde 2030 qui n’a pas encore commencé et dont la finale semble pourtant déjà avoir été jouée. Le trophée n’est pas encore là, le tirage non plus et, surtout, le stade qui accueillera le dernier match n’a pas encore été officiellement désigné. Mais à écouter certains en Espagne, l’affaire semble déjà entendue. Il ne resterait plus qu’à choisir les détails du décor. Bienvenue dans la grande telenovela espagnole du Mondial 2030.
Madrid écrit déjà le scénario de la finale. Benslimane, lui, prépare le théâtre. Et cette différence mérite qu’on s’y attarde. Car cette montée de fièvre autour de la finale intervient dans un contexte qui dépasse désormais largement le football. Depuis les malheureux incidents des 30 et 31 juillet à Sebta, ville occupée par l’Espagne et réclamée par le Maroc, le climat s’est considérablement tendu dans une partie de la classe politique et médiatique espagnole. Le football n’est donc plus tout à fait seul dans l’arène.
Le cas de Sebta s’est désormais invité dans le débat sur le Mondial 2030. Une question qui dépasse largement le football: les Marocains ne reconnaissent pas la souveraineté espagnole sur la ville, qu’ils revendiquent légitimement comme un territoire marocain occupé.
Le contexte n’est évidemment pas anodin. Quelques semaines après les événements de juillet, alors que la crise migratoire a ravivé les tensions autour de Sebta, le président de la Fédération espagnole choisit précisément cette ville pour réaffirmer que la finale du Mondial 2030 sera espagnole.
Il faut évidemment se garder d’un raccourci: les événements de Sebta n’expliquent pas à eux seuls la bataille autour de la finale. Celle-ci existait déjà. Madrid défendait le Bernabéu, Barcelone rêvait du Camp Nou et le Maroc préparait Benslimane. Mais depuis cet été, le ton a changé.
La question n’est plus seulement: où se jouera la finale? Elle devient progressivement: avec qui voulons-nous vraiment organiser ce Mondial? Et là, le feuilleton change de catégorie.
Sánchez, Feijóo et la tortilla espagnole
Pedro Sánchez a choisi la prudence dans la forme, mais pas dans l’ambition. Le président du gouvernement espagnol veut que son pays fasse «tout son possible» pour obtenir la finale et estime qu’il est temps que l’Espagne gagne enfin une Coupe du monde à domicile.
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La formule n’est pas anodine. Sánchez regarde dans le rétroviseur et rappelle que l’Espagne a remporté le Mondial 2010 en Afrique du Sud, puis celui de 2026 en Amérique du Nord. Deux titres conquis loin de la maison. Alors pourquoi pas le prochain chez elle? «Ya va siendo hora», estime-t-il.
C’est habile. Une ambition sportive devient ainsi un récit national: après l’Afrique du Sud et l’Amérique du Nord, l’Espagne pourrait enfin célébrer un titre mondial devant son public. Seulement voilà: deux Coupes du monde remportées ailleurs ne donnent aucun droit sur la finale de 2030. Elles donnent du prestige. Elles donnent un formidable argument de communication. Pas la décision de la FIFA.
Alberto Núñez Feijóo, lui, a choisi une autre recette: celle de la certitude. Le patron du Partido Popular a pratiquement vendu la finale avant même que la FIFA ne mette le produit en rayon. Chacun sa tortilla à vendre.
Et il ne faut pas leur reprocher de faire de la politique. Sánchez gouverne, Feijóo dirige le principal parti d’opposition et tous deux savent parfaitement qu’un Mondial à domicile constitue un formidable objet de communication.
Mais Feijóo a une autre cuisine à gérer, celle de Madrid. Isabel Díaz Ayuso n’a jamais été du genre à attendre que la maison mère lui indique où regarder. La présidente de la Communauté de Madrid et du Partido Popular madrilène porte naturellement les intérêts de la capitale, et derrière Madrid se trouve le Bernabéu, avec son histoire, son prestige et l’immense puissance symbolique du Real.
Feijóo parle pour l’Espagne. Ayuso défend Madrid. Et Santiago Abascal entre à son tour dans le décor. Vox peut faire monter les enchères et transformer la finale en symbole de fierté nationale. Il ne décide évidemment de rien dans l’attribution du stade, mais il peut ajouter de la pression à une affaire déjà largement médiatisée.
Les élucubrations de Louzán
Même Rafael Louzán, président de la Fédération espagnole, est monté d’un cran. Mais Louzán n’est pas exactement un inconnu dans les couloirs de la politique espagnole. Avant de devenir patron de la RFEF, il a passé de longues années dans les rangs du Partido Popular en Galice, dont il a notamment présidé l’organisation provinciale de Pontevedra pendant quinze ans. Aujourd’hui, il porte officiellement une autre casquette: celle du football espagnol. Mais son parcours rappelle qu’il connaît parfaitement les codes, les réseaux et les mécanismes de la politique. Et dans la grande telenovela du Mondial 2030, son entrée en scène n’est pas passée inaperçue.
Depuis Sebta, Louzán n’a plus seulement expliqué que l’Espagne possédait de solides arguments. Il a carrément affirmé: «España va a albergar la gran final del Mundial 2030». La phrase est lourde de sens. Et le lieu ne l’est pas moins.
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Quelques semaines après les malheureux incidents de juillet, Louzán vient donc réaffirmer que la finale sera espagnole depuis une ville dont la question de la souveraineté continue d’opposer Madrid et Rabat. Le symbole est difficile à ignorer. Mais il faut se garder d’aller trop vite: le lieu ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une quelconque stratégie politique. Il donne simplement à cette déclaration une résonance particulière dans un contexte déjà chargé.
Louzán invoque le palmarès de l’Espagne, la puissance de ses clubs, les résultats de ses sélections masculine et féminine et, surtout, le poids du pays dans l’organisation du Mondial. Selon lui, l’Espagne représente 55% du poids organisationnel de la candidature. Alors, demande-t-il en substance: où la finale pourrait-elle se jouer si ce n’est en Espagne?
Le raisonnement est limpide. L’Espagne organise la plus grande partie du tournoi. Elle est au sommet du football mondial. Elle possède les infrastructures, l’expérience et le savoir-faire nécessaires. La finale devrait donc, naturellement, lui revenir.
Naturellement. C’est justement ce mot qui pose problème. Car Louzán reconnaît dans le même temps que la décision appartient à la FIFA. Il avait d’ailleurs déjà admis qu’il ne disposait pas de «el mando de FIFA» pour rendre cette volonté définitive.
On peut défendre une candidature. On peut même la défendre avec passion. Mais lorsqu’un responsable fédéral passe de «nous voulons la finale» à «l’Espagne va accueillir la finale», le récit change de nature. La revendication commence à prendre les habits de la décision. Et c’est précisément ce qui alimente cette étrange telenovela.
Le plus intéressant est que Louzán ne cherche pourtant pas à faire exploser la candidature commune. Au contraire. Il insiste sur la nécessité de travailler avec l’ensemble des pays engagés dans le projet et de préserver son unité. Voilà donc une situation pour le moins singulière: l’Espagne réclame la finale avec une assurance maximale tout en rappelant qu’il faut préserver l’unité d’une candidature dont le Maroc est partie prenante.
Une candidature commune permet à chacun de défendre ses intérêts. Elle n’autorise personne à écrire seul le dernier chapitre. Et derrière Louzán, on retrouve donc une vieille mécanique de la politique espagnole: occuper le terrain, installer le récit, répéter la revendication jusqu’à ce qu’elle finisse par ressembler à une évidence. Le problème, c’est qu’une évidence médiatique ne fait pas une décision de la FIFA.
La politique avait posé le décor. La Fédération venait d’écrire son propre scénario. Il ne manquait plus que les médias pour lui donner une bande-son.
Pedrerol, la SER, la COPE: bienvenue dans la fabrique de la telenovela
Et pour raconter cette histoire, il faut évidemment Josep Pedrerol. Pas un ministre. Pas un président de fédération. Encore moins un membre de la FIFA. Un journaliste. Mais un journaliste qui connaît les réseaux du football espagnol, ses dirigeants, ses présidents, ses communicants et les hommes qui comptent dans l’écosystème madrilène, à commencer par Florentino Pérez.
Pedrerol ne décide pas. Mais il sait faire parler. Et surtout, il sait faire parler longtemps. Avec El Chiringuito, il a fait du débat footballistique un véritable late show où l’émotion, la polémique, la petite phrase et le récit occupent parfois autant de place que l’analyse. C’est tout le talent de l’exercice: prendre une question et lui offrir une deuxième vie, puis une troisième, puis une quatrième jusqu’à ce qu’elle devienne un feuilleton.
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Mais Pedrerol n’est évidemment qu’un rouage d’une machine beaucoup plus vaste. À Madrid, Marca et AS disposent d’une capacité considérable à installer les thèmes qui vont ensuite circuler dans les émissions, les radios et les réseaux sociaux. Deux quotidiens sportifs qui ne racontent pas toujours le football de la même manière, mais qui participent pleinement à la construction de l’agenda sportif espagnol. À Barcelone, Mundo Deportivo et Sport jouent un rôle comparable, avec une sensibilité naturellement davantage tournée vers le Barça et les intérêts catalans.
Le débat sur la finale du Mondial 2030 passe donc aussi par cette géographie médiatique. Madrid a ses journaux. Barcelone a les siens. Et chacun possède son stade, son public, ses réseaux et, accessoirement, sa propre idée de l’endroit où devrait se jouer la finale.
À la radio, la mécanique est différente, mais l’effet peut être comparable. La COPE avec El Partidazo de Juanma Castaño, la Cadena SER avec El Larguero de Manu Carreño: deux grandes maisons, deux histoires éditoriales, deux écosystèmes médiatiques. Et lorsqu’un sujet devient aussi symbolique que la finale du Mondial 2030, la manière de le raconter compte presque autant que le sujet lui-même.
La télévision, les journaux et la radio finissent alors par se répondre. Une information apparaît dans la presse. Elle est commentée à la radio. Elle devient polémique à la télévision. Puis elle revient sur les réseaux sociaux comme une quasi-certitude. La boucle est bouclée.
C’est ainsi qu’une préférence peut progressivement prendre les habits de l’évidence. Le Bernabéu devient naturellement le décor attendu. Le Camp Nou reste dans le cadre. Et le Grand Stade Hassan II apparaît comme le troisième personnage, celui qui refuse obstinément de disparaître du scénario.
Ces gens-là ne décident pas de la finale. Ils peuvent en revanche contribuer à fabriquer l’idée de ce qu’elle devrait être. Et pendant ce temps, la FIFA reste étonnamment silencieuse.
Convoquons donc Averroès, puisque cette telenovela se joue justement entre Madrid et Rabat. Une question toute simple: où est la décision de la FIFA? Elle n’est ni à Madrid, ni à Barcelone, ni à Rabat. Elle est encore à prendre.
Benslimane, quand le projet répond au récit
Car une finale de Coupe du monde ne se joue pas seulement à l’intérieur d’un stade. Elle se joue autour. Dans les accès, les flux, les hôtels, les espaces d’accueil, la sécurité, les zones techniques, les médias, les partenaires, les délégations et tout ce petit monde invisible qui transforme un match de football en opération mondiale. Une finale, c’est une machine.
Le Santiago Bernabéu possède évidemment des arguments considérables. Le Real Madrid a profondément transformé son environnement immédiat. C’est une prouesse architecturale et urbaine. Mais cette réussite raconte aussi une réalité: à Madrid, chaque mètre carré compte. Le Bernabéu doit composer avec une ville déjà là, ses rues, ses immeubles, ses commerces et ses flux urbains. De la haute couture urbaine.
À Benslimane, le problème est presque inverse. Le Grand Stade Hassan II s’inscrit dans un projet beaucoup plus vaste, sur un site annoncé de 100 hectares, avec une enceinte conçue pour dépasser les 110.000 places. Ici, l’espace devient un outil opérationnel. La FIFA ne cherche pas uniquement un stade capable de contenir des spectateurs. Elle doit pouvoir disposer d’un environnement permettant de faire fonctionner simultanément plusieurs mondes: public, équipes, médias, officiels, partenaires, sécurité, télévision et cérémonies. Le projet de Benslimane a précisément été pensé avec cette logique.
Benslimane ne cherche pas à faire tenir la Coupe du monde dans un espace existant. Il a été pensé pour organiser l’espace autour d’elle. La nuance est énorme.
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que le Grand Stade Hassan II est déjà plus mythique que le Bernabéu. Le sujet n’est pas de comparer les palmarès. Il est de comparer les capacités à répondre aux exigences d’un événement qui aura lieu en 2030. Le Bernabéu possède une histoire que personne ne peut lui retirer. Le Camp Nou possède une identité qui dépasse largement le football. Benslimane apporte autre chose: un projet conçu avec de l’espace, des infrastructures et une vision à long terme.
Le prestige remplit les tribunes. L’architecture accueille. La logistique fait fonctionner. Et le dossier, finalement, doit convaincre. Parce qu’une finale de Coupe du monde ne se gagne pas au volume sonore. Elle se gagne au dossier.
Le taureau n’est pas encore tombé
Il y a quelque chose de très espagnol dans cette histoire. On pourrait presque entendre Carmen: le toréador entre dans l’arène, le public applaudit, la musique monte et l’on commence déjà à vendre les oreilles et la queue du taureau avant même de lui avoir porté l’estocade. Problème: le taureau n’est pas encore tombé. Et le taureau s’appelle FIFA.
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Depuis les incidents de Sebta, cette arène est devenue encore plus chargée. Certains responsables politiques espagnols ont commencé à présenter la présence marocaine dans le Mondial 2030 comme un problème politique, voire comme une raison de revoir la coopération. C’est là que le football risque de devenir le dommage collatéral d’une querelle qui le dépasse.
Et c’est précisément là que le Maroc doit garder la tête froide. Il n’a aucun intérêt à entrer dans une surenchère politique. Il n’a pas besoin de répondre à chaque provocation. Il n’a pas besoin de gagner chaque débat télévisé. Il doit faire exactement ce qu’il fait depuis plusieurs années: construire.
Rêver grand n’est pas un crime. Confondre son rêve avec une décision déjà prise est une autre histoire. Organiser une Coupe du monde, ce n’est pas recevoir une invitation à dîner. C’est accepter des obligations, des garanties, des responsabilités et un cadre contractuel. On peut beaucoup parler d’une Coupe du monde. On ne la possède pas.
C’est là que Barry Levinson pourrait presque entrer dans la pièce avec Wag the Dog : une hypothèse devient un sujet, le sujet devient un récit, le récit finit par produire une certitude et la certitude commence à être traitée comme une information. Voilà comment naît une telenovela.
Carlos Saura aurait peut-être reconnu, lui aussi, cette mécanique des fantômes du passé qui reviennent hanter le présent. Madrid convoque ses légendes: 1982, 2010 et 2026. Mais le football de 2030 ne se jouera ni dans les souvenirs de Naranjito, l’orange mythique du Mondial espagnol de 1982, ni dans les célébrations de 2010 ou de 2026. Il se jouera dans les infrastructures de 2030.
C’est précisément là que le Maroc a choisi de placer son pari. Pas une légende à ressortir d’un album. Un projet à faire entrer dans le réel. Avec ses stades, ses transports, son organisation, son hospitalité et sa capacité à démontrer à la FIFA qu’il peut offrir ce que toute Coupe du monde exige: une garantie.
Le Maroc n’a donc pas besoin de gagner chaque bataille médiatique. Il lui suffit de continuer à construire et de laisser la FIFA décider.
Le Bernabéu a son histoire. Le Camp Nou a la sienne. Benslimane apporte autre chose: un projet pensé pour l’avenir.
La finale n’est pas encore attribuée. Mais certains en Espagne ont déjà écrit la fin. Le Maroc, lui, prépare simplement son propre chapitre.
Il n’a pas encore gagné la finale. Mais il a déjà réussi quelque chose de beaucoup plus important: obliger l’Espagne à la disputer avant même qu’elle ne commence. Rideau.









