Mondial 2030: l’auberge espagnole et la fabrique des boucs émissaires

Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF)

ChroniqueLe président de la FRMF et de la Fondation Maroc 2030 a répondu aux «blablas» de Marca en affirmant que «la province de Benslimane aura l’honneur d’accueillir la finale de la Coupe du monde 2030». Sur le fond, le message est limpide: le Maroc met son projet sur la table.

Le 10/09/2026 à 14h43

Il y a, dans la comédie humaine, des régularités qui prêtent d’abord à sourire, jusqu’au jour où elles cessent d’être drôles. Prenez le feuilleton du Mondial 2030. La candidature devait raconter une histoire de rapprochement entre deux rives, portée par trois pays et un même projet. Elle commence pourtant à ressembler à une pièce où chacun veut déjà choisir le décor, distribuer les rôles et réserver le dernier acte.

À Madrid, la sérénité a pris congé. Le match suprême est devenu un sujet de conversation avant même d’être un sujet de décision. Dans cette nouvelle auberge espagnole, chacun apporte son scénario, ses certitudes et, parfois, son voisin comme bouc émissaire.

La tentation du marchandage

Le syndrome du conquistador, de l’hidalgo mariné d’un zeste de Tartarin, n’est jamais très loin lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts espagnols. Madrid et Barcelone se retrouvent ainsi transformés en nouveaux moulins à vent de Don Quichotte, avec le trophée du dernier acte pour récompense.

Tout commence par Javier Tebas, l’homme qui tweete plus vite que son ombre. Le président de LaLiga a estimé sur RNE que la présence du Maroc dans l’organisation du Mondial était «un sujet à reconsidérer». Le simple choix du stade ne lui suffit plus: c’est désormais la présence même du Maroc qui devient matière à discussion.

Tebas parle vite, fort, sans beaucoup de goût pour les zones grises. Son engagement politique est connu — il a publiquement revendiqué son vote pour Vox. Faut-il pour autant réduire son discours à cette proximité? Non. Mais dans un dossier où football, territoire et politique se croisent, le contexte mérite d’être regardé.

Vient ensuite José Manuel Rodríguez Uribes, président du Conseil supérieur des Sports. Changement de costume: le langage se veut institutionnel et mesuré. L’Espagne, explique-t-il, se battra pour obtenir le dernier match.

Puis Milagros Tolón, ministre des Sports, choisit la séparation entre football et politique. Alors que les tensions autour de Sebta occupée ont ravivé les crispations entre Madrid et Rabat, elle insiste: la crise migratoire ne doit pas interférer avec le Mondial. «Le sport est le sport», martèle-t-elle.

La formule est élégante. Elle est aussi révélatrice: à force de rappeler que le sport doit rester à distance de la politique, on souligne parfois combien les deux se sont déjà rapprochés.

D’abord Tebas. Ensuite Uribes. Enfin Tolón. Trois personnages, trois costumes, une même partition. On pense forcément à Brel: «Ces gens-là». Au fond, ils chantent tous la même chanson. L’Espagne entend garder la main sur le dernier acte. Encore faudrait-il que ce dernier acte lui appartienne. Pour l’instant, Madrid parle. Rabat répond. Lisbonne observe, comme toujours.

Et voilà que Roberto Gómez, sur Radio Marca, avance selon ses sources une nouvelle projection: 16 stades, 8 en Espagne, 6 au Maroc et 2 au Portugal. Une répartition qui modifierait le Bid Book de 2024, lequel prévoyait 11 enceintes espagnoles, 6 marocaines et 3 portugaises.

Roberto Gómez, nouveau Mercator? Pourquoi pas. À défaut de posséder les cartes de l’organisation, il possède au moins le talent de les dessiner à l’avance. Mais une carte dessinée dans un studio ne fait pas encore un territoire.

Cette répartition n’est, à ce stade, ni officielle ni définitive. Le Bid Book donne le point de départ ; les inspections détermineront le point d’arrivée.

Le miroir des infrastructures

L’été 2026 a remis Sebta occupée au centre des tensions entre l’Espagne et le Maroc. Et, presque aussitôt, la crise migratoire a trouvé son chemin jusqu’au football.

Rafael Louzán s’y est rendu avec le trophée de la Coupe du monde et a réaffirmé que l’Espagne devait accueillir le dernier acte. Il a surtout regretté l’absence d’un grand stade à Sebta, avant de demander: «Où va-t-elle se jouer si ce n’est en Espagne?»

Un grand stade à Sebta occupée pour accueillir le dernier match du Mondial? Une ville qui ne dispose même pas d’une enceinte répondant aux exigences de la D1 espagnole se retrouve ainsi projetée, le temps d’une déclaration, au cœur du débat. Le comble du grotesque.

Car une Coupe du monde ne se gagne pas à coups de déclarations. Elle se prépare avec des stades, des infrastructures et des garanties.

Et puis la pluie s’en est mêlée. Au Camp Nou, lors de Barça-Feyenoord, les fortes pluies ont provoqué des infiltrations jusque dans la zone de presse. Ce n’était pas une première : l’enceinte barcelonaise avait déjà connu des infiltrations similaires en janvier. Le Bernabéu n’a pas totalement échappé, lui non plus, aux épisodes pluvieux.

Une fuite ne disqualifie évidemment pas un stade. Mais lorsqu’on présente ses infrastructures comme un argument majeur, la pluie a parfois le mauvais goût de venir vérifier les slogans.

Le Bernabéu raconte pourtant une autre histoire: celle d’un football qui dépasse depuis longtemps les frontières. En 2015, des supporters de la Peña Casa Madridista Casablanca avaient déployé dans ses tribunes un immense tifo de 400m²: «Unidos por un sentimiento».

Le message était simple: le madridismo n’avait pas de frontière. Il préfigurait, à sa manière, la symbolique même du Mondial 2030: un football capable de dépasser les frontières, de rapprocher les rives et de réunir des publics autour d’un même sentiment.

Voilà peut-être ce que certains discours chauvins, flirtant dangereusement avec la ligne rouge, ont oublié.

La réponse par les faits

Lekjaa monte en première ligne et répond du tac au tac. Le 9 septembre, à Bouznika, lors d’un événement politique, le président de la FRMF et de la Fondation Maroc 2030 a répondu aux «blablas» de Marca en affirmant que «la province de Benslimane aura l’honneur d’accueillir la finale de la Coupe du monde 2030». Sur le fond, le message est limpide: le Maroc met son projet sur la table.

Le Grand Stade Hassan II entend entrer dans la bataille face au Santiago Bernabéu. Avec ses 115.000 places projetées, il constitue l’argument le plus spectaculaire de cette ambition. Il ne garantit rien à lui seul, mais donne au Maroc un atout concret.

Lekjaa a même évoqué, avec humour, une finale Maroc-France, en référence à la demi-finale de 2022.

Alors certains annoncent déjà le Bernabéu. D’autres dessinent les cartes avant l’heure. On convoque Sebta occupée, on transforme le dernier match en affaire d’honneur national. Lekjaa, lui, pose le Grand Stade Hassan II sur la table. Pendant ce temps, les grues continuent de travailler. La FIFA inspectera. La FIFA décidera.

Les cartes peuvent circuler dans les studios. Les déclarations peuvent remplir les journaux. Le verdict, lui, viendra des faits. Pendant que les uns dessinent déjà le dernier acte, le Maroc construit. Sur le temps long. Et, dans cette partie-là, les grues ont parfois une qualité rare: elles ne parlent pas. Elles travaillent.

Par Amine Birouk
Le 10/09/2026 à 14h43