Ah, la noble fête du football international! Ce moment d’union sacrée où l’on célèbre un siècle de passion, la passe aveugle, la reprise de volée et ces soirées où, paraît-il, le football rapproche les peuples. Sauf de l’autre côté du détroit. Là-bas, le ballon rond vient d’accomplir un petit miracle: transformer la candidature au Mondial du centenaire en scénario digne de Pedro Almodóvar. Tout le monde parle, tout le monde s’indigne, tout le monde a son avis sur la finale et, surtout, tout le monde semble avoir oublié un détail: la finale n’est pas encore attribuée.
Pour un tournoi censé réunir trois pays, deux continents et un siècle d’histoire du football, nos voisins du Nord nous servent donc une drôle de mise en bouche. La paella mijote, mais chacun veut déjà récupérer la meilleure part.
Dans une Espagne habituée aux fractures politiques, un phénomène météorologique assez extraordinaire s’est produit. Droite, gauche, extrême droite, gauche radicale: les fronts se sont rapprochés. Pas pour faire la paix. Pour regarder dans la même direction. Vers le Maroc. Et lui reprocher un crime de lèse-majesté d’une gravité exceptionnelle: oser vouloir accueillir la finale. La fracture espagnole s’est donc refermée. Provisoirement. Et sous un ciel plutôt chargé.
Objet de tous les désirs et de toutes les peurs: la finale de 2030
Sebta s’invite dans le scénario. Pour les Marocains, Sebta n’est pas une simple question migratoire. C’est une question de souveraineté. La transformer en argument pour fragiliser une candidature sportive relève d’une instrumentalisation politique assez transparente.
Vox y voit la preuve que Rabat ne serait pas un partenaire fiable et réclame l’exclusion du Maroc. Sumar et Podemos, eux, arrivent à une conclusion identique en empruntant un autre chemin. Organiser un Mondial avec le Maroc serait, à leurs yeux, une faute morale. On ressort alors le Sahara marocain et les «droits humains», ce vieux cheval de bataille à géométrie variable des gauchos bobos de Madrid.
Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête. Le Maroc est suffisamment fréquentable lorsqu’il faut coopérer contre le terrorisme, lutter contre l’immigration clandestine, surveiller les frontières ou échanger des renseignements. Dans ces moments-là, Rabat devient un partenaire stratégique, fiable, efficace. Mais lorsqu’il s’agit de football, et surtout d’une finale de Coupe du monde, le même partenaire semble soudain souffrir d’un sérieux déficit de fréquentabilité.
Partenaire pour la sécurité, donc. Partenaire pour l’immigration. Partenaire pour la lutte contre le terrorisme. Mais partenaire pour le Mondial? Là, on ressort les grands principes.
On connaissait la géométrie variable. Voici maintenant le partenariat à géométrie variable. Voir Vox et Sumar-Podemos hurler la même conclusion — «dehors le Maroc!» — pour des raisons diamétralement opposées a quelque chose de franchement burlesque. C’est une scène de ménage où personne ne veut du même partenaire, mais où tout le monde veut claquer la même porte.
Si Sebta est une question de souveraineté, le Mondial 2030 est une affaire de partenariat. Mélanger les deux, c’est déplacer le débat du football vers les névroses de la politique intérieure espagnole.
Or «Yalla Vamos» avait précisément été imaginé pour faire l’inverse. Une candidature à trois n’est pas un mariage où l’un des époux choisit le menu et les deux autres regardent. Chacun apporte ses ingrédients. Et le Maroc, contrairement à ce que certains semblent vouloir faire croire, ne réclame pas la cuisine entière. Il revendique six stades et une répartition équitable du nombre de matchs. Six. Ou plutôt, pour rester dans la langue de Cervantès: Seis. Il faut décidément répéter le chiffre. Pas la Coupe du monde à lui tout seul. Pas l’exclusivité. Pas la mise à l’écart de l’Espagne ou du Portugal. Six stades, une part équitable des rencontres et l’ambition légitime de voir le Grand Stade Hassan II accueillir la finale. Pourquoi faudrait-il y voir une menace? Le Maroc joue simplement sa partition dans une candidature à trois.
Reconquista ou leçons de morale à géométrie variable?
Les vieux fantasmes refont surface. À droite, la Reconquista ressort du placard. À l’extrême droite, le Maroc revient dans un récit où se mélangent immigration, sécurité et frontières. À l’extrême gauche, les mots changent, les indignations aussi, mais le Maroc reste au centre du procès: Sahara marocain, «droits humains»… selon les circonstances. Deux familles politiques qui ne partagent pourtant pas grand-chose se retrouvent donc autour d’une même conclusion: le Maroc serait le problème.
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Pendant longtemps, le Maroc a surtout été présenté comme le partenaire utile: celui qui apporte des voix, des infrastructures, un marché, une proximité avec l’Europe et une passerelle vers l’Afrique. Très bien. Mais partenaire utile ne signifie pas partenaire subalterne. Le changement est là. Le Maroc ne demande plus seulement à apparaître dans la photographie. Il veut participer au cadrage.
Le Parti populaire, en embuscade, entonne lui aussi son refrain. Il réclame que l’Espagne reconsidère sa participation si la FIFA attribue la finale au Maroc. La ficelle est grosse. Mais le calendrier électoral est encore plus gros. À l’approche de 2027, le PP ne peut laisser à Vox le monopole de la fermeté.
Après la Reconquista version Vox et le progressisme à géométrie variable, voici donc le patriotisme électoral du PP. Même théâtre. Nouveaux acteurs. Toujours le même voisin dans le viseur.
Le plus drôle, c’est que la finale n’est même pas attribuée. La classe politique espagnole se déchire déjà pour un match dont personne ne connaît encore le stade. Don Quichotte reconnaîtrait ses héritiers: des chevaliers politiques lancés à l’assaut de moulins à vent.
Et si la finale était le thème majeur des législatives en 2027?
Imaginez la scène aux Cortes. Alberto Núñez Feijóo se lève, micro en main, regard appuyé vers le banc gouvernemental:
— Señor Sánchez… où doit se jouer la finale?
Silence. Puis le débat s’emballe.
Le logement attendra. Le pouvoir d’achat aussi. La santé publique peut patienter. Les salaires, les retraites et la crise du logement reviendront demain. Aujourd’hui, priorité nationale: la finale.
Et là, le générique pourrait presque se lancer.
Voix off de Matías Prats: «Señoras y señores… le suspense est entier. Madrid? Barcelone? Ou, qui sait, le Grand Stade Hassan II?»
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À ce rythme-là, Dalí dessinerait les affiches des législatives, Buñuel réaliserait le film de campagne, Antonio Banderas et Penélope Cruz en seraient les vedettes.
Et Almodóvar? Il pourrait toujours filmer les coulisses de cette téléréalité politique, caméra à l’épaule, entre deux portes de l’hémicycle. Slogan tout trouvé: «Vota por el estadio de la final. Tú decides».
Comme dans toute bonne série espagnole, il fallait bien faire revenir un ancien personnage en guest star. Luis Rubiales, ostracisé après le scandale qui a emporté sa présidence, retrouve aujourd’hui les lumières. Sur Radio Marca, il estime que l’Espagne devrait quitter l’organisation si la finale lui échappait au profit du Maroc. Les vieux rockers ne meurent jamais.
Marruecos nunca marca en su propia puerta
En 2024, José Félix Díaz, alors journaliste à Marca, expliquait que le Maroc était recherché pour les voix et les infrastructures qu’il pouvait apporter, avec l’hypothèse de trois stades. Aujourd’hui directeur du contenu à AS, il observe un débat qui a changé de nature. Le Maroc ne se contente plus d’être un appoint. Il revendique une place à la hauteur de ce qu’il apporte: six stades et une répartition équitable des matchs.
Dans une candidature commune, chacun défend naturellement ses intérêts. Pourquoi le Maroc serait-il le seul à devoir s’en excuser? Madrid défend le Bernabéu. Barcelone défend ses intérêts. Lisbonne défend les siens. Rabat défend le Grand Stade Hassan II. Rien de plus normal.
Le Grand Stade Hassan II serait le stade du Maroc. Mais il pourrait aussi devenir le grand stade de l’Afrique pour le Mondial du centenaire.
Cette agitation est finalement une aubaine pour l’Espagne. Un alibi presque parfait. Car pendant que tout le monde regarde Rabat, la vraie question reste soigneusement posée sur la table: Madrid ou Barcelone?
Choisir Barcelone flatte l’indépendantisme catalan. Opter pour Madrid risque de braquer Junts et Esquerra Republicana, qui servent d’appoint à la fragile majorité de Pedro Sánchez.
Dans les deux cas, le chef du gouvernement avance sur une ligne de crête. Alors, entre le Bernabéu et le Camp Nou, le Maroc devient l’alibi parfait. On parle de Rabat pendant que Madrid hésite entre deux problèmes.
Au milieu du vacarme, une voix n’a pas cédé pour le moment: celle du PSOE. Sous Pedro Sánchez, la candidature tripartite a été portée. Un gouvernement ne peut pas brûler ce qu’il a contribué à construire.
Pendant que certains commentent, le Maroc construit. Il ne demande pas qu’on lui fasse cadeau de la finale. Il revendique le droit de la mériter.
Le regard qui change, la paella commune
Face à ce tumulte, certaines voix tentent de hisser le débat au-dessus de la mêlée. Sur El Larguero, Álvaro Benito, qui avait visité le chantier du Grand Stade Hassan II en mai dernier, a récemment formulé une observation qui mérite d’être entendue. Selon lui, une partie de la société espagnole continue de regarder le Maroc avec un mélange de résistance et de complexe de supériorité.
Beaucoup persistent à voir le Royaume comme un «frère pauvre», incapable d’assumer un événement d’envergure mondiale, tout en ignorant l’ampleur des investissements et le déploiement des infrastructures en cours.
Benito rappelle que des milliers de travailleurs s’activent pour édifier des complexes d’une ambition pharaonique, à commencer par le Grand Stade Hassan II, dont le budget se chiffre en centaines de millions. Son constat est simple: certains secteurs en Espagne peinent encore à admettre, non sans un certain dédain, que la grande finale puisse un jour se jouer hors du sol espagnol.
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L’observation est intéressante précisément parce qu’elle ne vient pas d’un responsable politique, mais d’une voix issue du monde du football. Elle révèle un biais culturel tenace: la difficulté, pour une partie de l’opinion, à envisager le Maroc autrement que comme un partenaire junior.
C’est peut-être ici que se trouve le véritable sujet. Une candidature à trois ne peut fonctionner si l’un des partenaires est considéré comme le voisin sympathique, utile pour apporter des voix, des infrastructures ou une passerelle vers l’Afrique, mais prié de rester à sa place dès qu’il formule une ambition. Le Maroc veut sortir de cette case. Pas en contestant l’histoire de l’Espagne. Pas en effaçant le rôle du Portugal. Mais en assumant le sien. Le véritable enjeu n’est donc pas un nouveau duel Madrid-Rabat. Il est de retrouver l’esprit du début: «Yalla Vamos».
Le Maroc doit soigner son narratif. Pas pour répondre à chaque polémique, mais pour que sa voix existe. Si Madrid explique son ambition pour le Bernabéu, Rabat doit pouvoir expliquer la sienne pour le Grand Stade Hassan II, au nom du Maroc et, au-delà, au nom de l’Afrique. Le narratif marocain ne doit pas être défensif. Il doit être explicatif, ambitieux, positif. Car celui qui ne raconte pas son histoire laisse les autres la raconter à sa place.
Et puis il y a la paella. Voilà un détail qui ne manque pas de sel. Derrière ce plat devenu l’un des emblèmes de l’Espagne se cache aussi une histoire que l’on raconte moins volontiers. Paella viendrait de l’arabe al-baqiyya, «les restes». Selon cette tradition, les serviteurs des rois maures récupéraient les restes des grands banquets — viandes, légumes, riz — pour les mélanger dans un grand plat et les rapporter chez eux.
Une histoire de récupération, de mélange et de transmission qui aurait donné naissance à l’un des plats les plus emblématiques de la cuisine espagnole. Vraie ou légendaire, l’histoire est trop belle pour ne pas être racontée. Car la paella est, à elle seule, une formidable métaphore de ce Mondial.
Une paella ne devient pas meilleure parce qu’un convive garde la meilleure portion. Elle devient meilleure lorsque chacun apporte ses ingrédients.
L’Espagne apporte son histoire et ses stades mythiques. Le Portugal son savoir-faire. Le Maroc une nouvelle énergie, six stades et une passerelle vers l’Afrique.
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Madrid peut rêver du Bernabéu. Barcelone du Camp Nou. Casablanca du Grand Stade Hassan II.
La finale n’est pas encore attribuée. Mais le récit, lui, est déjà écrit. Comme dans L’Homme qui tua Liberty Valance, où la légende finit par prendre le pas sur la réalité, l’Espagne semble déjà fabriquer la légende d’une finale avant même que la FIFA n’ait rendu son verdict. Une finale devenue objet de campagne avant d’être devenue objet de décision. Un stade devenu symbole avant d’être devenu hôte. Et un partenaire transformé en adversaire avant même d’avoir cessé d’être partenaire.
Le Mondial du centenaire devait célébrer cent ans de football. Il pourrait surtout nous rappeler une chose toute simple: quand trois voisins mettent la main à la pâte, il vaut mieux partager la paella que se disputer la poêle. Trois pays. Deux continents. Une candidature. Une paella à partager. Et, une fois le festin terminé, pourquoi pas sortir les cartes pour une petite partie de Ronda entre amis — ce vieux jeu que l’on dit venu de cette chère et vieille Espagne. À trois, chacun joue ses cartes.
Mais dans une candidature commune, la meilleure combinaison n’est peut-être pas celle qui permet à l’un de rafler la mise. C’est celle qui permet à tout le monde de gagner. Yalla Vamos.









