Il existe une vieille croyance dans le football: lorsqu’on monte sur le toit du monde, on finit parfois par se croire propriétaire du jeu. Des règles, des arbitres, des calendriers... et, tant qu’à faire, de la géographie des stades.
L’Espagne semble aujourd’hui succomber à cette douce illusion, frappée par le syndrome de Tartarin de Tarascon: bomber le torse, enflammer les récits, chasser le lion en imagination et promettre des exploits grandioses... avant même d’avoir vérifié l’état de son matériel. Comme si le sacre décroché sur la pelouse de New York lui conférait, par une sorte de prolongation naturelle, un droit de préemption sur la finale du Mondial 2030.
Le scénario n’est pourtant pas inédit. Il rappelle les grands classiques ibériques. À Madrid comme à Barcelone, certains nous rejouent une version moderne de Don Quichotte croisée avec notre Tartarin national. Sauf qu’au lieu de charger des moulins à vent, ils partent en croisade politique et médiatique.
Sur les ondes de la COPE, le journaliste Paco González a lancé le hashtag du désespoir: #OLaFinalONada — «La finale ou rien!». Un véritable caprice à la Don Rodrigue qui semble déclamer: «Ô rage! Ô désespoir! Ô vieillesse ennemie! N’ai-je donc tant vécu que pour voir Casablanca nous chiper la finale?»
Même le débat politique s’invite déjà dans cette tragi-comédie. À l’approche des élections législatives de 2027, la finale du centenaire devient un argument de campagne. Alberto Núñez Feijóo, chef du Parti populaire espagnol, monte au créneau pour refuser qu’elle puisse revenir au Maroc, transformant une évaluation technique en enjeu de politique intérieure.
Dans le même temps, Rafael Louzán, président de la Fédération espagnole de football, ne cache plus sa fébrilité face au projet marocain, tandis que la presse balance entre les chimères d’un Santiago-Bernabéu intouchable et les promesses d’un Camp Nou rénové. Certains éditorialistes vont jusqu’à réclamer des démissions si la finale venait à se jouer à Casablanca.
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On se croirait en plein tournage d’un film de Pedro Almodóvar: Femmes au bord de la crise de nerfs, version football, où l’hystérie remplace le gazpacho au valium.
On repense aussi à La Folie des grandeurs, en entendant la cour de Madrid et de Catalogne réclamer son privilège royal:
– C’est l’or ! Il est l’or... l’heure de réclamer la finale! Flatte-moi, Blas! Dis-moi que notre Bernabéu ou notre Camp Nou sont plus grands que le monde et que l’un des deux accueillera forcément la finale du Mondial 2030!
– Je peux vous flatter, Monseigneur... mais je ne peux pas tricher avec le cahier des charges de la FIFA.
Et c’est précisément là que le bât blesse: à force de confondre prestige et préséance, certains oublient que la FIFA ne distribue pas les finales comme des distinctions honorifiques. Elle examine des dossiers, des capacités, des garanties, des infrastructures, des mobilités et des dispositifs de sécurité. Autant d’exigences que les postures patriotiques relèguent volontiers au second plan.
Le Mondial 2030, lui, n’a que faire des états d’âme de Tartarin. Il exige du sérieux, de la mesure et un peu moins de théâtre. Car, au bout du compte, la finale n’appartient ni à Madrid, ni à Barcelone, ni à Casablanca: elle reviendra à celui qui saura la mériter. Et dans ce match-là, les fanfaronnades ne marquent jamais de but.
Face à cet emballement, la presse ibérique en vient presque à nous rejouer un épisode des X-Files. On imagine déjà Mulder et Scully débarquer à Zurich, lampe torche à la main, à la recherche d’une conspiration enfouie dans les couloirs de la FIFA. «La vérité est ailleurs», murmureraient-ils. Sauf qu’ici, elle n’a rien de mystérieux. Elle se trouve dans les plans d’architecte, les rapports d’inspection et les exigences techniques.
Car la FIFA n’est ni un théâtre du Siècle d’or, ni un roman d’Alphonse Daudet, ni un film de Gérard Oury, et encore moins un bureau de campagne pour les élections espagnoles de 2027. En matière de diplomatie sportive, la fanfaronnade, les hashtags et les effets de tribune ne remplacent jamais la rigueur d’un cahier des charges.
À lire certains éditoriaux d’ABC, de Marca ou d’AS, on croirait entendre Julio Iglesias fredonner son célèbre Je n’ai pas changé. Comme si le titre mondial fraîchement conquis suffisait à transformer le Santiago-Bernabéu ou le Camp Nou en candidats naturels à l’organisation de la finale du centenaire.
Mais le football émotionnel s’arrête là où commence l’évaluation technique.
Comme on dit chez nous, avec ce sens de la formule qui résume parfois mieux qu’un long discours: «Bghitou la finale b’la tenue, wla b’tahzima?» Autrement dit: souhaitez-vous décrocher cette finale dans les règles de l’art, ou simplement compter sur le folklore et les effets d’annonce?
La FIFA ne distribue pas ses finales en fonction du prestige d’un palmarès, de la puissance d’un slogan ou de la popularité d’un hashtag. Elle examine des capacités d’accueil, des impératifs de sécurité, des flux logistiques, des espaces commerciaux, des accès, des transports et une multitude de critères techniques.
Et c’est précisément à cet instant que le récit espagnol commence à vaciller.
Sur le papier, les trois prétendants affichent des arguments solides. Le Santiago-Bernabéu, le Camp Nou et le Grand Stade Hassan II avancent chacun leurs atouts. Mais une finale de Coupe du Monde ne se gagne pas seulement avec un nom, une histoire ou une légende. Elle se gagne avec une vision, une capacité d’accueil et une organisation à la hauteur d’un rendez-vous planétaire.
Le Bernabéu possède évidemment une aura incomparable. Son histoire parle au monde entier, ses soirées européennes appartiennent à la mythologie du football. Le Camp Nou, de son côté, porte l’identité d’une ville et d’un club qui ont marqué plusieurs générations. Mais une Coupe du Monde ne se joue pas dans les livres d’or: elle se prépare dans les cahiers techniques.
Face à ces monuments, le projet marocain avance une autre promesse: celle de la dimension. Le futur Grand Stade Hassan II incarne une ambition continentale, avec une capacité annoncée proche des 115.000 places et une volonté de créer une enceinte capable d’accueillir un événement qui dépasse largement les frontières d’un pays.
La différence se situe peut-être là: entre le rêve, les chimères et la réalité. Entre le prestige du passé et la capacité concrète à répondre aux défis du futur.
Une finale du Mondial du centenaire ne sera pas seulement un match de football. Elle sera un symbole. Cent ans après Montevideo, elle racontera l’évolution d’un sport devenu universel, un sport qui voyage, qui rassemble et qui cherche de nouveaux horizons.
C’est toute la force du dossier marocain: ne pas seulement proposer un stade, mais proposer une histoire.
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Car offrir cette finale à Casablanca, ce serait aussi permettre à l’Afrique d’accueillir pour la deuxième fois de son histoire le dernier acte d’une Coupe du Monde, vingt ans après Johannesburg en 2010.
L’enjeu dépasse donc les murs d’une enceinte. Il touche à la mémoire collective du football mondial.
Mais lorsque les arguments techniques deviennent difficiles à contester, certains choisissent parfois de déplacer le débat. Faute de pouvoir gagner le match sur le terrain des critères, on tente alors de l’emmener sur celui de la suspicion.
Dans certains commentaires, apparaît déjà l’ombre d’un mystérieux «lobby marocain» qui tirerait les ficelles dans les couloirs de Zurich. Une vieille mécanique: lorsque le dossier adverse semble solide, on préfère chercher une influence cachée plutôt que d’analyser les faits.
«Mli ma qdroch 3la l’hmar, qablo l’bard’a»: quand on ne peut pas s’attaquer à la monture, on s’en prend à la selle. Lorsque les arguments s’épuisent, les théories du complot prennent le relais. Mais les finales de Coupe du Monde ne se gagnent pas dans les couloirs de l’imaginaire ; elles se décident sur la base de critères établis.
Pendant ce temps-là, côté marocain, on préfère avancer avec le sourire, la sérénité et la confiance des grands rendez-vous. Sur le rythme entraînant de Hamid Ezzaher, on pourrait presque répondre à la diplomatie sportive espagnole par cette formule populaire: « Chdak temchi l’zin w’nta rajel meskine!» Une manière malicieuse de rappeler qu’à force de courir après le prestige sans toujours mesurer les exigences du défi, on finit parfois par confondre le rêve et la réalité. Car une finale de Coupe du Monde ne se gagne pas avec les souvenirs du passé, ni avec les déclarations enflammées: elle se mérite par la solidité d’un projet.
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Le Maroc, lui, avance à son rythme, sans tapage inutile: des chantiers, des infrastructures, une vision et une ambition. Le Grand Stade Hassan II s’inscrit dans cette dynamique, avec l’objectif d’être au rendez-vous de 2030.
Dans le football comme dans la vie, les tambours annoncent parfois la fête avant que la scène ne soit construite. Le Maroc, lui, préfère construire la scène avant de jouer la musique.
Le Maroc ne revendique ni privilège, ni traitement de faveur. Il demande seulement que son dossier soit évalué avec la même règle pour tous, sur la base des critères fixés par l’instance internationale.
La décision finale ne se prendra ni dans un studio de radio, ni dans une tribune politique, ni dans un hashtag enflammé. Elle appartiendra au dossier qui répondra le mieux aux exigences du football moderne.
Yalla, vamos! Le reste n’est que littérature. Et Tartarin, lui, connaissait déjà la fin de l’histoire. Olé!
