Il y a des maillots que l’on porte pour jouer. Et puis il y a ceux qui, même portés quelques minutes avant un coup d’envoi, disent autre chose. Lundi 14 septembre, avant Villarreal-Betis, les joueurs des deux équipes ont revêtu un t-shirt portant deux inscriptions: «Todos somos caballas», que l’on peut traduire par «Nous sommes tous des Caballas», le surnom traditionnel donné aux habitants de Sebta, et «Ceuta (y sus caballeros) es de la mar», littéralement «Sebta (et ses chevaliers) appartient à la mer». Parmi eux, Abdessamad Ezzalzouli. Ce sont des messages qui participent non seulement d’un soutien inconditionnel à l’espagnolité de Sebta et aux messages de victimisation diffusés par le gouverneur local et la majorité des partis politiques, mais qui contribuent à élargir à des domaines étrangers au champ politique cette campagne hystérique de bashing contre le Maroc.
Abdessamad Ezzalzouli aurait pu se poser une question toute simple: suis-je obligé d’être l’un des acteurs de cette campagne?
La réponse est loin d’être aussi évidente que pourrait le laisser penser l’image de deux équipes entières vêtues du même t-shirt. Le droit espagnol protège d’abord la liberté idéologique. L’article 16 de la Constitution espagnole garantit la liberté idéologique, religieuse et de culte et précise que nul ne peut être contraint de déclarer son idéologie, sa religion ou ses convictions. L’article 20 protège, lui, la liberté d’expression. Un footballeur professionnel est un salarié, certes soumis aux obligations découlant de son contrat, mais il ne laisse pas pour autant ses droits fondamentaux à l’entrée du vestiaire.
Et le principe ne s’arrête pas aux frontières espagnoles. L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme reconnaît à toute personne le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. L’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui lie l’Espagne, protège également la liberté de pensée, de conscience et de religion. Des libertés qui peuvent évidemment connaître certaines restrictions prévues par la loi, mais dont le principe demeure solidement consacré.
Attention cependant à ne pas transformer ces textes en joker juridique. Ils ne signifient pas qu’un footballeur peut refuser à sa guise n’importe quelle instruction de son club en invoquant ses convictions. Mais ils rappellent quelque chose d’essentiel: la liberté de conscience ne disparaît pas parce qu’un joueur est sous contrat. Et lorsqu’on lui demande non plus simplement de porter l’équipement nécessaire à l’exercice de son métier, mais d’afficher sur son corps un message susceptible d’avoir une portée politique, identitaire ou territoriale, la question devient forcément différente.
Le Statut des travailleurs espagnol impose certes au salarié de respecter les instructions de son employeur lorsqu’elles relèvent de l’exercice régulier de son pouvoir de direction. Mais le droit du travail espagnol protège également sa dignité et ses droits fondamentaux. Il existe donc une différence entre demander à Abde de porter le maillot vert et blanc du Betis, cela fait partie de son métier, et l’associer à un slogan étranger à la pratique du sport et susceptible de heurter ses convictions ou de l’entraîner sur un terrain politique qu’il n’a pas choisi.
Le football possède d’ailleurs ses propres garde-fous. La Loi 4 de l’IFAB encadre les slogans, déclarations et images figurant sur l’équipement des joueurs, notamment lorsqu’ils présentent un caractère politique, religieux ou personnel. Les Lois du jeu demandent également de prendre en considération les sensibilités lorsqu’un message se rapporte à une question ou à un événement national ou international.
Alors, oui, Abde pouvait au minimum demander à ne pas le porter.
Pas besoin de communiqué incendiaire ou de provoquer un incident avec le Betis. Il lui suffisait de dire: ce message touche à une question sensible pour mon pays, je préfère ne pas y être associé.
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Car la liberté d’expression ne consiste pas seulement à pouvoir parler. La liberté de conscience implique aussi de pouvoir refuser d’endosser personnellement un message auquel on ne souhaite pas être associé. Refuser de porter un slogan n’est pas nécessairement combattre ceux qui le portent.
Abde n’est pas n’importe quel joueur aux yeux des Marocains. Il porte régulièrement un autre maillot, rouge celui-là, frappé de l’étoile verte. Celui des Lions de l’Atlas. Et lorsqu’un international marocain apparaît avec un message faisant explicitement référence à Sebta sur la poitrine, l’image prend inévitablement une dimension particulière au Maroc, qu’il l’ait voulu ou non.
C’est peut-être là que réside son erreur: ne pas avoir anticipé ce que cette photographie implique et la stigmatisation qui la sous-tend pour les Marocains.
Refuser ce t-shirt n’aurait été ni un affront à son employeur, le Betis, ni un manque de respect envers ses coéquipiers. Cela aurait simplement voulu dire: je respecte votre initiative, mais je ne souhaite pas que mon image soit associée à un message touchant à une question politiquement sensible qui participe de la campagne acharnée contre mon pays.
Abde pouvait dire non.
