Il y a des histoires qui commencent par un fait. Et puis il y a celles qui commencent par un soupçon. Celle-ci se déroule au Santiago Bernabéu, quelques heures avant Real Madrid–Inter. Dans le décor: un club mythique, son président inamovible et, quelque part dans les coulisses, un financier marocain. Il n’en fallait pas davantage pour que certains transforment une relation professionnelle en intrigue politique.
Les vigies ont changé de métier. Elles ne surveillent plus la côte en disant «no hay moros en la costa», mais les réseaux sociaux. Elles scrutent les photos, les fréquentations, les voyages, les proximités. Elles additionnent les coïncidences et appellent cela des preuves.
Anas Laghrari a surtout commis un crime impardonnable aux yeux de certains: être marocain et se trouver près de Florentino Pérez.
Le reste suit la mécanique habituelle. Marocain, donc proche du pouvoir. Proche du pouvoir, donc forcément influent. Influent, donc suspect. Et puisque le Real Madrid est le Real Madrid, son entourage devient à son tour une affaire d’État.
Goya avait déjà peint ce sommeil de la raison qui engendre des monstres. Les réseaux sociaux madrilènes en ont simplement changé le support.
Le vaudeville électoral
Et lorsque le soupçon quitte les réseaux pour entrer dans l’arène politique, le feuilleton change de nature.
Le Real Madrid a dû démentir que les drapeaux espagnols et ceux de Sebta auraient été interdits dans le stade. Accusation grotesque. Dans les tribunes, ils étaient bien là. Aux abords de l’enceinte, en revanche, le spectacle a viré au sinistre: drapeau marocain brûlé, chants antisémites et islamophobes.
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Ultras Sur, groupe d’extrême droite aux ramifications néonazies, a été écarté du Bernabéu en 2013 et blacklisté par le Real Madrid après des années de dérives. Le confondre avec le club relève de la mauvaise foi.
Mais le semblant de folklore ultra a trouvé un autre terrain de jeu: la politique.
Enrique Riquelme, challenger malheureux de Florentino Pérez en juin 2026, a fait d’Anas Laghrari sa cible de prédilection. Il l’a présenté comme une éminence grise omnipotente et lui a même proposé un débat. La presse a relevé la porosité entre certains de ses soutiens et des cercles proches d’Ultras Sur.
Rien ne prouve qu’il ait orchestré les attaques autour du match contre l’Inter. Mais dans une campagne où Pérez semblait plus difficile à déloger qu’un meuble du Bernabéu, Laghrari offrait un visage, un nom, une origine et surtout un récit. Le Marocain a fait l’affaire. Les réseaux ont fait le reste.
Une question de gouvernance s’est transformée en feuilleton identitaire. On ne cherchait plus vraiment à savoir ce que faisait Laghrari, mais ce qu’il était censé représenter.
C’est ainsi que naît le coupable idéal: non pas de ce qu’il a fait, mais de ce que les autres ont besoin qu’il ait fait. C’est le degré zéro de l’enquête: la police du soupçon.
Anas Laghrari, le golden boy qui dérange la fachosphère
Et pourtant, il suffit de sortir un instant du roman politique pour retrouver un personnage beaucoup plus concret.
Avant d’être le Marocain qui murmure à l’oreille de Florentino, Anas Laghrari est surtout un financier, passé par Société Générale puis Key Capital Partners. Il s’est spécialisé dans les opérations de financement et les marchés de capitaux, notamment dans le sport et les infrastructures.
Il est également le cofondateur d’A22 Sports Management, la structure au cœur du projet de Super League. Son nom apparaît dans plusieurs opérations et discussions financières liées au football européen, notamment autour d’investisseurs comme Providence et Sixth Street.
Il n’occupe pourtant aucun poste officiel au Real Madrid. Son parcours explique sa proximité avec certains grands décideurs du football. Il ne suffit pas, en revanche, à lui attribuer tous les pouvoirs qu’on lui prête.
On peut discuter de son influence auprès de Pérez. Mais en faire le ministre marocain des Affaires étrangères du Bernabéu relève de la pure invention. Voir sa main dans chaque décision du club relève, lui, du réflexe pavlovien.
Le plus curieux est de faire de Laghrari le trait d’union entre le Maroc et le Real Madrid. Comme si ce lien venait de naître dans les bureaux de Key Capital ou dans les couloirs de la Super League. Il suffit pourtant de regarder un peu plus loin dans le rétroviseur.
Un siècle d’avance sur ses procureurs
Le Maroc n’a pas découvert le Real Madrid avec Anas Laghrari. L’histoire remonte à 1928. Bien avant les réseaux sociaux, les passeports scrutés et les procès en suspicion, le club madrilène avait déjà emprunté le chemin de l’autre rive.
En 1952, le Real Madrid disputait à Tétouan un match de Liga face à l’Atlético Tetuán. Trois ans plus tard, Heliodoro Castaño Pedrosa, né à Ksar El Kébir, devenait le premier joueur né au Maroc à porter le maillot merengue. Puis José Luis López Peinado, né à Tétouan, évoluait au Real Madrid de 1967 à 1976.
Et cette histoire ne s’est pas limitée aux joueurs. Dans les années 1960, le Real Madrid fut l’une des grandes vitrines de la Coupe Mohammed V, en participant aux éditions de 1962, 1964 et 1966 à Casablanca.
Puis vint le temps du madridismo marocain. Entre 2004 et 2026, huit peñas reconnues par le club ont vu le jour au Maroc, de Tétouan à Laâyoune. Les passages du Real Madrid à Marrakech en 2014 puis à Rabat en 2023 n’ont fait qu’offrir les images spectaculaires d’une ferveur déjà profondément enracinée.
Ses chants, ses rituels, ses rendez-vous, ses couleurs et ses actions solidaires racontaient un madridismo qui dépassait largement les tribunes. Anas Laghrari n’a donc rien inventé. Il est simplement arrivé, un siècle après Tétouan, dans une histoire qui n’avait pas attendu sa naissance pour commencer.
Pourquoi maintenant?
La vraie question n’est pas tant ce qu’il fait que le climat dans lequel on le convoque. L’Espagne aborde 2027 sur fond de crispation autour de Sebta, au moment où le Mondial 2030 l’oblige à partager la scène avec un partenaire marocain de plus en plus affirmé. Dans ce contexte, un nom marocain près du président du club le plus symbolique d’Espagne devient un exutoire commode.
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On peut interroger son influence. On peut discuter sa proximité avec Pérez. Mais dès qu’un raisonnement part de «il est marocain» pour conclure «donc suspect», on a quitté l’enquête pour le roman de gare.
Le problème n’est alors plus Laghrari, mais le besoin de lui trouver une place dans un récit qui existait avant lui.
Le Maroc connaît le chemin du Real Madrid depuis près d’un siècle. Anas Laghrari n’en est ni le début ni le passeur: seulement l’un des derniers à l’avoir emprunté. Il est plus difficile de brûler un livre d’histoire que de le lire.









