Au royaume des obsessions tenaces, l’Espagne du football vient de faire une rechute spectaculaire. Un t-shirt sur Sebta, une polémique cousue de fil blanc, et voilà une partie du cirque médiatique ibérique qui s’enflamme, révélant les symptômes aigus de ce qu’il faut bien appeler le «Syndrome d’El Moro». Cette étrange urticaire saisit certains dès qu’un Marocain — ou un descendant de Marocain — refuse d’entrer sagement dans la case qu’on lui avait assignée.
Le maillot, Sebta et les vieilles obsessions
Il aura suffi d’un t-shirt en coton pour que certains vieux démons de la péninsule ressurgissent. À la manœuvre: Vicente Boluda Fos, patron de Boluda Corporación Marítima, ancien président par intérim du Real Madrid et président de l’Association valencienne des entrepreneurs (AVE), à l’origine de la campagne «Todos somos caballas».
Jusque-là, rien que de très espagnol: le patronat qui s’invite dans le débat territorial, le football transformé en tribune.
Sauf qu’en face, le groupe Boluda a aussi des intérêts bien réels au Maroc: une autorisation d’exercice de vingt ans à Nador West Med, avec Marsa Maroc, et un investissement d’environ 45 millions d’euros pour quatre remorqueurs. Quelques mois plus tôt, Marsa Maroc avait par ailleurs annoncé l’acquisition de 45% de Boluda Maritime Terminals pour 80 millions d’euros. L’argent, lui, n’a pas d’odeur. Même pas celle du détroit.
García Lorca aurait peut-être reconnu la scène: un maillot, un peu de passion, une pincée de duende… et le théâtre commence. Le Maroc agite la muleta, l’Espagne charge. La corrida médiatique est lancée.
Moro un jour, Moro toujours
Prenez Josep Pedrerol. Sur le plateau survolté d’El Chiringuito, le présentateur a qualifié Lamine Yamal de «Marocain», avant de préciser qu’il voulait dire «Espagnol d’origine marocaine».
Tant que Lamine régale sous le maillot de la Roja, il est Espagnol, tout simplement. Mais dès qu’une controverse surgit autour de Sebta, le voilà renvoyé à son histoire familiale. Un lapsus, dira-t-on. Peut-être. Mais les lapsus ont parfois la curieuse propriété de réveiller les vieux réflexes.
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La France a déjà connu ce mécanisme. Yannick Noah, Franco-camerounais, en a lui-même raconté l’absurdité: quand il gagnait, il était le Français ; quand il perdait, il redevenait le Camerounais. Une même personne, deux lectures selon que le résultat arrange ou dérange.
Zinédine Zidane a connu, à sa manière, le même déplacement du regard. Héros de 1998 avec la France «Black-Blanc-Beur», il a vu certains commentaires, après le coup de tête de Berlin en 2006, quitter le terrain sportif pour s’intéresser au caractère, au quartier ou à la famille. Le champion reste le même. C’est le regard posé sur lui qui change.
Une Espagne aux deux visages
Il y a, dans cette affaire, une ironie historique presque trop belle pour être inventée. Il y a d’abord l’Espagne d’Al-Andalus: Cordoue, Grenade, les sciences, les langues, les idées. Une terre de brassage, de transmission et de tolérance.
Et puis il y a celle qui surgit parfois devant les caméras, lorsque le maillot ne suffit plus et que l’on ressort les vieilles fiches signalétiques.
Une Espagne où le passeport est espagnol, le maillot espagnol, mais où certains commentateurs éprouvent encore le besoin de vérifier la couleur des ancêtres.
L’une a produit Averroès. L’autre semble parfois se rêver héritière de l’Inquisition 2.0: sans bûchers ni robes noires, mais avec plateaux télé, micros et réseaux sociaux. Même obsession, autres instruments.
Al-Andalus est aujourd’hui de l’autre côté du miroir : un héritage célébré dans les brochures et les musées, mais dont le métissage paraît soudain moins exotique lorsqu’il quitte les pierres de Cordoue pour entrer sur un terrain de football.
Ayoub Ghadfa en sait quelque chose. Né à Marbella de parents marocains, médaillé d’argent olympique pour l’Espagne à Paris, il a dû répondre à des attaques et à des messages haineux contestant son identité espagnole. Sa réponse? Revendiquer avec fierté le terme « moro », retournant l’injure contre ceux qui la lui adressaient.
Achraf Hakimi, lui, avait choisi très tôt les couleurs du Maroc, préférant la culture de sa famille. Au Qatar, il a ensuite éliminé la Roja d’une Panenka insolente.
Voilà le paradoxe: certains voudraient des Marocains suffisamment espagnols pour gagner avec l’Espagne, mais suffisamment marocains pour pouvoir leur rappeler, lorsque le vent tourne, qu’ils ne le seront jamais tout à fait.
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Lamine, Ghadfa, Hakimi: trois trajectoires, trois choix, trois histoires. Une leçon, surtout: l’identité d’un joueur appartient d’abord à celui qui la porte, pas à celui qui la commente. Le match d’Elche en aura offert une nouvelle illustration.
La fièvre, cette fois, était nationaliste. Mbappé, Vinícius Jr et Konaté n’ont pas pleinement affiché le maillot «Todos somos caballas». Des supporters radicaux ont réclamé des explications et des excuses. Florentino Pérez a ensuite effectué une visite officielle à Sebta, que le Real Madrid a présentée comme programmée avant la polémique. Javier Tebas a relié le débat à Sebta et au Mondial 2030, tandis qu’Ez Abde, lui aussi pris dans la polémique, a précisé que son geste n’avait aucune intention politique.
Le coton commence à peser lourd. Et le football se retrouve convoqué devant un tribunal qui n’a rien à voir avec lui.
L’estocade finale: 2030
Mais le «Syndrome d’El Moro» ne pouvait évidemment pas s’arrêter à un t-shirt. Il lui fallait un autre terrain, plus vaste, plus prestigieux: le Mondial 2030 et cette finale que chacun voudrait déjà accrocher à son stade.
Fouzi Lekjaa a clairement affiché l’ambition marocaine: mobiliser institutions et Marocains pour que le Grand Stade Hassan II accueille la finale.
Le message est limpide: nous voulons la finale. Le Santiago-Bernabéu a ses partisans, le Camp Nou entend jouer sa carte et, de l’autre côté du détroit, le Grand Stade Hassan II est désormais au centre du débat.
José Luis Martínez-Almeida, maire de Madrid, a défendu la candidature madrilène avec une vigueur teintée de pessimisme. Il a déclaré qu’il ne «parierait pas d’argent» sur le fait que le Bernabéu accueille la finale, estimant même que Casablanca dispose aujourd’hui d’atouts importants. Selon lui, Mohammed VI agit avec une détermination institutionnelle que le gouvernement espagnol ne montrerait pas suffisamment.
Et Almeida d’asséner, à propos de la frontière de Sebta, une phrase qui ramène le débat au terrain politique: «S’il n’est pas capable de défendre la frontière de Ceuta, comment va-t-il défendre la finale de la Coupe du monde à Madrid?»
En mêlant ambition sportive, question frontalière et critique du président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, le maire de Madrid ramène ainsi la finale de 2030 sur le terrain de la politique intérieure espagnole. Le fil est finalement moins blanc qu’il n’en avait l’air.
Le Maroc ne demande pas que Madrid ou Barcelone renoncent à leur stade. Il dit simplement: nous voulons la finale. C’est aussi le principe d’une candidature. Chacun avancera ses arguments. Puis la FIFA tranchera. Le débat devrait revenir là: aux critères, aux dossiers et à la décision de l’instance mondiale.
Sebta aura commencé sur un maillot. Elle aura fini par réveiller une vieille question: celle de l’appartenance. On peut changer de passeport, de club, de sélection ou de maillot. On ne change pas l’histoire qui vous précède. Et parfois, il suffit d’un nom ou d’un bout de tissu pour qu’on vous rappelle soudain la place qu’on vous assigne. Mais pour le reste, chacun semble déjà avoir choisi son regard.
Dis-moi d’où tu viens, je te dirai comment je te traite.









