Quand les événements de Sebta sont vécus comme une histoire familiale par Lamine Yamal

L'attaquant du FC Barcelone Lamine Yamal pose à son arrivée avant la cérémonie de remise du Ballon d'Or 2025 au Théâtre du Châtelet à Paris le 22 septembre 2025.. AFP or licensors

Les révélations de Le360 sur les raisons du refus du Barça de participer à l’opération autour des t-shirts sur Sebta ont placé Lamine Yamal au cœur d’une vive polémique en Espagne. Une affaire qui touche intimement le prodige de la Roja, petit-fils d’une immigrée marocaine partie de Tanger en 1990, et régulièrement confronté au racisme malgré son statut de champion d’Europe et du monde avec l’Espagne.

Le 18/09/2026 à 12h14

Jeudi 17 septembre, Le360 révélait les coulisses de la décision du FC Barcelone de ne pas participer, la veille, à l’opération des t-shirts faisant référence à Sebta. Les dirigeants catalans nourrissaient déjà de sérieuses réserves sur la perspective de voir leur équipe associée à un message à caractère politique, mais un élément avait définitivement fait basculer leur réflexion: Lamine Yamal ne souhaitait pas porter le t-shirt.

Le Barça avait immédiatement mesuré ce que signifierait un refus isolé de son numéro 10. Laisser Lamine seul revenait à faire de lui le visage de cette prise de distance, dans un dossier particulièrement sensible pour un joueur dont le père est marocain et dont les origines reviennent régulièrement dans le débat public. Le club a donc fait bloc: aucun Barcelonais ne participerait à l’opération des t-shirts et son jeune prodige ne serait pas livré à la vindicte racialo-populaire qui s’exprime dans une Espagne qui donne à voir et à entendre un racisme décomplexé.

La suite a confirmé les craintes catalanes. Depuis la publication de l’information, les critiques se sont multipliées contre le Barça et Lamine Yamal sur les réseaux sociaux et dans certains médias espagnols, au point que la décision collective d’une institution entière s’est progressivement effacée derrière le cas de son numéro 10.

La polémique a alors changé de nature. Il n’était plus seulement question de savoir si un footballeur devait être associé à une opération touchant à un sujet politique. Les origines de Lamine se sont invitées dans la discussion, son père marocain est redevenu un élément du dossier et le vieux débat autour de son choix de représenter l’Espagne plutôt que le Maroc a refait surface.

Une séquence a cristallisé ce glissement. Dans «El Chiringuito», Josep Pedrerol a présenté Lamine comme un joueur «d’origine marocaine, bien qu’il joue pour l’Espagne». Face à la polémique, le présentateur a ensuite évoqué un «lapsus» et présenté ses excuses. Mais les mots étaient sortis.

Cette concession exprimée par «bien qu’il joue pour l’Espagne» touche à quelque chose de beaucoup plus profond dans l’histoire de Lamine Yamal, parce qu’elle renvoie à cette frontière invisible que connaissent de nombreux enfants issus de l’immigration, pleinement considérés comme appartenant à leur pays de résidence jusqu’au jour où un événement conduit soudain quelqu’un à leur rappeler d’où viennent leurs parents ou leurs grands-parents.

Le paradoxe est saisissant. Lamine a été l’artisan de l’Euro remporté par la Roja en 2024, avant de participer deux ans plus tard au sacre mondial espagnol. À 19 ans, il a déjà contribué aux deux plus grands succès qu’une sélection puisse connaître. Et pourtant, il suffit que surgisse Sebta pour que son arbre généalogique revienne au premier plan.

C’est précisément ici que cette histoire cesse d’être seulement celle d’un t-shirt. Car les origines marocaines de Lamine Yamal ne commencent ni avec Sebta, ni avec son dilemme à trancher entre les Lions de l’Atlas et la Roja.

Pour retrouver leur point de départ, il faut remonter plus de trois décennies en arrière, quitter la Catalogne, traverser le détroit de Gibraltar et revenir au Maroc.

Avant Lamine, il y eut Fátima

Bien avant le Camp Nou, bien avant le «304» dessiné avec ses doigts après ses buts, bien avant la Roja, l’Euro et la Coupe du monde, l’histoire européenne de la branche paternelle de Lamine Yamal commence avec une femme marocaine: Fátima Nasraoui, sa grand-mère.

En 1990, Fátima a 40 ans lorsqu’elle quitte le Maroc pour l’Espagne. Elle part de Tanger, traverse le détroit en ferry puis poursuit son voyage vers la Catalogne, où commence une nouvelle existence dont l’objectif n’est pas seulement de trouver du travail, mais aussi de créer les conditions permettant à sa famille de la rejoindre.

Une enquête d’El País rapporte que Fátima s’installe dans le Maresme, trouve un emploi puis fait venir progressivement les siens, son fils Mounir arrivant en Catalogne lorsqu’il a environ neuf ans. Fátima travaille d’abord dans un camping de Llavaneres pendant environ deux ans, avant de rejoindre une maison de retraite à Vilassar de Mar.

Ce sont des années sans projecteurs, sans football professionnel et sans certitude sur l’avenir, durant lesquelles la réussite se mesure à des choses infiniment plus simples que celles qui entourent aujourd’hui son petit-fils: travailler, disposer d’un logement, économiser et parvenir à réunir les siens. Parmi les enfants qui la rejoignent se trouve Mounir. Le futur père de Lamine.

Mounir, l’enfant venu du Maroc

Mounir Nasraoui n’est donc pas seulement «le père marocain de Lamine Yamal», formule rapide à laquelle son parcours est souvent réduit lorsque les origines du joueur sont évoquées. Il est lui-même un enfant de l’immigration marocaine en Espagne, arrivé suffisamment jeune pour grandir en Catalogne, y construire sa vie et y fonder plus tard une famille, mais avec une histoire personnelle dont le premier chapitre s’est écrit de l’autre côté du détroit.

Il appartient à cette génération qui a migré d’un pays à un autre, contrairement à son fils qui naîtra en Espagne bien des années plus tard. Cette différence est essentielle: Lamine Yamal n’est pas un immigré marocain devenu espagnol, il est le descendant d’une immigration marocaine. Sa grand-mère a pris la décision de partir, son père a connu le déplacement et lui est né dans le pays où sa famille avait fini par construire sa vie.

Entre le départ de Fátima et la naissance de son petit-fils, près de dix-sept années vont s’écouler. Entre-temps, les Nasraoui prennent racine en Catalogne, et particulièrement au quartier Rocafonda.

Du Maroc à Rocafonda

Quartier populaire de Mataró, à une trentaine de kilomètres de Barcelone, Rocafonda devient le point d’ancrage de la famille paternelle de Lamine. C’est là que l’histoire commencée au Maroc devient progressivement catalane sans cesser, pour autant, d’être marocaine. Fátima y construit sa vie, Mounir y grandit, puis Lamine y passera une partie de son enfance.

Ce quartier prendra une telle importance dans l’identité du joueur qu’il finira par l’emporter avec lui partout où le football le conduira. Lorsqu’il célèbre certains de ses buts, Lamine forme avec ses doigts le «304», les trois derniers chiffres du code postal 08304 de Rocafonda. Un geste devenu sa signature, mais qui raconte beaucoup plus qu’une simple adresse.

Derrière ces trois chiffres, il y a Tanger, la traversée de Fátima, l’arrivée de Mounir, l’installation à Mataró, puis Lamine. Le 304 est, d’une certaine manière, le point d’arrivée d’une route commencée au Maroc bien avant sa naissance.

Même au sommet du football mondial, Lamine n’a jamais cherché à effacer les différentes composantes de cette histoire. Durant la Coupe du monde 2026, les drapeaux correspondant aux pays d’origine de ses parents, le Maroc et la Guinée équatoriale, figuraient encore sur ses chaussures.

Le Maroc est le pays de son père et de sa grand-mère, la Guinée équatoriale celui de sa mère, l’Espagne le pays où il est né, où il a grandi et qu’il a choisi de représenter, tandis que Rocafonda demeure son quartier. Des réalités qui coexistent parfaitement jusqu’au moment où d’autres décident de les opposer.

Puis vint Lamine

Mounir rencontre en Catalogne Sheila Ebana, née à Bata, en Guinée équatoriale et arrivée elle-même en Espagne durant son adolescence. Leur fils naît le 13 juillet 2007 à Esplugues de Llobregat. Ses parents se séparent alors qu’il est encore très jeune et son enfance se partage entre Granollers, où vit sa mère, et Rocafonda, où se trouvent son père et une partie de sa famille paternelle.

La famille ne roule pas sur l’or et rien ne laisse encore imaginer la trajectoire qui suivra. Lamine commence le football dans un club local avant de rejoindre très jeune le FC Barcelone. Puis tout s’accélère: La Masia, l’équipe première, les records de précocité et enfin la sélection.

En 2023, alors que le Maroc souhaite également l’attirer, Lamine choisit l’Espagne. Une décision énormément commentée des deux côtés du détroit, parfois comme si elle impliquait nécessairement une rupture avec le pays de son père.

Un an plus tard, l’adolescent devient le visage de l’Euro 2024 remporté par la Roja. Deux ans après, il appartient à cette génération qui conduit l’Espagne jusqu’au titre mondial.

Le petit-fils d’une femme partie de Tanger en 1990 devient ainsi champion du monde avec l’Espagne trente-six ans plus tard. Difficile de trouver symbole plus fort d’une histoire d’intégration.

Et pourtant, quelques semaines seulement après ce sacre, la polémique autour de Sebta suffit pour que son origine marocaine revienne dans le débat, accompagnée de cette très parlante locution conjonctive «bien qu’il joue pour l’Espagne» qui l’enracine dans une autre identité. Une autre culture. Un autre pays.

C’est là que l’affaire devient beaucoup plus intime qu’elle n’en a l’air.

«Oui, mille fois»

La coïncidence du calendrier est saisissante. Au moment même où son nom est aspiré par la polémique autour de Sebta, un extrait de son entretien avec Jorge Valdano dans «Universo Valdano» est diffusé. La question est directe: a-t-il personnellement connu le racisme? «Sí, mil veces». Oui, mille fois.

Lamine explique que le racisme ne prend pas toujours la forme spectaculaire d’une insulte lancée depuis une tribune ou d’un message haineux publié sur Internet. Il parle également de commentaires, de regards et de comportements beaucoup plus diffus, parfois chez des personnes qui, selon lui, ne réalisent même pas la portée raciste de leurs attitudes.

À seulement 19 ans, le garçon dit donc avoir connu cela «mille fois». Une phrase qui donne une toute autre profondeur à la crise actuelle, car lorsque certains le ramènent immédiatement à ses origines marocaines à propos de Sebta, ils touchent à une expérience personnelle déjà chargée d’épisodes où son apparence, ses origines ou sa religion ont été pointées du doigt pour désigner sa différence et laisser entendre qu’il n’est pas chez lui en Espagne.

Le Bernabéu, premier grand avertissement

Le 26 octobre 2024, Lamine n’a que 17 ans lorsque le Barça inflige un 4-0 au Real Madrid au Santiago-Bernabéu. Le jeune Barcelonais marque et, depuis certaines tribunes, descendent des insultes racistes et xénophobes visant notamment Lamine et Raphinha.

Cette fois, l’affaire dépasse l’indignation sur les réseaux sociaux. LaLiga dénonce les faits, le Real Madrid ouvre une enquête interne et un mineur est identifié. La justice lui impose ensuite notamment une interdiction d’accès aux enceintes accueillant des compétitions officielles pendant douze mois, des travaux socio-éducatifs et des excuses au joueur.

Lamine expliquera plus tard que le fait d’être traité de «noir» ne peut le blesser dans son identité puisqu’il est noir et n’en éprouve évidemment aucune honte. Ce qui pose problème, explique-t-il en substance, c’est l’intention de celui qui croit pouvoir transformer sa couleur de peau en insulte.

Le phénomène ne se limite pas aux tribunes. En 2025, un suivi de l’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie, Oberaxe, montre que, dans le corpus de messages liés au football étudié, Lamine concentre environ 60% des attaques racistes recensées. Leur nature est révélatrice: racisme anti-noir, xénophobie liée à ses origines marocaines et islamophobie.

Selon le moment et le prétexte, ce n’est donc jamais exactement la même facette de Lamine qui sert de cible: parfois sa couleur de peau, parfois ses origines marocaines, parfois sa religion.

Des chants islamophobes sous le maillot de l’Espagne

Le 31 mars 2026, lors d’Espagne-Égypte au RCDE Stadium de Cornellà, une partie du public entonne des chants islamophobes. Ils ne visent pas directement Lamine, et il prendra lui-même soin de le préciser, mais le joueur est musulman et refuse que la religion de l’adversaire puisse devenir un objet de moquerie.

Le lendemain, il condamne publiquement ces chants et qualifie leurs auteurs d’«ignorants et racistes».

Mounir intervient à son tour. Le père de Lamine, cet enfant arrivé du Maroc devenu père d’un international espagnol, proclame son attachement à l’Espagne tout en réclamant le même respect pour les musulmans, les catholiques et les juifs.

Quelques mois plus tard, le journaliste Manu Carreño demande directement à Lamine si cet épisode lui a fait regretter d’avoir choisi l’Espagne plutôt que le Maroc. Le joueur écarte immédiatement l’idée. Il ne regrette pas son choix et refuse surtout de faire du comportement d’une partie du public le procès de toute l’Espagne.

En juillet 2026, après une polémique autour des origines des joueurs de l’équipe de France, il livre une autre réponse qui résonne aujourd’hui avec une force particulière: «Le football, s’il sert à quelque chose, c’est à intégrer la société.»

Quelques jours plus tard, l’Espagne devient championne du monde.

Le petit-fils d’une immigrée marocaine, le fils d’un homme arrivé enfant du Maroc et d’une femme originaire de Guinée équatoriale, né et élevé en Catalogne, vient de participer au sacre mondial de son pays. Deux mois passent. Et Sebta suffit pour que ses origines deviennent d’une actualité brûlante.

Le Barça connaissait précisément ce risque

C’est à la lumière de cette histoire que la décision du FC Barcelone prend tout son sens. Lorsque ses dirigeants apprennent que Lamine ne souhaite pas porter le t-shirt, ils connaissent le parcours de leur joueur, les attaques qu’il a déjà subies et la vitesse avec laquelle un débat peut, dans son cas, glisser vers ses origines, sa couleur de peau ou sa religion.

Ils savent aussi ce qui vient de se produire avec Vinicius, Kylian Mbappé et Ibrahima Konaté. Après avoir porté le même t-shirt de manière à rendre difficilement visible le slogan «Todos somos Caballas», les trois joueurs du Real Madrid avaient essuyé une vague de critiques, Vinicius devenant à nouveau la cible de propos racistes.

Le Barça ne voulait pas reproduire le même scénario avec Lamine. Le club a donc fait bloc. Cela n’a pas suffi.

Un champion lorsqu’il gagne, rappelé à ses origines lorsqu’il dérange?

C’est probablement le paradoxe le plus saisissant de toute cette affaire. Lorsque Lamine Yamal dribble, marque, fait gagner la Roja et soulève des trophées, personne ne semble éprouver le besoin de placer un «bien que» entre ses origines marocaines et son maillot espagnol.

Mais lorsqu’un sujet politique surgit autour de Sebta, la généalogie revient brusquement dans la conversation.

Dans son cas, l’histoire est pourtant limpide. Sa grand-mère est partie du Maroc, son père est arrivé du Maroc et lui est né en Espagne. Trois générations, trois expériences différentes et une seule histoire familiale. Lamine n’a jamais eu besoin de renier le Maroc pour appartenir à l’Espagne.

C’est finalement ici que l’on revient au point de départ, à ce t-shirt et à la décision du Barça. Lorsque le club apprend que son numéro 10 ne souhaite pas participer à l’opération autour de Sebta, il comprend ce que pourrait provoquer une photographie sur laquelle Lamine apparaîtrait seul sans le vêtement porté par ses coéquipiers: le débat ne resterait pas longtemps sportif et ses origines marocaines finiraient inévitablement par s’y inviter.

Le Barça a essayé d’empêcher ce scénario en transformant un refus individuel en position collective. La suite a montré les limites de cette protection.

Car Lamine s’est malgré tout retrouvé au centre de la polémique, son ascendance marocaine a malgré tout été convoquée et son appartenance à l’Espagne a, une fois encore, été interrogée.

Et peut-être est-ce finalement cela que raconte cette affaire bien au-delà de Sebta: la difficulté qu’éprouvent encore certains à concevoir qu’un garçon puisse être pleinement espagnol sans devoir effacer le Maroc de son père, la Guinée équatoriale de sa mère ou l’histoire migratoire de sa famille.

Lamine Yamal ne regarde pas comme un Espagnol les migrants qui pensent trouver un monde meilleur à Sebta. Il éprouve pour ces personnes une empathie qui le touche dans sa part intime– celle de son histoire familiale.

Par Adil Azeroual
Le 18/09/2026 à 12h14