Le Maroc devant le TAS, ou l’heure du droit plutôt que celle du vacarme

Aziz Daouda . khadija Sabbar / Le360

ChroniqueLa meilleure posture marocaine est probablement celle qui consiste à faire exactement ce qu’une juridiction attend d’une partie, à savoir plaider le droit, documenter les faits et laisser les émotions à la porte du tribunal.

Le 03/10/2026 à 18h42

Le 8 octobre prochain, le dossier de la finale de la CAN 2025 entre le Maroc et le Sénégal entrera dans une nouvelle phase au bord du paisible Lac Léman à Lausanne. Le Tribunal arbitral du sport (TAS) examinera le recours introduit par la Fédération sénégalaise de football contre la décision du Jury d’appel de la CAF du 17 mars 2026.

Il faut, avant toute chose, remettre cette affaire à sa juste place. Le TAS n’est ni une tribune politique, ni une commission de communication, ni une instance chargée de satisfaire l’opinion publique d’un pays ou d’un autre. C’est une juridiction arbitrale spécialisée dans les litiges sportifs. Sa mission est de déterminer, au regard des règlements applicables, des faits établis et des arguments des parties, si la décision contestée doit être maintenue, modifiée ou annulée.

Le dossier sénégalais

Le point de départ est désormais parfaitement identifié. La finale de la CAN 2025 avait été remportée sur le terrain par le Sénégal, 1-0. Mais les événements survenus dans les dernières minutes de la rencontre ont donné lieu à une procédure disciplinaire devant la CAF. L’équipe sénégalaise avait, pendant près d’un quart d’heure, quitté le terrain pour protester contre une décision de l’arbitre, jugée défavorable voire injuste. Le Maroc avait alors introduit une requête auprès de la CAF pour sanctionner ce fait estimant que cette attitude avait eu un impact négatif sur le résultat final. La commission de discipline de la CAF n’a pas été de cet avis et a consolidé le résultat acquis sur le terrant.

Le Jury d’appel de la CAF, le 17 mars 2026 toujours sur demande du Maroc, a annulé la décision disciplinaire précédente et considéré que le comportement de l’équipe sénégalaise relevait des articles 82 et 84 du règlement de la CAN. Il a déclaré le Sénégal forfait et enregistré le match sur le score de 3-0 en faveur du Maroc. C’est cette décision que la Fédération sénégalaise conteste devant le TAS. Dans son appel enregistré le 25 mars, la FSF demande l’annulation de la décision de la CAF et souhaite être déclarée vainqueur de la CAN.

Le dossier n’est donc pas simplement celui d’une contestation du résultat sportif d’un match. Il porte essentiellement sur la qualification juridique des événements ayant entouré la fin de la rencontre et sur l’application des règlements de la CAF.

Comprendre le fonctionnement du TAS

À propos de cette affaire, beaucoup de commentaires publics commettent une erreur, par jugement hâtif ou par méconnaissance du type de juridiction qui va statuer.

Le TAS n’est pas une juridiction qui va simplement se demander: «La CAF a-t-elle bien travaillé?»

L’article R57 du Code du TAS lui donne un pouvoir beaucoup plus large. Le panel dispose d’un plein pouvoir de réexamen des faits et du droit. Il peut rendre une nouvelle décision qui remplace celle qui est contestée, ou annuler cette décision et renvoyer l’affaire à l’instance précédente, en l’espèce à la CAF.

Autrement dit, le TAS procède à un véritable réexamen de l’affaire, communément qualifié de «de novo». C’est une donnée essentielle pour comprendre la stratégie adoptée par la partie marocaine, qui sera également entendue.

Le Maroc n’a pas pour seule ambition de démontrer que «la CAF avait raison». Il devra convaincre le panel que, au regard des faits, des règlements applicables et de leur interprétation, la décision rendue contre le Sénégal est juridiquement fondée. La nuance est fondamentale.

Le 8 octobre n’est pas nécessairement le jour du verdict

Là aussi, une autre confusion doit être dissipée. L’audience du 8 octobre est inscrite au calendrier officiel du TAS dans l’affaire TAS 2026/A/12295, Fédération sénégalaise de football c. CAF & FRMF. Cependant, une audience ne signifie pas automatiquement un verdict le jour même.

Les informations actuellement disponibles indiquent qu’il s’agit de l’étape consacrée à l’examen contradictoire du dossier et aux plaidoiries. Le panel délibérera ensuite et rendra sa sentence conformément à la procédure. Il ne faut donc pas créer artificiellement une attente autour d’un «jugement le 8 octobre au soir». Le temps du TAS n’est pas celui des réseaux sociaux.

Trois grandes issues envisageables

Il convient également de raisonner intelligemment, sans pronostic, tout en avançant quelques hypothèses.

Première hypothèse: le TAS confirme la décision de la CAF.

Dans cette éventualité, la décision du 17 mars resterait en vigueur et le résultat administratif de 3-0 en faveur du Maroc serait maintenu.

Deuxième hypothèse: le TAS annule ou modifie la décision de la CAF.

Le panel dispose, en vertu de l’article R57, du pouvoir de rendre une nouvelle décision se substituant à celle qui est contestée.

Cela signifie que le TAS ne serait pas nécessairement contraint de choisir mécaniquement entre la décision de la CAF et la demande sénégalaise. Il peut procéder à sa propre appréciation juridique, dans les limites de l’objet du litige.

Troisième hypothèse: le TAS annule la décision et renvoie le dossier à l’instance précédente.

Cette possibilité existe également expressément dans le Code du TAS. Il faut donc éviter les formules simplistes du type: «Le TAS rendra le trophée au Sénégal » ou « Le TAS ne pourra que confirmer la CAF». Juridiquement, les possibilités sont plus larges.

Ce que le Maroc doit faire

La meilleure posture marocaine est probablement celle qui consiste à faire exactement ce qu’une juridiction attend d’une partie, à savoir plaider le droit, documenter les faits et laisser les émotions à la porte du tribunal.

Le Maroc n’a aucun intérêt à transformer cette procédure en bataille médiatique avec le Sénégal. Au contraire, il doit, comme devant toute juridiction, présenter un dossier extrêmement rigoureux, construit autour de quelques questions simples:

  • Que s’est-il exactement passé?
  • Quels comportements sont juridiquement établis?
  • Quels articles du règlement de la CAN sont applicables?
  • Quelles obligations incombaient à la Fédération sénégalaise?
  • La sanction prononcée par la CAF trouve-t-elle une base réglementaire suffisante?
  • La procédure devant les instances de la CAF a-t-elle respecté les garanties nécessaires?

C’est sur ces questions que les arbitres devront se prononcer. Le Maroc concentrera sans doute toute son énergie sur cette manière de plaider.

Ne pas refaire le match

Il y a également une tentation à laquelle la Fédération royale marocaine de football (FRMF) doit résister, à savoir celle de transformer l’affaire en débat interminable sur l’arbitrage de la finale. Cela pourrait constituer une erreur stratégique. Le TAS n’est pas appelé à refaire le match comme le ferait un groupe de supporters devant un écran de télévision.

Le cœur du contentieux est la décision disciplinaire et son fondement réglementaire. La question essentielle est de savoir si les faits retenus permettent juridiquement d’appliquer les dispositions invoquées par la CAF.

La FRMF, et ceux qui la représenteront, doivent donc faire valoir les textes, les pièces, les rapports officiels, la chronologie des événements et la jurisprudence sportive pertinente.

En d’autres termes, il faut moins de slogans, davantage de droit.

Gageons que la stratégie adoptée sera bien celle-ci, et pas une autre. C’est une question de bon sens.

La force du Maroc devra être sa sérénité

Il serait également contre-productif de présenter cette affaire comme une confrontation entre deux nations. Le Sénégal est un pays frère depuis toujours et le restera pour toujours. Les relations entre Marocains et Sénégalais dépassent largement le football et une finale de Coupe d’Afrique. Il ne faut donc pas confondre fermeté juridique et hostilité.

Le Maroc peut défendre vigoureusement ses intérêts devant le TAS tout en évitant toute surenchère à l’égard du Sénégal. C’est ici que les médias marocains auront un rôle à jouer. Ceux qui auront la chance de s’y exprimer devraient en être suffisamment conscients. La distinction est importante. On peut contester une requête sans contester un peuple.

Le Maroc, comme le Sénégal de l’autre côté, a tout intérêt à laisser le tribunal faire son travail.

Le véritable enjeu est d’accepter la règle jusqu’au bout

Il y a finalement une question de principe derrière cette affaire. Le football international ne peut fonctionner que si les règlements sont appliqués, si les fédérations acceptent de soumettre leurs différends aux mécanismes juridictionnels prévus à cet effet et si elles se soumettent aux décisions prises.

Le Sénégal a saisi le TAS: c’est son droit. Le Maroc est partie à la procédure. A lui de défendre son dossier. Puis viendra la sentence et, quelle qu’elle soit, elle devra être examinée avec la même rigueur que celle exigée aujourd’hui du tribunal.

C’est, au fond, la meilleure attitude que la partie marocaine puisse adopter, et c’est sans doute ce qu’elle fera. Les représentants de la FRMF ne réclameront pas une victoire au TAS, mais présenteront un dossier qui permettra aux arbitres de rendre leur décision en pleine connaissance du droit et des faits.

Le Maroc n’a rien à gagner à faire plus de bruit que nécessaire. Il a tout à gagner à être plus précis que ses adversaires. Au bord du Lac Léman, ce ne seront ni le patriotisme, ni les réseaux sociaux, ni les vaillants influenceurs, ni les commentaires de supporters qui parleront.

Ce seront les pièces, les règlements, les faits et le droit. Ni plus ni moins.

Par Aziz Daouda
Le 03/10/2026 à 18h42