Botola Pro: Bem-vindo en Lusitania ou quand notre championnat parle portugais

ChroniqueAu premier temps de la valse, on fait un pas en avant, trois pas sur le côté, et l’on regarde passer le voisin. Sauf qu’aujourd’hui, sur les pelouses de la Botola Pro, la valse a des airs de fado. Le rythme chaloupé du Tage a fini par détrôner la Dekka Marrakchia. Nos clubs semblent s’être donné rendez-vous sur les rives du fleuve portugais pour y dénicher le prochain José Mourinho… ou, à défaut, un cousin éloigné.

Le 06/08/2026 à 09h43

Si le berrah d’autrefois criait encore les nouvelles dans les rues, il annoncerait sans doute d’une voix forte: «Oyez, braves gens! Cette saison, les bancs de la Botola parlent portugais!»

Cette saison, plus que jamais: Bem-vindo en Lusitania.

Derrière la vague portugaise qui déferle sur les bancs de la Botola, il y a une vraie école, une méthode, une culture du détail. Mais il y a surtout un paradoxe marocain tenace: jamais on n’a autant formé d’entraîneurs… et jamais on ne leur a aussi peu fait confiance. On investit dans la formation, puis on regarde ailleurs. Un grand classique national.

On ne parle plus seulement d’une filière. On parle d’une véritable mode, presque d’une petite migration tactique venue des rives du Tage.

Il fut un temps où les Portugais s’installaient sur la côte atlantique: Mazagan, Mogador, les places fortes du XVe et du XVIe siècle. Aujourd’hui, ils s’installent sur les bancs de touche. Les caravelles ont cédé la place aux tableaux tactiques, les fortifications aux plans de jeu.

Des descendants d’Henri le Navigateur ou du roi Sébastien, grand vaincu de la bataille des Trois Rois? Peu importe. Ils débarquent désormais avec des ordinateurs, des analyses vidéo et une certaine saudade tactique. Et on leur déroule parfois le tapis rouge comme s’ils arrivaient avec la solution miracle sous le bras.

Paulo Sérgio au Wydad, Pedro Gonçalves à l’AS FAR, Rui Almeida au MAS, Ricardo Formosinho au FUS, Jorge Paixão au CODM, Ricardo Chéu au DHJ. Sans oublier Bubista, l’ancien sélectionneur du Cap-Vert, qui apporte son expérience continentale à la RS Berkane.

Le casting est impressionnant. On se croirait dans une production luso-marocaine dont on attend encore le scénario… et surtout le happy end.

Au Café du Commerce, un vieux supporter observe cette nouvelle géographie des bancs de touche avec le recul de ceux qui ont vu passer des générations de présidents, d’entraîneurs et de promesses.

Il sourit en découvrant les nouveaux arrivants et glisse à son voisin:

—Finalement, chez nous, le mercato des entraîneurs commence toujours par la même question: «Tu n’aurais pas un Portugais sous la main?»

Son voisin éclate de rire.

—C’est vrai. Quand un entraîneur arrive de Porto, de Braga ou de Lisbonne avec un ordinateur sous le bras et quelques mots de portugais, on lui prête immédiatement une science supérieure. Quand il vient de Casa, de Fès ou d’Oujda avec la licence CAF Pro, on lui demande d’abord de faire ses preuves.

Le vieux supporter hausse les épaules:

—Attention, je ne dis pas que les Portugais ne sont pas compétents. Leur école est une référence mondiale. Mais parfois, chez nous, on oublie que le génie ne parle pas forcément portugais. Nos entraîneurs aussi ont des idées, des diplômes et des victoires.

La boutade fait sourire les habitués des cafés. Pourtant, derrière cette sagesse populaire se cache une vraie question: pourquoi le passeport semble-t-il parfois peser davantage que le parcours?

Car le problème n’est pas l’arrivée des techniciens portugais. Le football s’est toujours nourri des échanges et des influences. Le problème est cette tendance à croire que ce qui vient d’ailleurs possède naturellement une valeur supérieure.

Et c’est précisément là que l’école portugaise mérite d’être regardée avec sérieux.

L’école portugaise, ou l’art de penser le football autrement

Si les Portugais sont aujourd’hui courtisés aux quatre coins de la planète, ce n’est pas uniquement grâce aux succès de Mourinho ou de Jorge Jesus. C’est parce qu’ils sont les héritiers d’une véritable révolution intellectuelle née dans les amphithéâtres de l’Université de Porto: la périodisation tactique de Vítor Frade.

Exit les séances compartimentées où l’on travaillait séparément le physique, la technique et le tactique comme on sépare le thé, la menthe et les loukoums.

Ici, le ballon est roi, le projet de jeu est central, et chaque exercice doit reproduire une situation réelle de match. Quatre moments structurent cette pensée : organisation offensive, organisation défensive, transition offensive, transition défensive.

Peu importe le système utilisé —4-3-3, 3-4-3 ou 4-2-3-1—, ce sont les principes de jeu et les comportements collectifs qui font la différence.

Cette fabrique à cerveaux a donné naissance à une génération d’entraîneurs qui ont exporté leur savoir-faire aux quatre coins du monde: José Mourinho, Jorge Jesus, Abel Ferreira, Rúben Amorim ou Leonardo Jardim.

Une école qui a su imposer une identité, une méthode et une philosophie.

Mais l’histoire aime parfois les paradoxes. Même le Portugal, berceau de cette révolution tactique, a confié les rênes de sa sélection nationale à un Espagnol entre 2022 et 2026. Comme quoi, même les inventeurs savent parfois regarder ailleurs. L’herbe du voisin fascine aussi ceux qui ont planté leur propre gazon.

Immigration choisie ou immigration subie?

C’est précisément là que se situe le véritable débat.

Le Maroc a formé ces dernières années plus de 2 200 entraîneurs. Des centaines détiennent la licence CAF A. Plusieurs promotions de CAF Pro sont sorties du Centre fédéral. Les compétences existent.

Ce qui manque, parfois, c’est la confiance.

Pendant que nos clubs accueillent les disciples de Vítor Frade, nos techniciens marocains tracent leur chemin sous d’autres cieux.

Houcine Ammouta dans le Golfe, Badou Zaki en Jordanie, Abderrahim Taleb au Rwanda, Adil Erradi au Liberia… La liste montre que le savoir-faire marocain voyage.

Et puis il y a Walid Regragui.

Son parcours est devenu un symbole. Premier sélectionneur africain à conduire une nation en demi-finales d’une Coupe du monde, avant d’offrir au Maroc une CAN historique à domicile, il a démontré qu’un entraîneur marocain pouvait atteindre les sommets sans avoir besoin d’un passeport étranger pour être considéré comme légitime.

Dans son sillage, Mohamed Ouahbi a confirmé que le Maroc ne produit plus seulement des joueurs de talent. Il produit aussi des entraîneurs capables de gagner au plus haut niveau.

Le paradoxe est saisissant: le Maroc exporte désormais des entraîneurs champions, mais continue parfois d’importer des entraîneurs en quête de consécration.

Antonio Machado écrivait qu’il n’y a pas de chemin, que le chemin se fait en marchant.

Nos techniciens marocains, eux, ont souvent dû construire leur route loin de chez eux. Pendant ce temps, certains arrivent ici avec leur méthode sous le bras, accueillis comme des sauveurs avant même d’avoir posé un pied sur la pelouse.

Personne ne demande de fermer les frontières. Le football s’est toujours nourri du brassage des cultures, des idées et des expériences.

Mais encore faut-il que cette ouverture soit une immigration choisie, et non une immigration subie.

Choisie, lorsque le profil apporte une expertise rare, une expérience démontrée et une véritable plus-value sportive.

Subie, lorsqu’elle devient un réflexe automatique de dirigeants qui préfèrent le prestige supposé d’un passeport européen au risque de faire confiance à un cadre national.

Avant de céder aux sirènes lisboètes, nos clubs feraient bien de regarder leur propre miroir.

Car l’histoire récente du football marocain montre que le talent national, lorsqu’on lui donne sa chance, peut rivaliser avec les meilleures écoles du monde.

Regragui et Ouahbi n’ont pas attendu un stage à Porto pour écrire l’histoire.

Ils ont simplement eu le droit de jouer à domicile.

Le football, juge de paix

Que l’on vienne de Lisbonne, de Rabat, de Témara ou de Praia, le métier d’entraîneur demeure le plus beau… et le plus cruel des chemins de croix.

On peut empiler les diplômes, collectionner les titres, afficher une philosophie de jeu et être présenté comme un génie tactique. Au bout du compte, le destin d’un technicien reste suspendu à la chose la plus imprévisible du football: le résultat.

Dans ce métier, on passe si vite du statut de héros à celui de zéro.

Un but dans le temps additionnel peut transformer un entraîneur critiqué en prophète. Un poteau sortant, une erreur individuelle ou une décision arbitrale peuvent, à l’inverse, faire basculer un technicien respecté dans la catégorie des hommes à remplacer.

Le football distribue les couronnes avec générosité, mais il les retire avec une cruauté presque égale.

C’est sa grandeur. C’est aussi sa folie.

Les présidents passent, les directeurs sportifs changent, les projets se succèdent. Hier le 4-4-2, aujourd’hui le 3-4-3, demain un autre système encore. Mais une vérité demeure: le meilleur ami d’un entraîneur n’est ni son président, ni son agent.

C’est le tableau d’affichage.

Alors oui, bem-vindo aux entraîneurs portugais.

Leurs méthodes, leur rigueur, leur culture du détail et leur approche scientifique peuvent enrichir la Botola Pro. Le football avance grâce aux échanges. Une idée venue de Lisbonne peut parfaitement dialoguer avec une intuition née à Rabat.

Mais cette ouverture ne prendra tout son sens que le jour où le football marocain regardera ses propres entraîneurs avec la même curiosité, la même exigence et surtout la même confiance qu’il accorde parfois à ceux venus d’ailleurs.

Car le véritable défi n’est pas de choisir entre Lisbonne et Rabat.

Il est de faire en sorte que le passeport ne pèse jamais davantage que la compétence.

Le couscous du voisin a toujours l’air d’avoir plus de beurre, même lorsque sa semoule brûle dans sa propre marmite.

À nous de vérifier, une bonne fois pour toutes, si l’herbe est vraiment plus verte de l’autre côté du Tage…

ou si nous avons surtout passé notre temps à arroser le jardin du voisin.

Bem-vindo en Lusitania.

Par Amine Birouk
Le 06/08/2026 à 09h43