Les paradoxes du football marocain: vitrine dorée, coulisses de plomb

Le bouclier de la Botola

ChroniqueLe monde admire les Lions de l’Atlas, les infrastructures, l’organisation et les ambitions du Royaume. Mais lorsqu’on retourne le miroir, l’image change. Les créances remplacent les trophées, les contentieux prennent le pas sur les projets et les bilans financiers racontent une histoire bien moins glorieuse. Le football marocain vit aujourd’hui avec ce paradoxe: une sélection nationale qui appartient au très haut niveau mondial et un championnat qui cherche encore les fondations solides de son professionnalisme.

Le 30/07/2026 à 14h17

​«Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus beau?»

​En ce mois de juillet 2026, le monde contemple le football marocain et y voit une face A éclatante.

​Sixième place historique au classement FIFA. Un parcours héroïque jusqu’aux quarts de finale du Mondial américain, où les Lions de l’Atlas ont regardé le Brésil dans les yeux, bousculé les Pays-Bas et fait vibrer tout un pays. Vingt-cinq sélections nationales structurées comme une partition parfaitement exécutée, des infrastructures de classe mondiale, un Complexe Mohammed VI devenu une référence internationale et, désormais, le statut de co-organisateur du Mondial 2030.

​Le Maroc joue aujourd’hui dans la cour des grands. Mais un miroir ne renvoie jamais une seule image.

​Il suffit parfois de le retourner pour que la lumière baisse. Apparaît alors l’autre visage, cette face cachée que Pink Floyd aurait baptisée The Dark Side of the Moon. Celle que résume si bien ce proverbe populaire: «Ya lemzouq men barra, ach khabarak men dakhel?» —Ô toi qui es décoré de l’extérieur, comment vas-tu à l’intérieur?

​Car derrière l’éclat des Lions de l’Atlas, une question s’impose: avons-nous construit un véritable football professionnel ou seulement une formidable machine de sélection nationale?

​À quatre ans du Mondial 2030, le chantier prioritaire n’est peut-être plus celui des cathédrales de béton. Il est celui des clubs, de leur gouvernance, de leur modèle économique et de leur capacité à produire durablement les talents de demain.

​Le diagnostic: Allô Maman Bobo

​Cette semaine, au Complexe Mohammed VI de Maâmora, Fouzi Lekjaa a sifflé la fin de la récréation. ​Le constat est simple et brutal: «l’écart entre les sélections nationales et le championnat n’est plus acceptable.» ​Les chiffres racontent une réalité difficile à ignorer.

​Aucun joueur de champ de l’équipe nationale A n’évolue aujourd’hui en Botola. Lors du Mondial américain, seuls les deux gardiens remplaçants représentaient le championnat local. Chez les U17, les U20 et les U23, le joueur formé par les clubs marocains devient une espèce rare.

​Le symbole est saisissant.

​Pendant que l’Académie Mohammed VI continue de remplir son rôle de pépinière nationale, le LOSC négocie le transfert d’Ayyoub Bouaddi pour un montant estimé entre 90 et 100 millions d’euros. Une valeur exceptionnelle pour un talent marocain… qui ne bénéficiera pas directement à l’économie de la Botola.

​Le contraste avec l’histoire est vertigineux.

​En 1986, José Faria emmenait au Mondial mexicain dix-huit joueurs issus du championnat national sur vingt-deux, avec un onze de départ entièrement composé de joueurs de Botola. Zaki, Bouderbala, Timoumi, Khairi, El Haddaoui: des enfants du terroir devenus héros nationaux.

​En 1998, Henri Michel perpétuait encore cette logique.​La Botola était alors le poumon des Lions de l’Atlas. ​En 2026, elle est devenue leur parent pauvre.

Des Chiffres et des Lettres

​À cette fracture sportive s’ajoute une réalité économique préoccupante.

​Les chiffres ne sont pas de simples lignes comptables. Ils racontent une maladie chronique: celle d’un football professionnel qui veut afficher les ambitions du XXIe siècle avec parfois des réflexes hérités d’un autre âge.

​Selon les chiffres de la LNFP publiés en février 2026, huit clubs totalisent 29,47 millions de dirhams de contentieux. L’Ittihad Tanger domine ce classement avec 12,53 millions de dirhams, suivi du DHJ (7,18 millions) et du Wydad (3,91 millions). À l’inverse, huit autres clubs affichent un compteur à zéro.

​Le rapport de la S.A.S. Wydad pour la saison 2025-2026 est encore plus révélateur: 115,8 millions de dirhams d’engagements, 30,75 millions de dettes envers le personnel, dont 18,8 millions de primes de signature, et près de 41 millions dus à d’autres clubs, dont une partie fait déjà l’objet de procédures devant la FIFA ou le TAS.

​Certains clubs démontrent pourtant qu’un redressement est possible. Le Hassania d’Agadir a réglé 41 dossiers pour près de 40 millions de dirhams et levé son interdiction de recrutement. Une opération de nettoyage indispensable pour retrouver une trajectoire plus saine.

​Le CODM de Meknès illustre une trajectoire comparable. Là aussi, le passif hérité d’anciens bureaux dirigeants a conduit plusieurs joueurs devant les commissions juridiques de la Fédération pour faire valoir leurs droits.

​Mais depuis deux saisons, le club a changé de logique. Les recrutements sont désormais calibrés sur les moyens réels de l’institution plutôt que sur les ambitions immédiates. Une gestion moins spectaculaire, mais plus responsable, destinée à éviter de rouvrir les mêmes dossiers et de reproduire les erreurs du passé.

​Des éclaircies qui ne doivent cependant pas masquer la tempête.

​Comment en est-on arrivé là? ​Trois mots suffisent: bricolage, opportunisme et allergie au temps long.

​Il faut sortir de cette «LNFP» officieuse —la Ligue Nationale des Faux Professionnels— pour construire enfin une véritable Ligue Nationale du Football Professionnel.

​Le paradoxe est saisissant.

​Pendant que la Fédération se hissait aux standards d’une multinationale, nombre de clubs restaient prisonniers d’habitudes d’un autre temps.

​Des sociétés anonymes souvent vides de substance. Des modèles économiques encore trop dépendants des subventions et des droits TV. Une stratégie sportive dictée par l’urgence, où le mercato remplace le projet et où le recrutement remplace la formation.

​Et puis il y a cette figure presque théâtrale du football marocain: le Moul Choukkara.

​Autrefois, il portait la djellaba et incarnait le président-mécène à l’ancienne. Aujourd’hui, le voilà costume impeccable, smartphone dernier cri à la main, codes de communication modernisés et présence permanente sur les réseaux sociaux.

​Autres temps, mêmes mœurs. Même modus operandi.

​Car derrière le changement de tenue, la logique demeure parfois identique: rechercher la lumière avant de construire dans l’ombre, séduire l’opinion avant de consolider l’institution.

​Le Moul Choukkara préfère les projecteurs aux projets, les caméras aux comptes d’exploitation et les unes des journaux aux bilans financiers. Désormais, il est aussi l’otage des fan pages et des réseaux sociaux, soumis aux humeurs d’une minorité bruyante de supporters qui transforme chaque victoire en plébiscite et chaque défaite en procès public.

​Son mercato ressemble alors à un feu d’artifice: beaucoup de bruit, beaucoup de lumière… puis, quelques secondes plus tard, il ne reste que la fumée.

​Il empile les recrutements «one shot», distribue des primes de signature démesurées, promet une révolution à chaque intersaison et confond parfois popularité immédiate et construction durable.

​Le décor a changé. Le costume a remplacé la djellaba. Mais le vrai professionnalisme, lui, ne se mesure pas à l’apparence. ​Il se mesure aux comptes équilibrés, aux jeunes formés et aux projets qui survivent à celui qui les porte. ​Cette gouvernance de l’urgence produit naturellement une politique sportive de l’urgence.

​L’autocar est en panne, le moteur est hors d’usage… on change le chauffeur.

​L’entraîneur devient alors le fusible parfait. On le limoge, on paie les indemnités et on recommence quelques mois plus tard.

​Pendant ce temps, les jeunes attendent toujours leur chance, la moyenne d’âge des effectifs flirte avec les 28 ans et les mêmes recettes continuent de produire les mêmes échecs.

​Le problème n’est plus seulement de changer l’homme sur le banc.

​Les leviers possibles

​La feuille de route présentée mi-juillet par Abdeslam Belkchour et validée par la FRMF part d’un constat précis: le budget global de la Botola professionnelle a atteint 965 millions de dirhams au terme de la saison écoulée.

​Un chiffre qui traduit une progression réelle, mais qui ne doit pas masquer les défis persistants.

​Car l’argent ne suffit pas à fabriquer le professionnalisme.

​Il faut encore la gouvernance, la formation, le marketing sportif, l’autonomie des ligues et une discipline financière capable de transformer les moyens en performance durable.

​C’est un acquis. Pas encore une garantie.

​Mais il faut aller plus loin.

​Imposer un temps de jeu minimum aux jeunes. Donner à la DNCG un véritable pouvoir de contrôle et de sanction: interdictions de recrutement, plafonds salariaux, retraits de points, voire rétrogradations. Et exiger un audit financier sans concession de tous les clubs professionnels.

​Autre chantier qui mérite d’être ouvert sans tabou: celui du format de notre championnat.

​J’assume une proposition qui fera débat: je plaide pour une Botola à vingt clubs. ​Non pas pour diluer le niveau, mais pour élargir la base du football professionnel marocain.

​Le Maroc de 2030 n’est plus celui d’hier. Il accueillera la Coupe du Monde, dispose d’infrastructures modernes réparties sur l’ensemble du territoire et ambitionne de faire du football un levier de développement économique, social et territorial.

​Cette ambition mérite un championnat à sa mesure.

​Vingt clubs, c’est davantage de villes représentées, un ancrage régional renforcé et une exposition accrue pour les talents locaux.

​C’est aussi plus de matchs, donc davantage de recettes potentielles issues de la billetterie, du sponsoring, des partenariats commerciaux et des droits audiovisuels.

​C’est enfin offrir du temps de jeu à une nouvelle génération de joueurs qui, faute d’espace aujourd’hui, stagnent sur les bancs ou quittent prématurément le pays.

​Mais cette ouverture ne peut être synonyme de laxisme.

​Une Botola à vingt clubs exige vingt vrais clubs professionnels.

​L’accession à l’élite ne doit plus être un simple droit sportif; elle doit devenir un label de bonne gouvernance, fondé sur des critères financiers, administratifs et sportifs rigoureux.

​Une Botola à vingt clubs, oui. Mais vingt clubs capables de payer leurs joueurs, de former leurs jeunes, de respecter leurs engagements.

​Pas vingt candidats permanents aux contentieux devant la FIFA.

​Pendant que les cinq grands championnats européens génèrent plus de 21 milliards d’euros de revenus annuels, la Botola demeure encore loin de ces standards. L’écart n’est pas seulement quantitatif. Il est structurel.

​Pourtant, tous les clubs ne naviguent pas dans la même galère.

​La Renaissance de Berkane démontre qu’un projet sportif cohérent finit toujours par produire des résultats durables. Des performances africaines régulières, une stabilité institutionnelle et une gestion inscrite dans le temps long.

​Le FUS de Rabat confirme qu’une gestion rigoureuse peut être compatible avec l’ambition sportive. L’AS FAR bénéficie d’une stabilité institutionnelle qui lui permet d’échapper aux turbulences permanentes.

​Le Raja a franchi une étape importante avec son passage vers un modèle de société anonyme adossé à un partenaire économique solide.

Quant au MAS de Fès, champion de Botola Pro, il incarne peut-être la mutation la plus ambitieuse: un capital renforcé, une marque valorisée, des investisseurs industriels et l’ambition de bâtir une véritable entreprise sportive.

​Ces exemples démontrent qu’un autre modèle est possible.

​Encore faut-il qu’il devienne la règle et non l’exception.

​La Botola de demain ne doit plus être seulement une compétition entre clubs.

​Elle doit devenir une compétition entre projets.

​Faites un rêve

​La face visible de notre football est magnifique.

​Le monde admire les Lions de l’Atlas, les infrastructures, l’organisation et les ambitions du Royaume. Mais lorsqu’on retourne le miroir, l’image change.

​Les créances remplacent les trophées, les contentieux prennent le pas sur les projets et les bilans financiers racontent une histoire bien moins glorieuse.

​Le football marocain vit aujourd’hui avec ce paradoxe: une sélection nationale qui appartient au très haut niveau mondial et un championnat qui cherche encore les fondations solides de son professionnalisme.

​Le miroir ne ment jamais. Il révèle simplement ce que l’on préfère parfois ne pas regarder.

​À l’approche de 2030, le défi n’est plus seulement d’organiser une Coupe du Monde réussie. Le défi est de démontrer que cette ambition repose sur un écosystème footballistique durable.

​Car une grande nation de football ne se construit pas uniquement avec des stades modernes et des victoires internationales.

​Elle se construit avec des clubs solides, des dirigeants responsables, des centres de formation performants et une économie capable de transformer les talents en valeur.

​Le Maroc a déjà prouvé qu’il savait construire des infrastructures.

​Il lui reste désormais à construire des institutions sportives.

​Des clubs capables de vivre de leurs recettes, de former leurs joueurs, d’attirer des investisseurs et de transmettre une identité.

​Alors seulement, le miroir renverra une seule et même image: celle d’une grande nation de football.

​La récréation est bel et bien terminée.

​Pour que le faux s’efface devant le vrai professionnel, pour que la vitrine corresponde enfin aux fondations, l’heure de vérité a sonné.

Par Amine Birouk
Le 30/07/2026 à 14h17