Blessures à répétition chez les Lions de l’Atlas: autopsie d’un mal marocain

Azzedine Ounahi

L’infirmerie s’est remplie après la CAN 2025, et comme dans toute grande compétition, l’intensité peut pousser les corps jusqu’à la rupture. Mais chez les Lions de l’Atlas, l’impression est tenace, à chaque tournoi majeur, plusieurs cadres tombent. Une récurrence qui interroge. Pourquoi le Maroc semble-t-il toujours payer un lourd tribut physique après les grandes échéances? Réponses avec des kinésithérapeutes du sport et des préparateurs physiques.

Le 02/02/2026 à 17h23

Romain Saïss, Azzedine Ounahi, Hamza Igamane, Sofyan Amrabat… Ils sont nombreux à avoir terminé la Coupe d’Afrique des Nations 2025 blessés. Certains pour quelques semaines, d’autres, à l’image d’Igamane, pour plusieurs mois. Une tendance que l’on retrouve dans de nombreuses sélections, mais qui, depuis le Mondial 2022 au Qatar, semble s’installer durablement au sein de l’équipe nationale marocaine.

Pourquoi? Qu’est-ce qui explique que le Maroc traîne presque systématiquement son lot d’absents après chaque grande compétition? Pour tenter de comprendre, Le360 Sport s’est entretenu avec plusieurs kinésithérapeutes du sport et préparateurs physiques, tous familiers de ces problématiques.

Blessure en plein match: Quel processus?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est essentiel de comprendre ce qui se passe lorsqu’un joueur se blesse en plein match. Un kinésithérapeute du sport, passé de longues années au Complexe Mohammed VI, fief du Mountakhab, accepte de nous détailler le processus, sous couvert d’anonymat. Nous l’appellerons Monsieur X.

«D’abord, il y a l’intervention immédiate du staff médical sur le terrain. Le médecin du sport et le kiné entrent en jeu, avec de la glace, et le matériel nécessaire pour les premiers soins. Le médecin réalise un diagnostic rapide, quelques tests, puis décide si le joueur peut continuer ou non. La réponse est transmise au coach», explique-t-il.

Si la douleur persiste, direction les vestiaires pour des examens plus poussés: «Il y a souvent une première imagerie, mais surtout un travail pour diminuer la douleur. À chaud, on ne peut pas mesurer la gravité réelle. La dopamine est encore là, et le joueur ne ressent pas la douleur telle qu’elle est réellement».

Ce n’est qu’ensuite que viennent les examens à froid, à savoir, l’IRM, le scanner, ou les radios: «On commence toujours par un diagnostic global, mais la rééducation doit être lancée rapidement. Les examens finaux sont déterminants», termine Monsieur X.

La rééducation: trois phases clés

Et après le diagnostic, la rééducation se déroule en trois étapes bien distinctes. La première est antalgique, soulager la douleur et récupérer la mobilité complète de l’articulation. La deuxième phase concerne le renforcement musculaire, essentiellement en salle. Enfin, la troisième, souvent la plus négligée mais pourtant cruciale: la proprioception.

«C’est là qu’on travaille le lien entre le corps et le cerveau. Déplacements latéraux, équilibre, mouvements en décalage, puis reprise progressive sur le terrain. Ces exercices sont essentiels pour retrouver l’activité. Le joueur réapprend presque à marcher».

Une fois ce cadre posé, reste la question centrale: pourquoi se blesse-t-on autant?

Une réalité multifactorielle

Tous les spécialistes interrogés sont unanimes, une blessure n’a jamais une seule cause: «C’est toujours multifactoriel», résume Yohan Hamadi, préparateur physique passé par plusieurs clubs en France.

«Il y a trop de compétitions, trop de matchs. Les joueurs marocains évoluent majoritairement en Europe et sont souvent indispensables dans leurs clubs. La CAN arrive en plein milieu de saison, à un moment où le corps est déjà chargé. Les joueurs ont une demi-saison dans les jambes quand on leur demande encore plus», ajoute Hamadi.

Dans ce contexte, la coordination du staff devient essentielle: «Le médecin pose le diagnostic, le kiné soigne, et le préparateur physique accompagne le retour à la compétition. Mais il faut être clair, le risque zéro n’existe pas. Une blessure peut venir d’un manque de sommeil, d’une mauvaise alimentation, d’un terrain différent, d’un déficit d’hydratation ou d’un surentraînement».

Autrement dit, lorsqu’un joueur se blesse, la cause ne se limite pas aux 90 minutes d’un match: «C’est une accumulation».

Le cas marocain: intensité et rôle en club

Sébastien Rochette, préparateur physique passé par l’Académie Mohammed VI, l’Olympique de Marseille, la RS Berkane ou encore le Raja, souligne un facteur spécifique au Maroc, qui est l’écart entre le rôle du joueur en club et celui en sélection.

«J’ai fait le même constat. Brahim Díaz, par exemple, ne s’est pas blessé, mais il a joué beaucoup plus avec le Maroc qu’au Real. En un mois de tournoi, il a plus joué qu’en une demi-saison en club. L’enjeu n’est pas le même pour le joueur, quand tu portes le maillot national».

Il pointe aussi la différence de niveau entre certains championnats: «La CAN est extrêmement physique. Parfois, le joueur évolue dans un championnat moins intense comme Romain Saïss par exemple, et la marche est brutale. L’aspect tactique passe presque au second plan, dans un tournoi aussi physique».

Les choix du sélectionneur en question

Reste une interrogation récurrente: les décisions du sélectionneur peuvent-elles favoriser les blessures?

Avant la CAN, l’état physique de certains joueurs était connu. Achraf Hakimi revenait de blessure, Sofyan Amrabat était dans une période compliquée au Betis, où parfois il semblait blessé, parfois non... Malgré tout, Walid Regragui a fait le choix de s’appuyer sur un groupe qu’il connaît, quitte à composer avec un effectif diminué.

Et le cas d’Hamza Igamane est très révélateur. Arrivé avec une blessure aux adducteurs, l’ancien joueur de l’AS FAR espérait un retour express. Résultat: une blessure aux ligaments, synonyme de plusieurs mois d’absence.

«Quand un joueur revient d’une blessure aux adducteurs, il n’est jamais à 100%. Les appuis changent, les sensations aussi. C’est là que ça casse», explique Sébastien Rochette. Mais c’est un risque assumé: «Peut-être que le sélectionneur s’est dit qu’un joueur diminué pouvait quand même faire la différence».

Yohan Hamadi, lui, établit un lien direct entre la blessure d’Igamane contractée avant la CAN et celle survenue pendant la compétition: «C’est clairement lié. Une fragilité des adducteurs est un facteur très important dans le football. Adducteurs, quadriceps, ischio-jambiers, mollets... tout est lié. Si l’un est fragile, cela joue en sa défaveur. Faire jouer un joueur déjà fragile est toujours une mauvaise affaire».

Dans le football, ces décisions peuvent parfois se prendre à deux, entre le coach et le joueur, avec ou sans l’aval total du staff médical: « Il y a des deal qui peuvent se faire entre coach et joueur, oui, d’ailleurs, ça arrive énormément dans le football. Pas qu’au Maroc…».

Il existe aussi des joueurs blessés qui souhaitent continuer à jouer et trouvent un terrain d’entente avec leur entraîneur mais aussi le staff médical, au prix de soins intensifs en parallèle pour accélérer la récupération.

Sébastien Rochette en donne un exemple parlant: «En 2012-2013, André Ayew, à l’Olympique de Marseille, souffrait d’un sérieux problème physique. L’objectif était d’aller chercher la deuxième place, synonyme de qualification pour la Ligue des champions. Il a joué pendant près de trois mois en enchaînant les infiltrations chaque semaine. Le joueur a insisté, le médecin a estimé que c’était possible. Les risques et les bénéfices ont été pris en compte. Puis, deux journées avant la fin du championnat, lorsque la qualification en Ligue des champions a été mathématiquement acquise, il a ensuite été opéré».

«Pourquoi Cristiano Ronaldo ne se blesse pas?»

Dans le football, lorsqu’il est question de blessures, un facteur essentiel est souvent relégué au second plan: l’hygiène de vie. Malgré la volonté permanente d’aligner un joueur à 100% de ses capacités lors des grandes compétitions, cet élément fondamental demeure trop fréquemment négligé.

«Pourquoi Cristiano Ronaldo ne se blesse pas? Parce qu’il a une hygiène de vie parfaite. Une discipline et une rigueur de très, très, très haut niveau, avec seulement 8 à 9% de masse grasse», rappelle Yohan Hamadi.

Le joueur peut-être préparé par tout un dispositif médical et physique, mais s’il ne se respecte pas lui-même, la blessure intervient: «L’hygiène de vie est essentielle: alimentation, sommeil, récupération. Certains joueurs sabotent tout ça. Un joueur au-dessus de 11% de masse grasse n’est pas professionnel», souligne Sébastien Rochette.

Alors, peut-on quand même éviter les blessures?

Si le risque zéro n’existe pas, des marges de progression demeurent: «Il faudrait un préparateur physique capable de gérer chaque individualité sur toute la saison. Au Maroc, on sait très bien gérer l’après-blessure, mais pas encore assez la prévention», rajoute Monsieur X.

Les zones à risque sont pourtant connues: chevilles, genoux, dos, épaules, mais «il faut anticiper l’anticipable».

Et sur ce point, le Maroc dispose d’atouts solides: «Le Maroc a parmi les meilleurs médecins du sport au monde. Christophe Baudot est une référence. Le Maroc a beaucoup de chance de l’avoir», confie Sébastien Rochette.

Reste désormais à transformer cette expertise en continuité, pour que les lendemains de compétition ne riment plus systématiquement avec infirmerie pleine, à la Tanière.

Par Magda Soltani
Le 02/02/2026 à 17h23