On a beaucoup répété, ces derniers jours, la même histoire: celle d’un retour à la raison, d’un vestiaire calmé par la grande figure qu’est Sadio Mané, d’une équipe du Sénégal «ramenée sur le terrain» par l’intervention miraculeuse de Claude Le Roy, comme si une phrase bien placée avait suffi à sauver une finale. C’est séduisant. C’est hollywoodien. Et c’est surtout pratique: ça transforme un acte grave en parenthèse émotionnelle, un retrait anti-jeu en simple moment de tension, et une stratégie en récit de rédemption.
Sauf que la vérité, elle, est nettement moins romanesque et on n’y retrouve aucune figure héroïque dans l’équipe du Sénégal. Car la finale de la CAN n’a pas ressemblé à un dérapage. Elle s’apparente plutôt à un scénario, dûment fomenté. Un plan prémédité, installé dans les têtes bien avant le coup d’envoi, nourri par un narratif de suspicion, puis exécuté au moment le plus sensible: quand un match bascule et que l’arbitre devient la cible idéale.
Le sélectionneur sénégalais, Pape Thiaw, a choisi l’escalade. Il n’a pas simplement protesté, ni contesté comme le font tous les entraîneurs quand une décision les heurte. Il a ordonné à ses joueurs de quitter la pelouse. Dans une finale continentale. Devant des tribunes chauffées à blanc.
Morocco's midfielder #17 Abde Ezzalzouli, Senegal's defender #24 Antoine Mendy and Morocco's midfielder #11 Ismael Saibari vie during the Africa Cup of Nations (CAN) final football match between Senegal and Morocco at the Prince Moulay Abdellah Stadium in Rabat on January 18, 2026. (Photo by Paul ELLIS / AFP). AFP
Ce geste-là ne se résume pas à un mouvement d’humeur. Il a un objectif: renverser le rapport de force. Mettre la pression sur les officiels. Pousser les instances à «composer». Et surtout, créer un précédent dangereux: celui d’une sélection qui peut interrompre le jeu, provoquer le chaos, puis revenir quand ça l’arrange, avec l’espoir de gagner la partie. Un cas d’école qui ne devrait plus jamais se rééditer, sous peine de porter atteinte à une composante consubstantielle à la pratique du football: le respect des règles du jeu.
Pourquoi Mané est resté?
Quand le sélectionneur sénégalais a ordonné à ses joueurs de quitter le terrain, Sadio Mané, lui, n’a pas obtempéré. Pendant que ses coéquipiers rejoignent les vestiaires, l’icône demeure, comme si elle attendait quelque chose. Comme si elle avait un rôle différent à jouer.
C’est là que l’affaire prend une autre dimension. Parce qu’il existe une règle simple, connue de tous au plus haut niveau: un match ne peut pas commencer, ni continuer, si une équipe ne respecte pas un seuil minimal de joueurs sur le terrain. En clair: si une sélection se retrouve à moins de sept joueurs, l’arbitre n’a plus de match à arbitrer.
Rester à sept, c’est laisser une porte ouverte. Descendre en dessous, c’est forcer la main aux instances. Et dans cette zone grise, tout devient calcul: combien sortent, combien restent, combien de temps on laisse pour que la tension monte, pour que le stade bouillonne, pour que le «problème» devienne plus grand que l’action initiale.
La présence de Mané sur le terrain n’a rien d’un hasard. C’est plutôt une pièce de la mécanique du chaos contrôlé.
Dans la presse internationale, on a voulu croire à un récit haletant: celui d’un ancien sélectionneur respecté, Claude Le Roy, qui aurait «changé le destin de la finale» par quelques mots soufflés à l’oreille de Mané.
Mais un autre conciliabule, bien plus long que l’échange bref entre Mané et Le Roy, raconte une autre histoire. En effet, Mané se dirige avec des pas sûrs vers un endroit précis des tribunes à la recherche d’un homme. Et il le retrouve. L’homme en question est une autre icône du football sénégalais, double ballon d’or africain: El-Hadji Diouf. Ce dernier tenait un téléphone portable à la main et semblait absorbée par conversation très sérieuse. Avec qui s’entretenait-il alors que le stade était en ébullition et que nombre de joueurs sénégalais avaient quitté le stade? Quel rôle joue-t-il dans ce qui s’est produit?
En tout état de cause, le rôle de El-Hadji Diouf a été déterminant dans le dénouement du scandale provoqué par Pape Thiaw. Après son conciliabule –ou plutôt les instructions qu’il a donné à Mané–, ce dernier se dirige vers la pelouse et fait de grands gestes à ses coéquipiers pour qu’ils regagnent le terrain. Pape Thiaw qui n’avait pas franchi le tunnel qui conduit aux vestiaires (comme l’aurait fait tout homme déterminé à ne pas revenir sur ses pas) semblait attendre un signal pour reconsidérer sa décision. Il n’a d’ailleurs affiché aucun geste de désaccord ou d’agacement quand Mané a rappelé ses coéquipiers.
Revenons aux faits irrécusables: l’arbitre congolais siffle un pénalty évident en faveur du Maroc, le sélectionneur sénégalais conteste cette décision et ordonne à ses joueurs de quitter le terrain. Les supporters sénégalais envahissent le terrain, agressent les stadiers et vandalisent les équipements et les panneaux d’affichage. Pendant ces minutes chaotiques, El-Hadji Diouf est obnubilé par une conversation au téléphone, Sadio Mané se dirige vers lui. Après l’échange des deux hommes, Mané rappelle ses coéquipiers au stade. L’instigateur de la mutinerie, Pape Thiaw, se rétracte sans même pas feindre une résistance au signal de Mané.
Quelques questions s’imposent: avec qui El-Hadji Diouf était-il au téléphone? Était-il en contact avec la voix qui dicte la suite de l’opération? Pourquoi Sadio Mané se dirige-t-il avec des pas sûrs vers El-Hadji Diouf? Pourquoi le sélectionneur sénégalais ne rejoint pas de façon déterminée les vestiaires?
Les faits documentés plaident en faveur d’une opération bien préparée, avec une distribution de rôles et des protagonistes. Pape Thiaw revêt le mauvais rôle, celui de l’indigné qui appelle à la rébellion contre une décision de l’arbitre, le public sénégalais celui de fauteur de trouble, déchainé qui casse tout, avec des conséquences qui pouvaient être dramatiques, El-Hadji Diouf celui du relais avec Dakar qui doit signifier la fin de la mascarade, Sadio Mané, celui de l’homme sage qui rappelle ses coéquipiers au terrain.
Le terrain préparé la veille
Ce qui s’est passé pendant la finale n’est pas né au moment du penalty. Le décor était déjà planté. La veille du match, la Fédération sénégalaise a dégainé un communiqué pour se plaindre de tout: sécurité à la gare Rabat-Agdal, hébergement, terrain d’entraînement, quota de billets… Une liste à rallonge qui a un objectif clair: déplacer le débat.
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Puis, en conférence de presse, Pape Thiaw a insinué que le Maroc voulait parasiter la préparation de son équipe. Il a même choisi une phrase accusatoire: une délégation sénégalaise «laissée avec la foule», des joueurs «en danger», comme si les autorités marocaines avaient organisé une embuscade.
Sauf que cette version résiste mal aux faits. Le choix de voyager en train relevait d’une décision autonome. Il faut rappeler que la durée du trajet par Al Boraq entre Tanger et Rabat est de 65 minutes. La date et l’heure d’arrivée ont été communiquées par les Sénégalais eux-mêmes, ce qui attire naturellement des supporters, comme partout dans le monde quand une sélection annonce publiquement son arrivée. Et côté sécurité, le dispositif marocain était celui qu’on déploie dans ce type d’événement: forces de police, forces auxiliaires, encadrement, véhicules dédiés, contrôle du flux.
Surtout: aucun incident même mineur, aucun trouble, aucune atteinte à l’intégrité de la délégation n’a été signalé au moment des faits. On peut dénoncer, on peut exagérer, on peut dramatiser. Mais on ne peut pas fabriquer un chaos qui n’a pas existé.
Voilà pourquoi parler de «simple colère» en finale est une erreur d’analyse. Cette colère-là a été préparée. Elle a été alimentée. Et elle a servi de carburant au moment opportun.
Le plus inquiétant, ce n’est même pas le retrait. C’est ce qui suit. Au moment où Thiaw ordonne à ses joueurs de quitter le terrain, des supporters sénégalais envahissent l’aire de jeu. Comme s’ils attendaient un signal. Comme si la mèche était prête, et qu’il ne manquait plus que l’étincelle officielle: celle venant du banc.
Tout a été calculé, orchestré, planifié pendant cette finale. Les événements chaotiques étaient écrit à l’avance avec des protagonistes bien identifiés. Parmi ces protagonistes du pire, Sadio Mané. Un héros de façade, et anti-héros en coulisse.





















