La vraie victoire de Regragui

Walid Regragui, sélectionneur des Lions de l'Atlas

ChroniqueRegragui a injecté dans cette équipe une certitude contagieuse. Il a fait comprendre à tout un groupe qu’il n’était pas là pour participer, mais pour prendre. Et quand on goûte à cette mentalité, on ne revient plus en arrière.

Le 20/01/2026 à 09h37

On a perdu une finale. Voilà. Et pourtant, si je ferme les yeux deux secondes, je revois autre chose que le score: je revois un pays debout, un stade qui respire à l’unisson, une équipe qui ne se cache pas, et cette drôle de sensation, nouvelle chez nous, qui serre la gorge après le dernier coup de sifflet… parce qu’on estime qu’on avait rendez-vous avec le trophée.

C’est peut-être ça, le vrai basculement. Pendant longtemps, nos grandes soirées se terminaient par des «bravo, les gars», des «vous avez tout donné», des «on a été dignes». On applaudissait l’effort et on apprenait à se consoler vite. Aujourd’hui, non. Aujourd’hui, on rentre chez nous vexés. Pas parce qu’on est ingrats. Pas parce qu’on manque de respect à l’adversaire. Mais parce qu’on a changé de peau: on s’est habitués à exiger.

Et cette exigence, elle a un nom: Walid Regragui.

Dans les heures qui ont suivi la défaite, j’ai lu tout et son contraire. Des messages de soutien, des procès d’intention, des analyses à chaud, des phrases tranchées comme des lames. C’est le sport, c’est le Maroc, c’est nos émotions qui parlent avant notre raison. Mais si on prend un pas de recul, si on accepte de regarder cette aventure avec le sang froid d’un lendemain, une vérité s’impose: ce sélectionneur a remis l’équipe nationale à sa place.

Avant, le Maroc «espérait». Aujourd’hui, le Maroc «vise». Avant, on abordait les grands rendez-vous en priant pour ne pas rater nos matchs. Aujourd’hui, on les aborde en se demandant comment on va le gagner. C’est subtil, mais c’est immense. C’est une transformation mentale, culturelle, presque générationnelle.

Oui, il y a eu des erreurs. Oui, il y a des choix qui feront débat. Une finale, c’est une loupe posée sur le moindre détail: un changement tardif, un ballon mal négocié ou un penalty manqué. La défaite donne toujours l’impression qu’on aurait pu faire autrement. Et parfois, c’est vrai.

Mais une finale, c’est aussi un miroir. Et ce miroir nous renvoie une image que je n’aurais pas imaginée aussi claire il y a quelques années: le Maroc est devenu une grande sélection africaine, une référence respectée, un adversaire que personne ne veut croiser. Ce n’est plus un compliment de circonstance, c’est un fait. Les autres nous regardent comme on regardait les autres. Les adversaires préparent leur plan «anti-Maroc». Et le plus important: nos joueurs se comportent comme s’ils appartenaient à ce rang-là.

On dit souvent qu’un entraîneur se juge au palmarès. C’est vrai, mais c’est incomplet. Un entraîneur se juge aussi à ce qu’il laisse derrière lui. Regragui, lui, a laissé une empreinte: la conviction. Il a injecté dans cette équipe une certitude contagieuse. Il a fait comprendre à tout un groupe qu’il n’était pas là pour participer, mais pour prendre. Et quand on goûte à cette mentalité, on ne revient plus en arrière.

Beaucoup de Marocains sont tristes, mais c’est une tristesse différente. Une tristesse «de riche», si vous me permettez l’expression. On ne pleure pas parce qu’on a été dépassés. On pleure parce qu’on a touché du doigt quelque chose qu’on voulait absolument tenir. On est tristes parce que le Maroc en finale, ce n’est plus un miracle. C’est devenu une habitude qu’on veut transformer en titre. Et ça, c’est le meilleur hommage possible à ceux qui construisent.

Alors oui, on est déçus. Oui, cette finale va faire mal pendant un moment. Parce que les finales perdues laissent toujours un goût amer, surtout quand on joue à la maison, surtout quand on sent que l’histoire nous tend la main. Mais je refuse de tomber dans l’ingratitude. Je refuse de réduire un chantier gigantesque à une rencontre, même si cette dernière compte énormément.

Je préfère retenir ceci: nous sommes entrés dans une ère où le Maroc ne se contente plus d’être invité à la table. Il réclame la place au centre. Cette ère, elle ne garantit pas toujours des trophées. Mais elle garantit quelque chose de plus précieux encore: une identité et une crédibilité.

Et c’est maintenant, dans la frustration, qu’on verra si on a vraiment grandi. Grandir, ce n’est pas seulement gagner. Grandir, c’est encaisser sans se renier. C’est analyser sans brûler. C’est corriger sans démolir. C’est protéger ce qu’on a construit, tout en exigeant mieux. C’est garder la flamme sans alimenter l’incendie.

Coach, tu as remis le Maroc sur la carte. Tu as changé nos mentalités. Aujourd’hui, on est triste parce qu’on a perdu une finale. Hier, on aurait été heureux d’y arriver. Cette différence-là, elle te doit beaucoup.

Et à ceux qui cherchent déjà des coupables, je réponds calmement: le football ne récompense pas toujours les meilleurs, mais il finit souvent par récompenser les plus constants. Si on garde cette exigence, si on garde cette foi, si on garde ce sérieux… la prochaine finale, elle ne sera pas une consolation, mais une revanche.

Par Adil Azeroual
Le 20/01/2026 à 09h37