Patrice Motsepe: une présidence minée par les opacités et les conflits d’intérêts

Aziz Daouda. khadija Sabbar / Le360

ChroniqueDans le football mondialisé, où confiance rime avec revenus, cette présidence à la dérive risque de coûter cher à l’Afrique.

Le 16/02/2026 à 12h08

Élu en mars 2021 à la tête de la Confédération africaine de football (CAF) lors de l’Assemblée générale tenue à Rabat, au Maroc (faut-il le rappeler?), le milliardaire sud-africain Patrice Motsepe promettait une rupture radicale avec un passé de scandales et de mauvaise gestion. Transparence absolue, rigueur financière, modernisation des pratiques: telles étaient les promesses de sa campagne. Quatre ans plus tard, ces engagements sonnent creux. L’institution végète entre discours lisses de réforme et opacités criantes, sur fond de tensions internes, controverses arbitrales et soupçons récurrents de collusion entre pouvoir et intérêts personnels. Le profil de l’homme d’affaires se retrouve au cœur d’un conflit d’intérêt manifeste.

Propriétaire du club sud-africain Mamelodi Sundowns, dont il a confié la gestion à son fils, avec l’aval de la FIFA, Motsepe incarne l’image d’un gestionnaire «corporate» prospère, doté d’un capital financier colossal et de connexions internationales. Mais ce profil expose une faille majeure: la frontière quasi inexistante entre sa présidence de la CAF et ses intérêts privés. La CAF supervise les attributions des Coupes d’Afrique des nations (CAN), les compétitions interclubs et les qualifications mondiales, exerçant un pouvoir immense sur les 54 fédérations africaines. Motsepe navigue ainsi dans un écosystème où chaque décision peut favoriser ses alliances économiques ou son club. Cette porosité alimente les doutes: sert-il prioritairement le football africain, ou consolide-t-il un réseau d’influences personnelles opaques au profit de ses affaires?

La CAF n’est pas une entité administrative lambda. Elle génère des centaines de millions de téléspectateurs par CAN, négocie avec gouvernements, diffuseurs et sponsors. Or, sous Motsepe, la diplomatie sportive reste un terrain miné par des alliances brouillardeuses, où les décisions semblent dictées par des équilibres politiques et d’autres critères liés à la personne du président. Son style repose de plus en plus sur une gouvernance du flou, masquant l’inaction par une «stratégie du consensus permanent». Les décisions structurelles sont constamment différées; les signaux d’écoute, les compliments distribués à profusion et les sourires irradiés en tous lieux dissimulent une indifférence voulue. Fédérations, unions zonales, partenaires et politiques peinent à cerner l’homme ou à percevoir une véritable politique de développement et de justice.

Résultat: une incapacité chronique à trancher. Controverses arbitrales, litiges organisationnels et attributions contestées s’enchaînent sans clarifications publiques. Commissions saisies, rapports annoncés... mais rien de concret ni de pédagogique. Cette dilution technico-politique entretient l’opacité, protégeant la présidence de toute responsabilité directe. En somme, une démocratie de façade et une dilution des comptes.

Sur le papier, Comité exécutif, commissions spécialisées et votes statutaires promettent une gouvernance moderne. Dans les faits, ces organes servent de paravent. En renvoyant les dossiers sensibles vers des commissions, Motsepe se place «au-dessus de la mêlée», invoquant une «responsabilité collective» pour esquiver les critiques. Son but: sortir indemne de chaque scandale ou dérive et elles sont nombreuses. Personne n’est identifiable, personne ne rend de comptes. Une telle culture d’impunité est incompatible avec une institution sportive sérieuse, surtout quand le président cumule affaires privées et pouvoir exécutif. Le chou est bien ménagé, et la chèvre aussi.

Depuis 2021, les fragilités explosent: tensions administratives, plaintes contre des cadres, enquêtes internes sur mauvaise gestion. L’affaire du secrétaire général Véron Mosengo-Omba, avec une enquête en Suisse et des audits internes, illustre cet amateurisme. La CAF brandit un département de conformité et une «tolérance zéro», mais les réponses restent minimalistes: communiqués laconiques, aucun rapport public détaillé. Pas de catharsis, pas de reconnaissance des failles, pas de leçons tirées ni de réformes imposées. Les soupçons persistent, dopés par les liens présumés entre la présidence et les intérêts économiques. Ce scandale met en lumière des opacités persistantes, où les crises sont gérées en vase clos, alimentant les doutes sur la gouvernance et l’équité.

Administrativement, la CAF survit: compétitions lancées, sponsors rassurés. Mais sur le terrain, le fiasco est patent. Règles floues, arbitrage non indépendant: ces maux génèrent rancœurs chez les fédérations lésées, les clubs furieux et les supporters désabusés. La dernière déclaration du patron de l’arbitrage illustre parfaitement la situation suite au scandale de la dernière finale de la CAN. Cette instabilité structurelle mine la crédibilité commerciale et sportive du football continental. L’équilibre de façade cache des frustrations réelles; le leadership est perçu partout comme complice du statu quo regrettable.

Motsepe dispose d’un réseau et d’une influence pour réformer. Au lieu de cela, son obsession des compromis préserve les équilibres au détriment de la rupture promise à Rabat en mars 2021: codification de la transparence, publication des décisions, encadrement strict des conflits d’intérêts, à commencer par les siens. À force de ménager tous les camps, il n’en satisfait aucun, nourrissant une défiance toxique. Un comportement volontaire.

Dans le football mondialisé, où confiance rime avec revenus, cette présidence à la dérive risque de coûter cher à l’Afrique.

Faisons le lien avec ce qui s’est passé au Maroc. Le Royaume promet des choses grandioses à l’Afrique et tient parole. Il est récompensé de la pire des façons: on lui gâche la fête, sans respect pour le pays, pour ses efforts, ni pour le football lui-même. Une image pitoyable du football africain fait le tour du monde. La personne responsable, celle qui doit trancher reste indifférente comme à son habitude en pareil situation. Que fait Motsepe? Il exprime son mécontentement et promet des réformes. Encore des promesses qui sonnent creux. En a t-il vraiment tenu une depuis 2021?

Là aussi, il ménage le chou et la chèvre: business oblige, il est compatissant avec le Maroc et chacun sait pourquoi, mais ne dit mot de ce qu’il faut faire. Il navigue dans sa neutralité obsessionnelle. Il a tout de même réussi à dégoûter les citoyens marocains et pas seulement eux. Nombreux réclament aujourd’hui de tourner le dos à la CAF. Une majorité manifeste ne veut plus de CAN féminine au Maroc ni d’autre compétition sur le territoire national. Réponse de Motsepe: la CAN féminine aura bien lieu aux dates prévues. Certains y ont lu une menace...

Les Marocains sont gentils, accueillants, généreux, mais surtout pas dupes. Ils en ont marre de l’hypocrisie de l’homme et de son institution, et réclament justice. Il leur répond à demi-mot: «allez au TAS si vous voulez une justice...» Le manque de courage est patent. La CAF sous Motsepe est à la dérive.

Par Aziz Daouda
Le 16/02/2026 à 12h08