Football: Quand la passion tue le jeu dans l’impunité et la tolérance

Aziz Daouda. khadija Sabbar / Le360

ChroniqueLorsqu’un entraîneur se permet de manipuler le rythme d’un match pour influencer une décision arbitrale, il ne s’agit plus de stratégie, mais d’une remise en cause des fondements mêmes du sport.

Le 03/04/2026 à 14h26

Le football est d’abord et sans doute une affaire d’émotions. Il est, par essence, un théâtre à ciel ouvert où se jouent les passions humaines dans leur forme la plus brute, probablement la plus primaire. Il génère joie, colère, fierté, humiliation, appartenance. Des tribunes du Camp Nou à celles du Stade Diego Armando Maradona, en passant par la ferveur du Complexe Mohammed V, par les enceintes vibrantes du Stade Léopold Sédar Senghor ou encore le Parc des Princes, le Vélodrome et le Bernabeu, le football dépasse le simple cadre du jeu pour devenir un phénomène social total.

Mais cette intensité émotionnelle, si elle fait la beauté du football, en constitue aussi le danger. Car sans régulation rigoureuse, elle bascule rapidement dans l’excès, puis dans la violence.

Aujourd’hui, force est de constater que les règles existent, mais sont trop souvent contournées, vides de leur substance ou appliquées avec une indulgence déconcertante. Sur les terrains comme dans les tribunes, les dérives se multiplient: insultes envers les arbitres, provocations entre joueurs, contestations systématiques, violences physiques, jets de projectiles, envahissements de terrain, propos xénophobes, délits racistes. Ce qui relevait autrefois de l’exception tend à devenir une norme tolérée. On commence étonnement à s’y habituer.

Les exemples récents sont édifiants. En Espagne, dans des stades pourtant réputés pour leur culture footballistique, des chants racistes continuent d’être scandalisés sans complexe, visant notamment des joueurs comme Vinícius Júnior. Tout récemment c’est la communauté musulmane qui fut insultée. Et pourtant la pépite du football espagnol est actuellement bien musulmane. Un public surchauffé ayant sans doute oublié qu’il n’y a pas si longtemps il était musulman. Parmi ceux qui scandaient ces propositions, et sans aucun doute, certains présagent bien encore les gênes de ce passé récent...

À Dakar, il y a quelques jours, des heurts ont dégénéré, transformant une fête sportive en scène de chaos. En Italie, des incidents impliquant des supporters ayant envahi le terrain, pourtant lors d’un match amical, ont mis en danger joueurs et officiels, rappelant les heures sombres du hooliganisme européen des années 1980. Ces épisodes ne sont pas isolés ; ils traduisent une banalisation inquiétante de la violence dans et autour des stades.

Même au plus haut niveau du football africain, les dérives comportementales deviennent problématiques. La finale de la Coupe d’Afrique des nations 2025 a laissé un goût amer. Ce qui devait être un moment de célébration du football continental a été terni par des comportements contraires à l’éthique sportive. Les pressions sur l’arbitrage, les contestations excessives, les interruptions de jeu se sont banalisées. Lorsqu’un entraîneur se permet de manipuler le rythme d’un match pour influencer une décision arbitrale, il ne s’agit plus de stratégie, mais d’une remise en cause des fondements mêmes du sport.

Malgré l’indignation internationale, les sanctions infligées aux équipes, aux clubs ou aux joueurs concernés restent souvent symboliques, insuffisantes pour éradiquer ces comportements.

Phénomène très étonnant: rarement on a vu les clubs ou les fédérations se désolidariser clairement de ce public-là. Ils s’en accommodent et quand ils le condamnent, c’est du bout des lèvres qu’ils le font dans un ton calfeutré, timide et sans effet.

Le problème est double. D’une part, les règlements disciplinaires existent mais manquent de fermeté. D’un autre côté, leur application souffre d’un manque de cohérence et de courage politique. Les instances comme la FIFA, les confédérations continentales et les fédérations nationales, hésitent à prendre des sanctions réellement dissuasives comme les retraits de points, les huis clos prolongés, les exclusions de compétitions, voire des relégations administratives. Or, sans peur de la sanction, la règle perd toute efficacité.

Il suffit de comparer avec d’autres sports pour mesurer le décalage. Au rugby, par exemple, le respect de l’arbitre est une valeur cardinale. La moindre contestation est immédiatement sanctionnée. En athlétisme, un faux départ entraîne une disqualification immédiate, sans discussion. Le football, lui, tolère encore trop de comportements qui devraient être inacceptables.

Cette permissivité a un coût. Elle fragilise l’image du football, dissuade certaines familles de fréquenter les stades et met en danger la sécurité des acteurs du jeu. Plus grave encore, elle prépare le terrain à des drames futurs. L’histoire nous a déjà appris, à travers des catastrophes comme celle du «Désastre du Stade du Heysel», que la violence dans les stades peut avoir des conséquences tragiques.

Il est donc urgent de réagir. Réguler le football ne signifie pas tuer son âme, mais au contraire la préserver. Il ne s’agit pas d’éteindre les passions, mais de les canaliser. Cela passe par des mesures fortes, par des sanctions exemplaires contre les clubs et les joueurs fautifs, par la responsabilisation des fédérations nationales, l’utilisation accumulée des technologies pour identifier les fauteurs de troubles, et surtout, une volonté politique claire des instances dirigeantes nationales et internationales.

Le football ne peut pas continuer à être ce «marché de l’émotion» livré à lui-même. Car à force de tolérer l’intolérable, il risque de perdre ce qui fait sa grandeur et sa capacité à rassembler plutôt qu’à diviser.

Si la FIFA ne se décide pas à agir avec fermeté, alors le danger est réel: celui de voir le football s’enfoncer dans une spirale où la violence l’emporte sur le jeu, et où, un jour, les drames dépasseront le simple cadre du sport.

La décision tant attendue du Tribunal arbitral du sport (TAS), dans l’affaire de la finale de la CAN 2025, devrait confirmer la rigueur et l’intégrité dans l’application des règles, au moins à ce niveau, renforçant ainsi la crédibilité de la compétition panafricaine et du football en général.

Par Aziz Daouda
Le 03/04/2026 à 14h26