Au café, on l’appelait simplement Si Ahmed. Personne ne savait vraiment depuis quand il s’asseyait à la même table, près de la vitre, avec son petit verre de café noir, son paquet de cigarettes à moitié froissé et ce regard fatigué qui semblait avoir vu passer plus de saisons que la Botola n’en avait réellement connues.
Il était de ceux qui n’ont jamais eu besoin d’élever la voix pour imposer le silence. Il suffisait qu’il enlève ses lunettes, les nettoie lentement avec un mouchoir blanc et les repose sur son nez pour que les plus jeunes comprennent qu’une leçon allait tomber.
Depuis des années, ils étaient là, eux aussi. Les gamins du quartier, ou plutôt la génération des écrans. Ceux qui connaissent mieux les remplaçants de Manchester City que l’histoire de leur propre championnat. Ceux qui vibrent pour le Real Madrid, le FC Barcelone, le PSG, l’Inter ou le Bayern, comme on consomme une série, une tendance ou une vidéo de plus. Pour eux, le football commence en Ligue des champions européenne et se termine sur une application de statistiques.
Alors, l’AS FAR, ils la regardaient souvent de loin. Avec respect parfois, avec indifférence souvent. Un grand nom, oui, mais un souvenir ancien, pensaient-ils. Un monument qu’on photographie sans vraiment y entrer.
Samedi dernier, après la qualification des Militaires pour la finale de la Ligue des champions de la CAF, quarante et un ans après leur dernière apparition à ce stade de la compétition, les jeunes du café ont enfin cessé de parler transferts, stories, highlights et pronostics sur les demi-finales européennes. Pour une fois, c’est l’AS FAR qui occupait toute la pièce.
Si Ahmed a remué son café, regardé les plus jeunes, puis il a lâché, calmement: vous voyez aujourd’hui une qualification. Moi, je vois un rappel.
Ils ont souri. Lui non.
Vous croyez que l’AS FAR revient. En vérité, un club comme l’AS FAR ne revient jamais vraiment, mais se réinstalle simplement à sa place.
Et tout le café s’est tu.
Lui, il ne parlait pas de football comme on commente un match. Il parlait de l’AS FAR comme on parle d’une institution. Pas d’un club construit pour faire joli, pour meubler les week-ends ou pour divertir les réseaux sociaux. Non. Il parlait d’un club né pour durer, pour gagner, pour porter quelque chose de plus grand que lui.
Il disait que dans le football, il existe deux espèces. Il y a les clubs qui vivent dans l’instant, qui cherchent l’applaudissement rapide, la lumière facile ou l’agitation permanente. Et puis il y a ceux qui s’inscrivent dans le temps long, qui traversent les époques sans changer d’âme. L’AS FAR appartient à cette seconde famille. Pas par hasard, mais par nature.
Alors il a commencé son voyage.
Il a rappelé d’abord que l’AS FAR ne s’est jamais pensée comme un simple club de championnat. Le club a été conçu dans le Maroc des fondations, sous l’impulsion de Feu SM Hassan II, avec cette idée qu’une grande équipe devait aussi être une vitrine d’exigence, de discipline et de prestige. Ici, le football n’a jamais été un passe-temps. Il a toujours été une affaire de rang.
Puis Si Ahmed a fouillé dans la mémoire, cette mémoire que les plus jeunes négligent parce qu’elle ne se résume ni en clips ni en hashtags.
Il a parlé des années 60, de l’école de la rigueur, de Guy Cluseau, de Zinaya, Mokhtatif, Allal, Bamous, de cette génération qui n’avait peut-être pas l’esthétique moderne, mais qui avait déjà le sens de l’ordre, de l’effort et du collectif. Il a rappelé qu’en 1970, à Mexico, une forte ossature de l’AS FAR avait aidé le Maroc à tenir debout face au monde.
Et puis il a frappé là où il savait que les jeunes comprendraient enfin.
Vous aimez tant le Real Madrid, non? Alors retenez bien ça: en 1962, l’AS FAR est devenue le premier club marocain à battre le Real Madrid. Pas contre des figurants. Le Real Madrid, le vrai, et à la régulière. Pendant que certains aujourd’hui célèbrent un nul contre un club européen comme un titre, l’AS FAR faisait déjà tomber des géants.
Les jeunes ont baissé les yeux. Le vieux monsieur, lui, continuait.
Il est ensuite passé à l’âge d’or, entre 1984 et 1989. Là, sa voix a changé. Elle s’est faite plus fière, presque tendre. Il a parlé de Mehdi Faria, du meneur d’hommes, capable d’unir la rigueur et le souffle. Il a parlé de cette génération de «soldats-artistes»: Timoumi, Dahane, Laghrissi, Lemris, Hcina, Khairy. Et il a rappelé qu’avant même l’épopée du Maroc à Mexico 1986, c’est une colonne vertébrale largement nourrie par l’AS FAR qui avait contribué à hisser le football marocain.
Puis il a posé la phrase que tout le café attendait: en 1985, l’AS FAR a offert au Maroc sa première Ligue des champions africaine. La première. Pas la deuxième, pas la troisième. La première.
Dans un pays où beaucoup veulent toujours réécrire l’histoire en fonction des modes du moment, cette phrase sonnait comme un rappel à l’ordre. L’AS FAR n’a pas seulement participé à la légende du football marocain. Elle en a rédigé l’un des chapitres fondateurs.
Ensuite, il a évoqué une autre époque, celle de 2004 à 2009, celle de Mhamed Fakhir, puis de Feu Mustapha Madih. Une période différente, moins romantique peut-être, mais tout aussi révélatrice de la nature du club. La Coupe de la CAF en 2005, puis une Botola et deux Coupes du Trône, sont venues rappeler que l’AS FAR savait aussi se réinventer sans se trahir, se réorganiser sans perdre son ADN.
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Mais Si Ahmed n’était pas de ceux qui racontent l’histoire en supprimant les blessures. Il a reconnu les trous d’air, les temps morts et les années d’ombre. 1971-1983, un silence. 1989-2004, une longue traversée. 2009-2019, le brouillard.
Oui, l’AS FAR a douté, a parfois semblé en retard sur le football moderne et a regardé passer le train quand d’autres s’installaient dans le vacarme médiatique. Mais, a dit le vieux monsieur, un lion qui dort reste un lion. Et son réveil est toujours impressionnant.
Les jeunes, cette fois, ne riaient plus du tout.
Alors il a continué, avec cette façon bien à lui d’élargir le cadre. Car pour lui, le retour de l’AS FAR ne se limite pas à l’équipe masculine.
Il a parlé de l’équipe féminine, de ce blason que les joueuses ont refusé de laisser prendre la poussière. Il a parlé des sacres continentaux de 2022 et 2025, de cette domination qui n’a rien d’un accident. Il a cité Chebbak, Er-Rmichi, Rebbah, Badri, Ait El Haj, Redouani, Messoudi, comme on cite des preuves et non des symboles décoratifs. Pour lui, les femmes de l’AS FAR ont maintenu la hauteur du nom quand beaucoup regardaient ailleurs. Elles ont été les éclaireuses du prestige retrouvé.
Après cela, il a désigné le brouhaha du café, puis la rue, puis la ville entière.
Et vous entendez ça? Ce bruit-là, ce n’est pas juste la joie d’un soir. C’est un peuple qui se reconnaît à nouveau.
Il parlait du public militaire, de cette foule parfois discrète, mais toujours là. De Tanger à Lagouira, a-t-il dit, il y a des gens qui portent ce club dans la peau, dans la patience, dans la fidélité. Des supporters qui ont connu les hauts, les creux, les faux départs, les saisons ratées, et qui sont restés debout. Le 12e homme de l’AS FAR n’est pas une formule marketing. C’est une mémoire en mouvement.
Puis il en est venu au présent. À ce qui explique que ce réveil ne soit pas un miracle, mais un processus.
Il a parlé de la reconquête entamée depuis 2021. D’abord d’une gouvernance sobre et stratégique, capable de transformer le 6e budget de la Botola en machine compétitive. Pas besoin de milliardaires fantasques quand on sait penser juste et construire propre. Ensuite, il a parlé de la tactique, d’Alexandre Santos, ce technicien qui a redonné au football du club sa clarté, son organisation, sa logique. Un entraîneur pour qui l’ordre n’est pas l’ennemi du talent, mais sa condition.
Puis le vieux monsieur a pointé du doigt ce qui, selon lui, distingue toujours les vraies institutions des autres: la formation.
Maâmora, a-t-il dit, n’est pas un centre où l’on fabrique des effets de mode. C’est un atelier où l’on forge des joueurs. Igamane, Saouabi, Zouhzouh, Slim… Autant de noms qui rappellent que l’AS FAR sait encore transmettre.
Enfin, il a salué le recrutement intelligent, celui qui ne fait pas forcément le plus de bruit mais qui finit par peser lourd. Bach, Tagnaouti, Carneiro, El Ouadni, Fahli, Hammoudan… Et surtout, il s’est attardé sur Hrimat, capitaine et symbole du mérite, homme passé du football amateur aux sommets du continent.
À ce moment-là, l’un des plus jeunes a fini par demander: donc, pour toi, tout ça n’est que le début?
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Si Ahmed a souri. La première fois de la soirée. Non. Ce n’est pas «que le début». C’est mieux que ça. C’est le retour du sens.
Puis il a marqué une pause, regardé dehors, comme s’il voyait déjà autre chose que la ville, les tables et les scooters qui passaient.
Les 15 et 24 mai, avec un match retour au Complexe Moulay Abdellah, une nouvelle page sera écrite. Peut-être glorieuse, peut-être douloureuse, mais elle sera écrite avec ce que les grandes institutions ont de plus précieux: leur rendez-vous avec l’histoire. L’AS FAR n’a pas rendez-vous avec la chance. Elle a rendez-vous avec son rang.
Personne n’a répondu. Parce qu’au fond, tout était dit.
Et lorsque le vieux supporter s’est levé pour partir, il a simplement lancé, presque pour lui-même: il ne faut jamais réveiller un lion qui dort.
Cette fois, personne n’a trouvé ça excessif. Parce que le géant est bien debout.
Contre Sundowns, ce n’est pas seulement une finale qui attend l’AS FAR. C’est une promesse. Celle d’un nouveau chapitre pour un club qui n’a jamais cessé d’écrire l’histoire, même quand beaucoup avaient cessé de la lire.








