Lions de l’Atlas: Regragui va-t-il apprendre de la CAN et cesser d’écarter les jeunes talents?

Walid Regragui, sélectionneur des Lions de l'Atlas

La défaite du Maroc en finale de la CAN 2026 ne se résume ni à un penalty raté, ni à une décision arbitrale contestée, et encore moins à une soirée mal négociée. Elle agit comme un révélateur. Elle pose une question plus profonde que le simple résultat: la place accordée à la jeunesse et les limites tactiques d’un projet arrivé à un point de saturation.

Le 30/01/2026 à 09h44

18 janvier 2026. Complexe Moulay Abdellah. 90e minute de la finale entre le Maroc et le Sénégal. Avant le penalty manqué de Brahim Diaz. Avant le but refusé aux Sénégalais (l’arbitre a sifflé une faute bien avant). Ibrahim Mbaye, 17 ans, surgit dans un espace minuscule, efface Saibari puis Aguerd et déclenche une frappe lourde du gauche. Yassine Bounou réalise un arrêt réflexe monumental. L’action dure deux secondes, mais raconte une histoire bien plus longue.

Mbaye n’est pas seulement un danger sénégalais. Il incarne une opportunité marocaine manquée. Né d’un père sénégalais et d’une mère marocaine, l’attaquant du PSG avait accepté le principe de rejoindre la sélection nationale. Les échanges avec Walid Regragui ont existé. Le sélectionneur marocain a rencontré à plusieurs reprises le jeune footballeur qui avait confiance dans l’étendue de son talent. Regragui a commencé par proposer à Ibrahim Mbaye de rejoindre l’équipe nationale des U20. Le joueur a répondu qu’il avait sa place avec les grands. Regragui a commencé à négocier comme un épicier en montant d’un cran aux U23. En somme, le sélectionneur marocain ne voulait pas démordre d’une intégration progressive via les équipes de jeunes. Le Sénégal, lui, n’a pas hésité: convocation directe d’Ibrahim Mbaye chez les A, participation à la CAN et Coupe du monde en ligne de mire. Mbaye a choisi la vitesse et le respect du talent de la jeunesse. Et en finale, il a failli écrire l’histoire contre le Maroc.

Ibrahim Mbaye brandissant le trophée à la finale de la CAN devant Walid Regragui qui a refusé de l’intégrer à l’équipe A, est une image cruelle qui dit beaucoup de choses sur la gestion de la nouvelle génération.

Quelques mois plus tôt, le Maroc remportait la Coupe du monde U20 au Chili. Une performance historique qui aurait dû marquer un tournant générationnel. Othmane Maamma, formé à Montpellier et aujourd’hui à Watford, a été élu Ballon d’Or du tournoi. Chef d’orchestre des Lionceaux, décisif dans les grands rendez-vous, il a confirmé son statut en club, au point d’être élu meilleur joueur du Championship en décembre. Il a aussi reçu le trophée de meilleur jeune de l’année lors des CAF Awards, la même soirée où Achraf Hakimi était sacré Ballon d’Or africain. Yassir Zabiri, Soulier d’Or du Mondial U20 avec cinq buts, dont deux en finale, a incarné la même réussite. Pourtant, les deux figures majeures de cette génération restent absentes de la sélection A.

Il ne s’agit pas de brûler les étapes, mais de reconnaître l’excellence quand elle s’impose. Une Coupe du monde de jeunes ne vaut que si elle débouche sur une passerelle vers le très haut niveau. L’exposition au vestiaire des A, au rythme international, à la pression compétitive fait partie de la formation. Sans cette continuité, une fracture silencieuse apparaît: la génération montante observe l’équipe nationale comme un espace difficilement accessible.

Continuité ou inertie?

Durant la CAN, le Maroc a affiché un visage cohérent, mais figé. Le même noyau, les mêmes circuits de jeu, les mêmes équilibres. La stabilité a servi de socle, mais elle a progressivement réduit la capacité d’adaptation. La finale a concentré ces limites: manque de percussion, difficulté à créer dans les petits espaces, variation limitée dans le tempo.

La blessure de Hamza Igamane, arrivé diminué, a accentué cette fragilité. Terminer une finale à dix contre onze n’est jamais un simple accident. À ce niveau, chaque sélection relève d’un calcul stratégique. Le banc doit être capable de modifier un match. Or le Maroc manquait de profils capables de casser le rythme, d’introduire de l’imprévisibilité, de forcer l’adversaire à se réorganiser. Maamma et Zabiri correspondent précisément à ce type de joueurs.

Le modèle argentin

L’exemple argentin illustre une dynamique inverse. Championne du monde 2022, l’Albiceleste aurait pu sanctuariser son groupe. Le sélectionneur argentin Lionel Scaloni a choisi d’injecter du sang neuf immédiatement. Avant même le Mondial U20, il lance Soler, Acuña et Carrizo. Après le tournoi, il intègre Prestianni. Le message est clair: le mérite sportif prime sur la hiérarchie émotionnelle. Lionel Scaloni a convoqué quatre joueurs des U20 qui ont perdu la finale contre le Maroc. Walid Regragui ne s’est intéressé à aucun joueur des champions du monde U20. Est-ce normal?

Le modèle de l’Argentine, l’une des plus grandes nations de football au monde, ne rejette pas l’expérience, mais la combine avec la vitesse, la créativité et la croyance en l’avenir. Le Maroc possède ces deux ressources, mais les active de manière décalée, ce qui crée un risque à la fois sportif et psychologique.

Une génération qui ne perçoit aucune passerelle vers les A finit par hésiter. Les binationaux calculent. Les talents cherchent la voie la plus directe vers la compétition majeure. Une sélection qui tarde à intégrer ses jeunes envoie malgré elle un signal de fermeture. Pire, elle peut faire regretter à certains joueurs le choix de l’équipe nationale et pousser d’autres à reconsidérer ce choix.

Or le Maroc traverse une période exceptionnelle: centres de formation performants, dont l’Académie Mohammed VI, exportation croissante de joueurs, réussite constante des sélections de jeunes. C’est le moment de souder la pyramide, pas de la fragmenter.

La Coupe du monde 2026 approche. Walid Regragui a du caractère. Ce qui est une qualité. Mais avoir du caractère ne veut pas dire s’entêter au point de devenir aveugle et de perdre le discernement. L’équipe marocaine des U20 a perdu en mai 2025 la finale de la coupe d’Afrique, précisément contre le Sénégal. Cinq mois plus tard, elle a gagné au Chili la finale de la coupe du monde contre l’Argentine. On peut rêver à un remake de ce scénario avec l’équipe A. Mais même les rêves les plus fous se réalisent plus aisément lorsqu’ils sont portés par des jeunes décomplexés qui croient à la réussite.

Par Adil Azeroual
Le 30/01/2026 à 09h44