Mondial 2030: Rafael Louzán ou les élucubrations de Pinocchio

Rafael Louzán, président de la Fédération espagnole de football.

ChroniqueLouzán défend une ambition nationale, et c’est son rôle. Le problème apparaît lorsque l’ambition répétée finit par prendre les habits d’un droit acquis.

Le 01/10/2026 à 18h01

Il y a parfois, dans le football, des ambitions qui finissent par se prendre pour des certitudes. À force d’être répétées, martelées, commentées, elles quittent le territoire du souhait pour celui, beaucoup plus incertain, de la vérité supposée. Rafael Louzán, président de la Fédération espagnole de football, en donne une nouvelle illustration lorsqu’il évoque régulièrement le souhait espagnol d’accueillir le dernier acte de la Coupe du Monde 2030.

L’ambition est parfaitement légitime. L’Espagne possède des arguments: ses stades, ses infrastructures, son expérience des grandes compétitions, son poids dans le football mondial. Personne ne lui conteste le droit de défendre son dossier et de plaider pour cette ambition.

Mais entre défendre une ambition et considérer qu’elle vous revient de droit, il existe une frontière. Une frontière que Pinocchio, avec son nez à géométrie variable, aurait probablement beaucoup de mal à franchir sans encombre.

Car le Mondial 2030 n’est pas une propriété espagnole. Il est organisé par trois pays: le Maroc, l’Espagne et le Portugal. Et le Grand Stade Hassan II n’est pas appelé à jouer les figurants dans une histoire écrite ailleurs.

2018-2023: les couloirs du temps

Pour comprendre le scénario, il faut remonter les couloirs du temps. Le 7 août 2018, à Rabat, Luis Rubiales, fraîchement élu à la présidence de la RFEF, rencontre Fouzi Lekjaa. Officiellement, la Supercoupe d’Espagne doit se jouer à Tanger. Mais derrière cette rencontre se dessine déjà une idée plus ambitieuse: celle d’une candidature commune associant l’Espagne, le Portugal et le Maroc.

Quelques mois plus tard, le 19 novembre 2018, lors de la visite de Pedro Sánchez au Maroc, l’hypothèse tripartite est évoquée publiquement. Les contours ne sont pas encore définitifs, mais l’idée est désormais sur la table.

En octobre 2020, l’Espagne et le Portugal annoncent la préparation d’une candidature commune. En 2022, l’Ukraine rejoint le projet avec le soutien de l’UEFA.

Puis vient Kigali. Le 14 mars 2023, lors du Congrès de la FIFA au Rwanda, le message de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, lu par Chakib Benmoussa, annonce officiellement l’intégration du Maroc à la candidature. L’Ukraine se retire et le projet retrouve sa configuration à trois piliers. En décembre 2024, la FIFA désigne officiellement les trois pays comme hôtes de la Coupe du Monde 2030. Le reste appartient à l’Histoire.

Une Histoire qui a donc commencé bien avant que certains ne découvrent, avec une soudaine inspiration, que le dernier acte pourrait être espagnol.

Le Maroc n’est pas une wild card

En juillet 2026, Luis Rubiales, dans un entretien à Informa Radio rapporté par Le360, rappelait une réalité qui mérite d’être entendue. Selon lui: «Sans le Maroc, il aurait été impossible pour l’Espagne d’accueillir la Coupe du monde».

L’ancien président de la RFEF expliquait également que le tandem Espagne-Portugal n’aurait pas disposé des mêmes garanties dans la bataille du vote face à la candidature saoudienne.

Fernando Sanz, ancien défenseur du Real Madrid et impliqué dans le dossier espagnol, a lui aussi reconnu le poids du Royaume, allant jusqu’à considérer qu’il avait peut-être «mieux travaillé» que l’Espagne et que certains Espagnols avaient pu «s’endormir sur leurs lauriers».

Voilà peut-être le premier petit nez de Pinocchio: lorsqu’un récit ancien devient si confortable qu’on finit par le prendre pour une réalité nouvelle. Le Maroc n’est donc pas une wild card, encore moins un manant toléré à la table des seigneurs. Sa place dans cette Coupe du Monde est actée, et non négociée au détour d’une faveur.

Messire Louzán dans son fief de Vigo

Et voilà Rafael Louzán entrant en scène, tel un personnage des Visiteurs égaré dans les couloirs du temps. Messire Louzán, dans son fief de Vigo, sous les armoiries de son royaume footballistique, semble parfois découvrir que le Mondial 2030 ne se joue plus tout à fait selon les cartes d’hier.

Godefroy de Montmirail avait au moins l’excuse du voyage temporel. Louzán, lui, appartient au XXIe siècle, mais semble parfois revenu d’un autre âge, celui d’une seigneurie féodale du temps d’Alphonse VI, avant que Zallaqa ne rappelle brutalement que les certitudes des royaumes ont parfois une fâcheuse tendance à s’effondrer.

Louzán peut évidemment défendre la candidature espagnole. Il peut invoquer la qualité des infrastructures, l’organisation, le poids du football espagnol, ses stades, son histoire et son expérience. Tout cela relève du débat légitime. Mais le palmarès n’est pas un acte notarié.

Cañizares, ancien gardien de la sélection espagnole, a lui aussi souligné la difficulté de cette bataille et le poids du Royaume. Ses déclarations ne valent ni décision de la RFEF ni arbitrage de la FIFA. Elles montrent simplement que, même en Espagne, la question n’est pas aussi simple que certains discours pourraient le laisser croire.

À l’examen, celui qui est vraiment sûr de sa copie ne s’inquiète guère de celle du voisin. Il compose, il relit, il rend sa copie et laisse le correcteur décider.

La FIFA devra arrêter son choix selon les paramètres de l’organisation et ses critères bien spécifiques.

Le palmarès espagnol est une histoire magnifique. Il n’est pas un acte de propriété.

Pinocchio et les droits du scénario

C’est ici que Pinocchio retrouve toute sa place. Le problème n’est pas de savoir si Rafael Louzán dit vrai ou faux lorsqu’il affirme que le dernier acte devrait revenir à l’Espagne. Il défend une ambition nationale, et c’est son rôle. Le problème apparaît lorsque l’ambition répétée finit par prendre les habits d’un droit acquis.

L’Espagne veut ce rendez-vous. Le Portugal observe en guest star, comme le troisième protagoniste d’un scénario où les deux premiers occupent déjà beaucoup de place à l’écran. Le Maroc, lui, entend également défendre ses arguments et son ambition. Chacun peut plaider sa cause, ses infrastructures, son histoire, son public et son projet. Mais aucune répétition médiatique ne transforme une ambition en décision. Il ne manque plus que le notaire de la FIFA pour authentifier l’acte de propriété. Mais le football n’a pas encore inventé le cadastre des finales.

Messire Louzán peut donc continuer à défendre le rêve espagnol. C’est son droit. Mais entre l’ambition et le droit acquis, il y a encore une décision à prendre. Et dans cette histoire, Pinocchio pourrait finir par lui rappeler une règle élémentaire: ce n’est pas parce qu’on répète le titre du film qu’on en possède les droits.

Par Amine Birouk
Le 01/10/2026 à 18h01