La crise qui a secoué la FIFA à propos du projet de cession d’une partie de ses droits commerciaux, connu sous l’appellation «FIFA Forward Entreprise», ne constitue pas seulement un épisode embarrassant de communication. Elle révèle une question probablement fondamentale: qui gouverne réellement la plus puissante organisation sportive de la planète?
À Rabat, à l’issue d’une réunion de crise convoquée pour désamorcer la polémique, le secrétaire général a présenté des excuses officielles, assumant l’entière responsabilité des «erreurs» commises par l’administration. Dans le même temps, Gianni Infantino ressortait de cette séquence avec un soutien unanime du Conseil de la FIFA.
L’affaire semblait close. En réalité, elle ne faisait que commencer.
Une étrange répartition des responsabilités
Dans toute organisation, une règle de gouvernance est généralement admise: plus la décision est stratégique, plus la responsabilité remonte au sommet de la hiérarchie.
Or, la décision ayant déclenché cette crise ne concernait ni un détail administratif ni une simple erreur procédurale. Elle touchait au cœur même du modèle économique de la FIFA et à son avenir financier et allait impacter l’ensemble du monde footballistique. Il est donc légitime de s’interroger: comment un projet d’une telle ampleur aurait-il pu progresser sans validation politique explicite?
Deux hypothèses se présentent.
La première consiste à croire la version officielle. Dans ce cas, l’administration permanente de la FIFA disposerait d’une autonomie suffisamment importante et d’un pouvoir exclusif pour engager des initiatives majeures avant même que les organes élus n’en maîtrisent les conséquences. Une telle situation constituerait un signal d’alarme pour la gouvernance de l’institution.
La seconde hypothèse est politique. Le secrétaire général aurait assumé publiquement les erreurs afin de protéger le président et de préserver la stabilité de l’organisation à quatre ans de la Coupe du Monde 2030 et surtout la veille d’une assemblée générale où le président joue son avenir. Aucune preuve ne permet aujourd’hui d’étayer cette interprétation, mais elle explique pourquoi on peut tout de même rester sceptique.
Dans les deux cas, une même question subsiste: où s’arrête la responsabilité de l’administration et où commence celle des dirigeants élus?
La montée en puissance de la technocratie
Depuis une vingtaine d’années, la FIFA s’est profondément transformée.
Elle n’est plus seulement une fédération internationale regroupant des associations nationales. Elle est devenue une entreprise mondiale générant plusieurs milliards de dollars de revenus, négociant des contrats complexes avec les diffuseurs, les sponsors, les investisseurs et les organisateurs d’événements.
Cette évolution a naturellement renforcé le pouvoir de l’administration permanente: directions juridique, financière, commerciale et secrétariat général.
Comme dans de nombreuses grandes organisations internationales, une technostructure s’est progressivement constituée autour des dirigeants élus.
Ce phénomène n’est pas propre à la FIFA. On le retrouve dans les institutions européennes (Ursula von der Leyen) et même dans certaines agences des Nations unies.
Le danger apparaît lorsque les fonctionnaires permanents deviennent, de fait, les principaux producteurs de la décision, tandis que les organes élus se limitent à l’entériner.
Une gouvernance sous tension
La déclaration de Rabat met en lumière une contradiction de plus en plus visible.
Officiellement, la FIFA demeure gouvernée par son Congrès, représentant les 211 fédérations nationales. Dans les faits, la complexité juridique, financière et commerciale des dossiers confère un poids considérable aux managers salariés.
Cette évolution n’est pas nécessairement négative. Les organisations modernes ont besoin de compétences techniques. Mais elle devient problématique lorsque les mécanismes de contrôle démocratique ne suivent plus.
Si une administration peut engager des décisions majeures sans supervision politique suffisante, la responsabilité des élus s’affaiblit.
À l’inverse, si les élus valident implicitement ces décisions avant de laisser l’administration en assumer seule les conséquences lorsque surgit une crise, la responsabilité politique devient purement théorique.
Dans les deux cas, la gouvernance perd en crédibilité.
Rabat: une gestion de crise révélatrice
La réunion organisée au Maroc a-t-elle permis de désamorcer la crise?
Le choix de Rabat n’était pas anodin. Le Royaume est devenu l’un des partenaires stratégiques majeurs de la FIFA, notamment dans la perspective de la Coupe du Monde 2030. Mais cette séquence laisse une impression paradoxale.
D’un côté, les excuses sont présentées comme suffisamment importantes pour reconnaître une défaillance grave. De l’autre, aucune responsabilité politique n’est véritablement engagée. Cette dissociation entre erreur administrative et responsabilité politique nourrit inévitablement les interrogations.
Dans une démocratie moderne comme dans une organisation internationale, les deux dimensions sont normalement indissociables.
Une question qui dépasse Gianni Infantino
Au fond, la véritable question n’est pas celle de savoir si Gianni Infantino devait ou non être personnellement mis en cause. L’enjeu est beaucoup plus vaste.
Quelle est aujourd’hui la nature de la FIFA?
Est-ce toujours une organisation démocratique dirigée par les fédérations nationales?
Ou une multinationale dont les orientations sont de plus en plus élaborées par une administration hautement spécialisée avant d’être validées par les instances politiques?
Le communiqué de Rabat révèle que cet équilibre devient fragile.
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La croissance économique de la FIFA, son poids financier et la sophistication de ses activités ont renforcé l’influence de sa technostructure.
Il appartient désormais aux fédérations membres de veiller à ce que cette évolution ne conduise pas à un effacement progressif de leur propre pouvoir. Car une institution internationale tire sa légitimité de ses membres élus, non de ses fonctionnaires, aussi compétents soient-ils.
Les excuses présentées à Rabat ont probablement permis peut-être d’éteindre une crise immédiate.
Elles n’ont cependant pas répondu à la question essentielle: comment une décision aussi stratégique a-t-elle pu être portée jusqu’à ce stade? Le temps va s’en charger.
Qu’il s’agisse d’une véritable erreur administrative ou d’un mécanisme classique de protection du leadership, cette affaire souligne la nécessité pour la FIFA de clarifier les responsabilités entre ses organes élus et son administration permanente.
À défaut, le risque est de voir s’installer une gouvernance où les décisions sont prises par des technocrates tandis que les élus n’interviennent que pour en gérer les conséquences politiques.
Une évolution qui poserait une question fondamentale: la FIFA est-elle encore gouvernée par ses membres, ou déjà administrée par sa bureaucratie?
