La présidence de Patrice Motsepe devait incarner une nouvelle ère de stabilité institutionnelle et d’attractivité économique pour le football africain. Au final, le constat est plus nuancé, voire décevant. Si, sur le plan commercial, les chiffres semblent impressionnants, cette réussite tient avant tout à la Coupe d’Afrique des Nations 2025 et, surtout, aux garanties exceptionnelles apportées par le Maroc pour assurer le succès du tournoi. Infrastructures sportives de niveau mondial, capacités hôtelières renforcées, logistique maîtrisée et engagement total de l’État: c’est ce socle solide qui a permis à la CAF de conclure une série d’accords et de bâtir un portefeuille de partenaires d’une ampleur inédite.
Pour l’édition marocaine, plusieurs acteurs majeurs ont ainsi rejoint l’aventure: OCP, Rexona, Danone, Lonaci, Apsonic et Suzuki. À cette liste s’est ajoutée la désignation de Morocco Now comme sponsor officiel de la CAN 2025, annoncée le 18 décembre 2025, symbole fort du positionnement économique et diplomatique du Royaume à travers le sport. Le partenariat avec QNET a, de son côté, été reconduit le 3 novembre 2025 pour l’ensemble des compétitions interclubs de la saison 2025-2026.
Un ensemble contractuel conséquent, à forte valeur financière et symbolique, confirmé par des chiffres éloquents. La CAN 2025 a généré 200 millions de dollars de revenus, contre 98 millions lors de l’édition Côte d’Ivoire-2023 et seulement 5 millions pour Cameroun-2021. Les recettes ont ainsi bondi de plus de 90%, un niveau inédit dans l’histoire de la compétition. Sur le plan commercial, 23 sponsors ont signé pour l’édition marocaine, contre 16 en 2023 et 6 en 2021. Côté diffusion, 111 diffuseurs et détenteurs de droits ont retransmis la compétition en 2025, contre 67 deux ans plus tôt. La CAN 2025 a également franchi un cap populaire, attirant plus d’un million de spectateurs cumulés dans les neuf stades.
Le scandale administratif change-t-il la donne?
C’est précisément dans ce contexte d’euphorie économique que l’enquête du journaliste nigérian Osasu Obayiuwana est venue jeter une ombre juridique sur la gouvernance de la CAF. En cause: une absence de base réglementaire au maintien de Veron Mosengo-Omba au poste de Secrétaire général au-delà d’octobre 2025, date correspondant à la fin de la prolongation maximale prévue par le règlement interne.
La question n’est pas seulement institutionnelle ou politique. Elle est avant tout juridique. Car dans toute organisation, la validité des actes engageant l’institution repose sur la légitimité des autorités qui les signent ou les valident.
Or, élément central du débat: la majorité des contrats de sponsoring et de partenariat évoqués ont été signés après octobre 2025, c’est-à-dire après l’échéance réglementaire théorique du mandat de Veron Mosengo-Omba.
Des contrats automatiquement caducs?
Sur le plan juridique, la validité des contrats signés par la CAF après octobre 2025 soulève une véritable zone de vulnérabilité. Pour Me Mourad Elajouti, avocat au barreau de Casablanca et président du Club des avocats du Maroc, tout commence par une question simple mais fondamentale: celle du pouvoir légal du signataire.
«L’architecture juridique de la CAF repose sur ses Statuts, lesquels définissent précisément les modalités de nomination et les prérogatives du Secrétaire général», rappelle-t-il. Or, en droit, «le mandat est l’acte par lequel le mandant donne au mandataire le pouvoir d’agir en son nom». Dès lors que le terme fixé par l’organe de nomination arrive à échéance, «le lien de droit est rompu de plein droit».
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L’absence de prorogation formelle change tout. «En l’absence d’une prolongation expresse, régulièrement consignée dans un procès-verbal, tout acte accompli après l’expiration du mandat l’est en situation de défaut de pouvoir», souligne Me Elajouti. Une situation que le droit qualifie d’ultra vires, lorsque «l’agent agit au-delà de ses capacités légales».
Les conséquences sont lourdes. Sans entraîner une nullité automatique, cette fragilité ouvre la voie à la contestation. «Les engagements pris dans ce cadre deviennent annulables, et dans certains cas juridiquement inexistants pour la personne morale qu’il prétend représenter», avertit l’avocat.
Le risque est d’autant plus sérieux que les partenaires de la CAF sont des acteurs économiques structurés, soumis à des obligations strictes de conformité. «Les sponsors sont des entités sophistiquées, tenues à des procédures de compliance et de due diligence rigoureuses», insiste Me Elajouti. En droit international des contrats, «un partenaire professionnel ne peut se retrancher derrière l’apparence de pouvoir s’il a négligé de vérifier la capacité du signataire, alors même que les statuts de l’organisation sont publics».
Autrement dit, signer avec un dirigeant dont le mandat est expiré n’est pas un acte neutre. «Le sponsor s’expose à l’exception de nullité que pourrait soulever une fédération membre ou un nouvel exécutif», poursuit-il. Et ce, au détriment d’un principe cardinal: «la sécurité contractuelle, pilier du commerce international, est ici sacrifiée sur l’autel de l’irrégularité statutaire».
Le risque d’une mise sous tutelle
Au-delà des contrats, le danger devient institutionnel. «La régularité de la composition des organes dirigeants est une condition essentielle de validité de leurs décisions», rappelle Me Elajouti, en référence à la jurisprudence constante du Tribunal arbitral du sport. Une décision prise sous l’impulsion d’un Secrétaire général sans titre légal est, par nature, viciée.
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Plus grave encore, ce type de dérive peut exposer la CAF à des sanctions externes. «Le maintien illégal d’un dirigeant constitue une violation caractérisée des principes de bonne gouvernance imposés par la FIFA», souligne l’avocat, évoquant le risque ultime d’une mise sous tutelle via un comité de normalisation.
Enfin, la responsabilité personnelle des dirigeants n’est pas exclue. «Le silence ou la complaisance du Comité exécutif face à cette situation peut être qualifié de faute de gestion», prévient Me Elajouti. En laissant un individu agir sans titre légal, «les administrateurs s’exposent à devoir répondre sur leur patrimoine propre des préjudices financiers subis par la CAF».
C’est donc une insécurité juridique structurelle qui se dessine, et que seul «un retour immédiat à l’orthodoxie statutaire» permettrait de dissiper.
Le silence assourdissant de la CAF
Afin d’éclaircir ces zones d’ombre, nous avons officiellement adressé un courrier à la Confédération africaine de football, sollicitant une clarification juridique écrite sur la situation du Secrétaire général et les conséquences éventuelles sur les actes engageant l’instance. À ce jour, aucune réponse ne nous est parvenue.
Ce silence n’établit pas une illégalité, seul un avis juridique formel pourrait le faire, mais il entretient une incertitude préjudiciable à la crédibilité de l’institution.
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Car pour les partenaires de la CAF, l’enjeu dépasse le strict cadre contractuel. Il touche à l’image, à la gouvernance et à la fiabilité de l’instance avec laquelle ils s’associent.
La CAF n’est pas une entreprise ordinaire. Elle incarne le football africain, ses réformes promises et son ambition de modernité. À ce titre, clarifier rapidement la situation du Secrétaire général n’est pas une option, mais une nécessité institutionnelle.
Patrice Motsepe et Véron Mosengo-Omba.
Juridiquement, les contrats signés par la CAF tiennent encore. Mais politiquement et institutionnellement, le silence fragilise l’édifice. Plus la CAF tarde à clarifier la situation, plus la question cessera d’être technique pour devenir symbolique: celle d’une gouvernance qui prône la transparence, mais peine à l’appliquer à elle-même.
Et dans le football moderne, la crédibilité est souvent aussi précieuse que les trophées.













