Abdellah Ouazane, le pont trop loin de Van der Vaart

Abdellah Ouazane.

ChroniqueLa FRMF a compris qu’il ne suffisait plus d’attendre qu’un joueur devienne une star pour lui proposer le maillot national. Il faut l’identifier plus tôt, l’accompagner, lui présenter un projet et lui donner le sentiment qu’il en fait partie.

Le 29/08/2026 à 14h42

Il y a des sorties médiatiques qui vieillissent mal. Et puis il y a celles de Rafael van der Vaart qui s’évaporent au premier coup de sifflet final, plus vite qu’un stroopwafel sous la pluie d’Amsterdam.

En mars dernier, l’ancien international néerlandais dégainait son plus beau mépris sur Ziggo Sport. Les binationaux qui choisissent le Maroc? Des joueurs qui, selon lui, ne sont «pas assez bons» pour porter le maillot orange. Une petite phrase qui en disait long: dans l’imaginaire de certains consultants bataves, le Maroc resterait une solution de repli, un plan B pour ceux qui n’auraient pas réussi à s’imposer chez les Oranje.

Van der Vaart avait même annoncé, avant le choc entre les deux nations au Mondial 2026, que croiser les Lions de l’Atlas ne serait qu’une simple formalité. Il avait simplement oublié un vieux dicton marocain: «Al-mīdān ya Hmidane». Assez parlé, rendez-vous sur le terrain.

Monterrey, le pont trop loin

Ce soir-là, à Monterrey, le terrain avait déjà rendu son verdict. Ceux qui me suivent se souviennent peut-être de ce carnet de voyage où je racontais la fournaise du BBVA, les trompettes des Mariachis reprenant Cielito Lindo dans les tribunes, et cette vieille blessure mexicaine du «No era penal» que le Maroc était venu, sans le savoir, aider à refermer. Une nuit où les Oranje sont venus avec leurs certitudes, et les Lions avec leur art du mouvement — chaque passe un signe, chaque déplacement une ligne, chaque combinaison une arabesque. Une géométrie mouvante qui n’aurait pas dépaysé Cherkaoui, Belkahia ou Melehi, quand les Pays-Bas, eux, pouvaient bien convoquer Rembrandt, Van Gogh ou Spinoza. La «formalité» annoncée par Van der Vaart s’était déjà transformée en désillusion, avant même que le rideau ne retombe.

Le dernier coup de pinceau

Comme si Monterrey ne suffisait pas, le dernier coup de pinceau est venu d’Abdellah Ouazane. À 17 ans, la pépite de l’Ajax Amsterdam, meilleur joueur de la CAN U17 2025, vient de confirmer son choix irrévocable pour le Maroc.

Et devant la classe pure du gamin, Van der Vaart a rangé ses certitudes au vestiaire. Son verdict tient en trois mots: «Il est exceptionnel.»

Voilà le consultant rattrapé par le terrain, puis par le talent. Celui qui expliquait que les joueurs choisissant le Maroc n’étaient pas assez bons pour les Pays-Bas vient de reconnaître le caractère exceptionnel d’un garçon qui, lui, a choisi le Maroc. Le football lui a présenté l’addition. Et celle-ci commence à être salée pour la KNVB.

Rendons tout de même à César ce qui appartient au fair-play. Même tardif. Même arrivé à l’heure du thé à la menthe plutôt qu’à celle du café bien de chez lui.

De Boussata à Ouazane

Cette histoire ne date pas d’hier. En 1999, à Arnhem, Dries Boussata débutait sous le maillot orange face à son pays d’origine, sous les sifflets nourris d’un public à majorité marocaine. L’ambiance n’avait rien d’un paisible marché aux fleurs.

Plus tard, Khalid Boulahrouz choisissait les Pays-Bas, marqué par le gouffre d’amateurisme qui caractérisait alors la gestion de la FRMF. Des années plus tard, un soir de Ligue des Champions entre Barcelone et Chelsea, il racontera en off à Lino Bacco une anecdote qui en dit long sur cette époque: un démarcheur prétendant représenter la fédération l’avait contacté pour lui demander d’acheter lui-même son billet d’avion afin de rejoindre le rassemblement des Lions. Une époque où la FRMF gérait son mercato avec la rigueur budgétaire d’un touriste comptant ses derniers dirhams sur la Koutoubia.

Ibrahim Afellay franchira lui aussi le pas vers les Oranje, sans jamais renier ses racines.

Puis est venue l’époque de l’incompréhension. En 2016, lorsque Hakim Ziyech ou Oussama Tannane tournaient le dos à la sélection batave, Marco van Basten qualifiait leur démarche de «stupide». En 2019, Ruud Gullit menaçait presque de remettre en cause la formation des binationaux s’ils finissaient par choisir le Maroc. Comme si le talent avait une adresse postale. Comme si une fédération pouvait envoyer la facture de sa formation à un joueur devenu adulte.

Depuis, le décor a changé. Hakim Ziyech l’avait déjà résumé par une phrase simple: son choix pour le Maroc s’était fait «avec le cœur». Noussair Mazraoui l’avait ensuite confirmé face à Ronald Koeman. Ouazane vient de l’inscrire dans une nouvelle génération.

Le Maroc ne récupère plus les joueurs abandonnés. Il séduit désormais ceux que la KNVB veut conserver. Le rapport de force a changé de camp.

La bataille commence chez les jeunes

Cette bascule n’est pas le fruit du hasard. La FRMF a compris qu’il ne suffisait plus d’attendre qu’un joueur devienne une star pour lui proposer le maillot national. Il faut l’identifier plus tôt, l’accompagner, lui présenter un projet et lui donner le sentiment qu’il en fait partie. C’est tout le sens du travail engagé avec les sélections de jeunes, dès les U15 et les U17.

Les binationaux découvrent désormais très tôt les infrastructures, l’encadrement, les coéquipiers et l’environnement des Lions. Ils ne sont plus simplement sollicités au moment où vient l’heure du choix définitif. Ils grandissent avec le projet marocain.

La bataille ne se joue donc plus seulement dans les bureaux des fédérations. Elle commence sur les terrains des académies.

La FRMF ne court plus uniquement derrière les talents arrivés à maturité. Elle construit avec eux une histoire avant qu’ils ne deviennent des stars. C’est toute la différence.

Quand la KNVB change de méthode

Face à cette nouvelle réalité, la KNVB a elle aussi changé de méthode. Le temps des reproches semble désormais révolu. Place à la diplomatie.

Ismaïl Aissati a intégré le staff des sélections de jeunes néerlandaises. Adil Ramzi vient, lui, d’être attiré aux côtés de Xavi Hernández. Ce n’est évidemment pas anodin. La KNVB entend profiter de l’expérience, du réseau et des origines de ces techniciens pour rester au plus près des jeunes talents de la communauté néerlando-marocaine.

Autrement dit, le discours a changé. On ne retient plus les binationaux en leur expliquant qu’ils ne sont pas assez bons pour le Maroc. Il faut désormais leur donner envie de rester néerlandais.

Van Persie, le prochain tableau?

Et se profile déjà le dossier le plus fascinant : Shaqueel van Persie. Le fils d’une icône absolue des Oranje et d’une mère marocaine très attachée à ses racines se trouve à la croisée de deux mondes. D’un côté, la tulipe. De l’autre, l’étoile verte. Le vélo et la médina.

Voir le fils d’un monstre sacré du football néerlandais prêter une oreille attentive au projet des Lions constituerait un séisme symbolique pour la KNVB. Ce serait aussi la démonstration que le modèle marocain ne frappe plus seulement aux portes des familles de la diaspora. Il s’invite désormais jusque dans les foyers des légendes du football néerlandais.

Horizon 2030

C’est précisément ce que certains consultants n’ont jamais voulu comprendre. Le choix des Lions ne relève ni d’un calcul par défaut, ni d’un plan B. Il s’appuie sur une mémoire de sacrifices familiaux, sur un climat sociopolitique parfois pesant aux Pays-Bas, mais surtout sur l’immense pouvoir d’attraction d’un Maroc désormais installé au sommet du football mondial.

Le Maroc a changé. Sa sélection est désormais reconnue mondialement. Son football a grandi. Son ambition a changé d’échelle. Et désormais, tout s’inscrit dans un nouvel horizon: 2030. L’organisation de la Coupe du monde sur son sol donne une nouvelle dimension à cette ambition.

Il ne s’agit plus seulement de porter le maillot du pays des parents. Il s’agit de rejoindre une sélection qui compte, un projet qui regarde vers les sommets et une génération qui veut écrire son histoire. Le Maroc ne demande plus à être choisi par défaut. Il veut être choisi par conviction.

Hier, choisir le Maroc pouvait être présenté comme un choix sentimental. Aujourd’hui, c’est aussi un choix sportif. Demain, à l’horizon 2030, ce pourrait être le choix d’un projet mondial.

L’étoile verte n’est plus un refuge. Elle est devenue une destination. Alors, à force de distribuer les bons points et de balancer des jugements hâtifs, nos amis bataves feraient bien de tourner sept fois leur langue dans leur bouche. Ou, à défaut, sept fois leur vélo autour du pâté de maisons pour calmer leurs nerfs. Après tout, les oranges sont pressées.

Cela éviterait peut-être à Rafael van der Vaart de nous servir à l’antenne ce que nos voisins belges appellent si joliment des carabistouilles.

Par Amine Birouk
Le 29/08/2026 à 14h42