Yanis Begraoui s’affirme cette saison comme l’une des belles révélations marocaines en Europe. À 24 ans, l’attaquant réalise un exercice abouti avec Estoril, en Primeira Liga, où ses prestations ne passent plus inaperçues. Pour Le360 Sport, le champion d’Afrique U23 revient, dans un entretien exclusif, sur son parcours, sa saison et ses ambitions avec la sélection marocaine.
Le360 Sport: Comment vous sentez-vous en ce moment?
Yanis Begraoui: Je me sens très bien, aussi bien physiquement que mentalement. C’est ma deuxième saison ici, et la confiance que l’on m’accorde me permet d’assumer davantage de responsabilités. Je m’inscris dans la continuité de la saison passée, et les sensations sont vraiment bonnes.
Après une saison 2023/24 plutôt compliquée, vous avez fait le choix de rejoindre Estoril. Qu’est-ce qui a motivé cette décision?
À ce moment-là, j’avais surtout besoin de retrouver du temps de jeu et d’assumer davantage de responsabilités. Estoril m’a accordé cette confiance dès mon arrivée, et ça a fait toute la différence. Partir de France n’était pas une priorité en soi, mais je cherchais avant tout un environnement sain, propice à ma progression et à une relance progressive. Avant de m’engager, j’ai échangé avec le président et l’entraîneur. La discussion s’est faite à distance, puisque j’étais en rassemblement de fin de saison avec la sélection U23. Le courant est tout de suite bien passé. Le projet qu’ils m’ont présenté correspondait à mes attentes, avec une vision du football et de mon rôle dans l’équipe qui rejoignait parfaitement la mienne.
Vous réalisez la saison la plus aboutie de votre carrière, avec 19 buts en championnat. Vous attendiez-vous à avoir un impact aussi rapide?
Je connais mes qualités, donc je savais que j’étais capable de faire de belles choses. Mais pour moi, l’essentiel ne se résume pas aux chiffres. Ce qui compte avant tout, c’est d’être impliqué dans toutes les phases du jeu, aussi bien défensives qu’offensives. En fournissant les efforts et en gardant cette régularité, les buts finissent naturellement par venir.
Qu’est-ce qui explique une telle alchimie avec votre entraîneur, Ian Cathro?
C’est quelqu’un qui connaît parfaitement les exigences du très haut niveau. Il a côtoyé de grands joueurs, travaillé dans des clubs importants et auprès d’entraîneurs reconnus. Dès mon arrivée, il a cherché à me faire progresser dans plusieurs aspects de mon jeu, tout en m’apportant la confiance dont j’avais besoin à ce moment de ma carrière. C’est un coach très formateur, avec une vraie exigence au quotidien. Il prône un football offensif, tourné vers la domination, où chacun doit être impliqué. C’est une philosophie qui correspond totalement à mon style de jeu et qui me permet de m’exprimer pleinement sur le terrain.
Qu’est-ce qui a évolué dans votre jeu depuis votre passage en France?
Je pense qu’aujourd’hui, j’ai une bien meilleure compréhension du jeu. Je suis plus patient et davantage tourné vers l’efficacité. Au Portugal, tu es obligé de réfléchir plus vite et plus juste, parce qu’il peut arriver que tu n’aies qu’une seule occasion dans un match. Du coup, je me prépare pour être prêt à ce moment-là et faire la différence quand l’opportunité se présente.
Votre équipe affiche une identité résolument offensive, mais elle sait aussi faire le dos rond par moments. Comment adaptez-vous votre jeu en fonction des différents scénarios de match?
Le football, c’est une adaptation permanente. Il y a des matchs où les espaces sont nombreux, d’autres où ils se font plus rares. Dans ces moments-là, j’essaie d’ajuster mes déplacements en fonction des besoins de l’équipe, de me positionner juste et de trouver le bon timing. Être décisif, c’est avant tout être présent au bon endroit, au bon moment, et savoir lire le rythme du match.
Être décisif, ce n’est pas uniquement marquer. Parfois, c’est faire le bon appel pour libérer un espace à un partenaire, ou initier une action qui permet à l’équipe de ressortir proprement le ballon et d’aller au bout. En tant que numéro 9, cette capacité d’adaptation est essentielle, car d’un match à l’autre, le système et l’adversaire changent, et il faut toujours savoir s’ajuster.
Comment définiriez-vous votre style de jeu?
Je me considère comme un numéro 9 polyvalent, qui n’aime pas rester fixe. J’ai besoin de bouger, de participer au jeu et de créer des espaces pour mes partenaires. J’aime m’impliquer dans les sorties de balle et apporter des solutions, plutôt que de rester en pointe uniquement pour conclure les actions.
Je suis constamment en mouvement, avec cette volonté d’être décisif, que ce soit par un but, une passe ou un déplacement qui crée le décalage. Comme je le dis souvent, être décisif ne se limite pas à marquer, c’est aussi savoir faire la différence dans la construction.
Le poste qui me correspond le mieux reste celui de numéro 9. Sur le papier, je suis en pointe, mais j’ai une certaine liberté qui me permet d’interpréter le jeu à ma manière et de faire les choix qui servent le collectif.
On vous voit souvent utiliser votre pied gauche. Vous considérez-vous comme ambidextre?
(Rire) Ce n’est pas la première fois qu’on me pose cette question. Je suis droitier de base, mais je n’ai aucune difficulté à utiliser mon pied gauche, comme sur mon dernier but face à Porto. Sur le terrain, je ne me pose pas la question du pied fort ou du pied faible: j’utilise simplement celui qui est le plus adapté à la situation.
Être à l’aise des deux pieds est un vrai avantage. Cela me rend plus imprévisible et complique la tâche des défenseurs. Aujourd’hui, avec l’analyse vidéo, tout est décortiqué, et les adversaires cherchent souvent à t’orienter vers ton pied supposé faible. Dans mon cas, c’est plus difficile pour eux de me piéger, car je peux utiliser les deux pieds de manière naturelle et instinctive.
Vous êtes également le tireur de penalty de votre équipe. Travaillez-vous spécifiquement cet exercice à l’entraînement?
Bien sûr, c’est un exercice que je travaille régulièrement. Il n’y a pas de hasard dans ce geste, il faut l’entretenir en permanence. Marquer un penalty n’est jamais simple, et même si ça peut arriver d’en manquer, je fais tout pour maximiser mes chances de réussite en le travaillant au quotidien. J’ai d’ailleurs presque toujours été désigné tireur de penalty par mes entraîneurs par le passé, c’était déjà le cas à Pau.
Pouvez-vous citer trois qualités qui vous définissent le mieux?
Je dirais que je suis un finisseur, avec une bonne intelligence de jeu, et quelqu’un de généreux, aussi bien dans les efforts que dans mon implication au service de mes partenaires.
DR
Vous avez connu la Ligue 2, puis la Ligue 1, et aujourd’hui la Primeira Liga au Portugal. Quelles différences percevez-vous entre ces championnats?
Je dirais qu’en France, le jeu est très axé sur l’impact physique, alors qu’au Portugal, l’accent est davantage mis sur la tactique, le positionnement et l’organisation collective. Mon passage en France m’a énormément apporté et m’a permis d’atteindre ce niveau. Au Portugal, j’ai surtout progressé dans ma lecture du jeu. Aujourd’hui, je me sens plus complet dans mon rôle d’attaquant. En France, beaucoup de matchs peuvent se débloquer sur des exploits individuels, alors qu’ici, les actions de but sont souvent le fruit d’un travail collectif, avec l’implication de plusieurs joueurs.
Quel est votre meilleur souvenir depuis votre arrivée au Portugal?
Battre le record de buts du club sur une saison en championnat, c’est forcément quelque chose de très spécial. Entrer dans l’histoire d’un club, surtout en arrivant de l’étranger, c’est une sensation unique. Je sens que ça a marqué les esprits: encore aujourd’hui, en sortant de l’entraînement, on m’en parlait. C’est une vraie récompense, à la fois pour mon travail personnel et pour celui de toute l’équipe. Même si c’est un record individuel, je le considère avant tout comme une réussite collective.
Au-delà de ça, il y a aussi ce sentiment de progression depuis mon arrivée au Portugal. Ce n’est pas un souvenir précis, mais c’est quelque chose de très fort pour moi. Ça me permet de mesurer le chemin parcouru, de voir que j’ai franchi un cap et réussi à dépasser les moments plus difficiles que j’ai pu traverser.
Quel est le conseil le plus précieux qui vous a aidé à surmonter ces périodes difficiles?
Le conseil le plus important m’a été donné par mon père. Il m’a toujours répété de rester constant dans le travail et de transformer chaque épreuve en source de motivation. Il insistait aussi sur la confiance en Allah, en me disant que le travail et l’honnêteté finissent toujours par être récompensés, et que personne n’est laissé de côté.
Quand j’avais peu de temps de jeu à Toulouse, je gardais ces paroles en tête. Je savais que j’avais des qualités, que ça pouvait ne pas fonctionner à un endroit mais réussir ailleurs. Je n’ai donc jamais baissé les bras. C’est ce qui m’a permis de garder une éthique de travail irréprochable et de continuer à avancer.
«J’ai soulevé la CAN en étant meilleur buteur de la compétition, même dans mes rêves, je n’aurais pas pu y croire.»
— Yanis Begraoui
Quel est le meilleur souvenir de votre carrière?
Sans hésiter, la victoire de la CAN U23. Franchement, j’ai du mal à trouver les mots pour décrire ce que j’ai vécu à ce moment-là. Disputer une CAN dans mon pays, au Maroc, devant ma famille, c’était déjà exceptionnel. J’ai soulevé la CAN en étant meilleur buteur de la compétition, même dans mes rêves, je n’aurais pas pu y croire. C’est un moment inoubliable, je n’ai jamais revécu ce sentiment.
Vous rendez-vous souvent au Maroc?
Je suis originaire de Meknès et je retourne au Maroc chaque année, dès que j’en ai l’occasion. C’est un endroit qui m’équilibre en dehors du terrain, j’ai besoin d’y aller pour me ressourcer. Retrouver ma famille, passer au «hanout», partager des moments simples avec les gens… il n’y a qu’au Maroc que je ressens cet apaisement.
Depuis tout petit, j’y passais deux mois complets chaque été pendant les vacances scolaires, et c’est aussi grâce à ça que je parle aujourd’hui couramment la darija. À Meknès, les étés sont caniculaires: je me souviens qu’on sortait jouer au foot juste après le fajr, parce qu’en journée, c’était tout simplement impossible. L’après-midi, même faire la sieste devenait compliqué avec la chaleur… et les mouches qui venaient te déranger dès que tu t’endormais (rires). Franchement, le Maroc, ce ne sont que des souvenirs magnifiques.
Vous avez connu toutes les catégories de jeunes avec l’équipe de France. N’avez-vous jamais hésité à porter les couleurs du Maroc?
Non, pas du tout, ça a été une décision naturelle. J’ai évolué avec l’équipe de France chez les jeunes, j’ai disputé l’Euro et j’ai même été surclassé, mais le Maroc fait partie de moi, de mon histoire et de ma famille. J’y suis profondément attaché, donc le choix s’est imposé comme une évidence.
Au vu de la saison que vous réalisez, sentez-vous que la sélection se rapproche peu à peu?
La sélection est toujours dans un coin de ma tête, mais je reste avant tout concentré sur mes performances en club. Le plus important, c’est la régularité et la capacité à montrer mes qualités chaque week-end. C’est un honneur de voir et d’entendre que des supporters me soutiennent et me réclament. Savoir qu’une partie du public attend de me voir en sélection, c’est forcément motivant. Mais je garde les pieds sur terre: tout passe par mes performances en club. Si je ne suis pas au niveau, je ne peux pas prétendre à une place.
«À moi de faire ce qu’il faut sur le terrain, et la première sélection viendra.»
— Yanis Begraoui
Mais à quelques semaines d’une Coupe du monde, est-ce que cette idée prend un peu plus de place que d’habitude?
J’arrive à gérer tout ça. Le plus important, ce n’est pas d’y penser, mais de continuer à performer. Si je maintiens ce niveau et que je reste décisif, il n’y a pas de raison que mon heure ne vienne pas. À moi de faire ce qu’il faut sur le terrain, et la première sélection viendra, inchaAllah.
Après, je ne vais pas le cacher: disputer une Coupe du monde, c’est un rêve. Ce que j’ai vécu avec les U23 était déjà incroyable. La seule chose qui pourrait me faire revivre des émotions similaires, ce serait de connaître la même chose avec l’équipe A. J’ai envie de gagner des trophées avec mon pays et d’y contribuer pleinement.
Le fait que Mohamed Ouahbi soit venu me voir jouer face au FC Porto, c’est forcément positif. Savoir que l’on est suivi, ça motive encore plus et ça montre que je suis sur la bonne voie. Je suis content qu’il ait pu me voir marquer, même si le résultat n’était pas au rendez-vous, et qu’il ait apprécié ma prestation. À moi de continuer sur cette lancée pour espérer être appelé un jour.
Vous connaissez déjà plusieurs joueurs de l’équipe A. Êtes-vous toujours en contact avec certains d’entre eux?
Oui, bien sûr. Lors de la CAN U23, on avait un groupe très talentueux avec Abde, Chadi Riad, Saibari, El Khanouss, Targhaline et d’autres encore. On a vécu quelque chose de fort, donc forcément, ça crée des liens qui restent. On est toujours en contact, et c’est un plaisir de suivre leurs parcours, de voir leur évolution. C’est beau de constater que certains, avec qui j’ai remporté la CAN U23, sont aujourd’hui champions d’Afrique avec l’équipe A.
Je suis quelqu’un de simple, j’aime prendre des nouvelles et suivre ce que deviennent les autres en club. Et forcément, si j’ai la chance d’être appelé, je les retrouverai, donc le plaisir sera encore plus grand. Connaître déjà des joueurs dans un groupe, ça aide aussi à s’intégrer plus facilement.
Lire aussi : Entretien avec Issame Charaï: «Voir mes joueurs réussir en équipe A me rend très fier»
Il y a aussi des joueurs que je connais sans avoir joué avec eux. Je pense notamment à Achraf Hakimi: on s’est affrontés à plusieurs reprises, le feeling est toujours bien passé sur le terrain, il m’avait même offert son maillot. De manière générale, quand tu croises un Marocain sur un terrain, il y a naturellement du respect et une forme de connexion qui s’installe, on se comprend rapidement.
Si vous pouviez être aligné dans un quatuor offensif de rêve, avec quels joueurs aimeriez-vous évoluer?
Franchement, tu me fais rêver (rires)! Je mettrais Lionel Messi à droite, Zinedine Zidane en numéro 10 derrière moi, et Thierry Henry à gauche, avec moi en pointe.
Pour terminer, quels sont vos objectifs?
Je reste concentré sur le présent. À court terme, mon objectif est de performer contre Braga ce dimanche et d’être décisif. Ensuite, à moyen terme, j’ambitionne d’être sélectionné pour la Coupe du monde. Au quotidien, ma motivation est claire: évoluer dans les meilleurs championnats et rejoindre les plus grands clubs. J’y pense souvent, et c’est ce qui me pousse à travailler chaque jour pour atteindre ces objectifs.








