Le paradoxe se répète. Le Maroc atteint les demi-finales du mondial 2022 et les quarts de finale de celui de 2026. Ils s’installent durablement dans le Top 10 mondial et remportent la CAN 2025. Pourtant, le marché des transferts ne reflète pas cette ascension.
Après le Qatar, Azzedine Ounahi, révélation du tournoi, quitte Angers pour Marseille contre 8 millions d’euros, plus 2 millions de bonus. Malgré ses performances «XXL», Angers reçoit alors peu d’offres concrètes. Son parcours interroge: Marseille, un prêt au Panathinaïkos, puis Girona pour environ 6 millions d’euros. Le Mondial ne l’a donc pas propulsé vers un très grand club européen.
Il n’est pas le seul. Sofyan Amrabat, brillant au Qatar, n’a jamais durablement franchi le dernier palier, malgré son passage à Manchester United. Youssef En-Nesyri a quitté Séville pour Fenerbahçe et Bounou vers l’Arabie saoudite plutôt que pour un cador européen. Hakim Ziyech a connu une trajectoire descendante après Chelsea. Sofiane Boufal, marquant en 2022, n’a pas confirmé cette exposition par une explosion de carrière.
Certains cadres de l’épopée qatarie évoluaient déjà à bon niveau avant le tournoi: Achraf Hakimi était au PSG, Noussair Mazraoui au Bayern, Nayef Aguerd à West Ham, Ziyech à Chelsea, Amrabat à la Fiorentina et En-Nesyri à Séville.
La Coupe du monde ne leur a pas offert un meilleur statut.
Le paradoxe de 2026
Après une nouvelle Coupe du monde réussie, on pouvait imaginer une accélération. Le Maroc atteint les quarts de finale et devient la première sélection africaine à atteindre ce stade à deux reprises. Mais combien d’internationaux marocains sont réellement proches du Real Madrid, de Manchester City, de Liverpool, d’Arsenal, du Bayern ou du PSG ?
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Le cas Ismaël Saibari est spectaculaire, mais son transfert au Bayern Munich était déjà préparé avant le Mondial. Le club bavarois l’a recruté pour environ 55 millions d’euros, avec un contrat jusqu’en 2031. Son arrivée relève donc davantage de la confirmation que de l’effet Coupe du monde.
Ayoub Bouaddi, un autre cas de figure. À 18 ans, il va rejoindre Manchester City contre 100 millions d’euros. Révélé à Lille, le Maroc lui a offert une vitrine mondiale.
Le cas Aguerd, un signal de marché
Le cas Nayef Aguerd est plus troublant encore. Après une saison remarquée à la Real Sociedad en 2024-2025, son retour en Espagne semblait acquis cet été. Marseille et la Real Sociedad auraient trouvé un accord pour un prêt payant de 2 millions d’euros, assorti d’une option d’achat de 17 millions. Aguerd avait même passé sa visite médicale, avant que l’opération ne s’effondre. Le défenseur central marocain de 30 ans, international expérimenté, passé par la Premier League et la Liga, titulaire d’une sélection demi-finaliste et quart finaliste de la Coupe du monde, championne d’Afrique, peine à sécuriser une place dans un club comme la Real Sociedad. Ce n’est pas une catastrophe. C’est un signal de marché.
Une équipe plus forte que ses individualités?
La question est dérangeante: la réussite exceptionnelle de la sélection a-t-elle créé une illusion collective sur la valeur individuelle de certains joueurs?
Une équipe nationale peut être nettement supérieure à l’addition de ses talents. Le Maroc de Regragui et celui de Ouahbi l’a démontré: organisation défensive, discipline tactique, solidarité, transitions rapides, gardien de haut niveau et exploitation optimale des qualités de chacun.
Cela ne signifie pas que tous ses joueurs avaient individuellement le niveau du Real Madrid, de Manchester City ou du Bayern.
Un international peut être excellent dans un système de sélection sans appartenir à l’élite mondiale en club. C’est fréquent, et la Coupe du monde accentue ce phénomène: quatre ou cinq semaines de compétition, un dispositif parfaitement assimilé, une intensité exceptionnelle et une visibilité planétaire peuvent magnifier un joueur.
Mais les recruteurs n’évaluent pas seulement un Mondial. Ils analysent une saison complète: la régularité, les minutes jouées, les blessures, les données physiques, le comportement tactique, la qualité des adversaires, ainsi que la capacité à performer tous les trois jours dans un contexte différent. C’est probablement là que certains internationaux marocains rencontrent leurs limites.
Le marché paie la régularité
Le football moderne ne rémunère pas seulement le talent: il paie sa répétition.
Un joueur capable de livrer six grands matches en sélection, mais intermittent en club, ne vaut pas autant qu’un autre qui enchaîne quarante performances solides par saison. Le Maroc compte de nombreux joueurs capables d’atteindre ponctuellement un niveau de 7,5 ou 8 sur 10, et quelques-uns de monter à 9. Il possède encore trop peu de joueurs capables de rester à 8,5 ou 9 sur 10 pendant 50 matches, dans un championnat majeur.
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Achraf Hakimi incarne l’exception. Son statut s’est construit au Real Madrid, à Dortmund, à l’Inter puis au PSG, bien avant l’explosion des Lions au Qatar. Saibari et Bouaddi peuvent devenir les prochains contre-exemples, mais ils devront le prouver sur la durée.
Il serait injuste d’accuser Regragui, ou Mohamed Ouahbi, d’avoir surestimé leurs joueurs. Leur mission consiste à bâtir la meilleure équipe possible, non à fixer la valeur marchande de chacun. Ils ont sélectionné ceux capables de remplir une fonction précise dans un système, et les résultats leur ont donné raison. Mais une réussite collective peut masquer des plafonds individuels.
Le Maroc est désormais une grande nation de football. Il n’est pas encore une grande nation exportatrice de joueurs d’élite. La différence est majeure.
L’objectif ne doit plus seulement être d’avoir des internationaux dans les grands championnats, mais de placer 10 à 15 joueurs comme titulaires réguliers dans les 20 ou 30 meilleurs clubs d’Europe. Cela suppose d’améliorer la formation, la détection, la préparation physique, l’encadrement psychologique, l’accompagnement des jeunes et la qualité du suivi de carrière.
Le paradoxe marocain tient peut-être en une phrase: le pays a construit une sélection meilleure que la valeur moyenne de ses individualités.
C’est une réussite remarquable, mais aussi un avertissement. Car si, après deux Coupes du monde historiques, une CAN remportée et une place durable parmi les meilleures nations, les grands clubs ne se précipitent toujours pas sur les internationaux marocains, il faut accepter de poser la question inconfortable: L’Europe sous-estime-t-elle les joueurs marocains, ou les Marocains surestiment-ils parfois leur niveau individuel réel?
