Adieu Hamad Kalkaba Malboum, mon ami, mon frère, mon président

Aziz Daouda. khadija Sabbar / Le360

ChroniqueAvec la disparition de Hamad Kalkaba Malboum, c’est une certaine idée du dirigeant sportif africain qui s’efface: un homme de terrain, de réseaux, de conviction et de patience stratégique. Un homme qui estimait que l’Afrique devait apprendre à peser dans les institutions internationales, plutôt que de simplement y participer.

Le 13/05/2026 à 17h54

La disparition de Hamad Kalkaba Malboum, mon ami, mon frère, mon président, marque un tournant douloureux pour le sport africain. Avec lui s’éteint l’un des derniers grands bâtisseurs d’une génération qui croyait que l’Afrique pouvait conquérir sa place dans les instances sportives mondiales non pas par la plainte, la victimisation ou la marginalité, mais par le travail, l’organisation et la constance.

Né en 1950 à Kawadji, près de Kousséri, (Extrême-Nord du Cameroun), pays qu’il chérissait tant, Hamad Kalkaba Malboum aura traversé plusieurs vies en une seule existence. Il fut militaire, gendarme, athlète, administrateur, diplomate sportif et, surtout, militant infatigable de la cause sportive camerounaise et africaine.

Façonné par la rigueur d’Officier supérieur de l’armée et de la gendarmerie, il comprit très tôt que le sport n’était pas seulement un divertissement, mais un instrument de souveraineté, d’influence et de cohésion nationale. Lui-même pratiqua le handball et l’athlétisme dans sa jeunesse, portant les couleurs du Cameroun dans les années 1970.

Mais c’est surtout en dehors des pistes qu’il allait laisser une empreinte historique.

Lorsque Hamad Kalkaba accède progressivement aux responsabilités sportives continentales, l’athlétisme africain vit encore dans l’ombre des grandes puissances occidentales. Les champions africains existent déjà, mais les centres de décision restent ailleurs. L’Afrique fournit les talents, rarement les décideurs.

Il va consacrer sa vie à modifier cet équilibre.

À la tête du Comité National Olympique et Sportif du Cameroun dès la fin des années 1990, puis surtout à la présidence de la Confédération africaine d’athlétisme à partir de 2003, il devient l’une des voix les plus écoutées du continent dans les sphères sportives internationales.

Son combat fut permanent: donner à l’Afrique les moyens d’organiser, de gouverner et de penser son propre sport.

En 2006, lorsque j’ai quitté la Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme, dès qu’il apprit la nouvelle, prit son téléphone et me dira: «C’est dommage pour le Maroc que tu aies quitté la Fédération. Veux-tu servir l’Afrique à mes côtés?» Voilà comment il m’avait convaincu de dire oui. «Servir»: le maître mot de Kalkaba.

Ceux qui l’ont côtoyé savent que telle était sa philosophie de vie: servir. D’abord, une planification rigoureuse est mise en place. Un plan décennal est adopté en assemblée générale, puis un second dix ans après. Le cap était tracé, clair, avec pour objectif un développement tous azimuts de l’athlétisme africain. Mise en place des championnats continentaux pour les U18, les U20. Mise et de cross-country. Le nombre de pays participants devait augmenter, et celui des athlètes doubler. Des centres de préparation sont ouverts au profit des athlètes, à Lomé, à Port Harcourt, à Abidjan. La mission des centres de Maurice, du Caire et de Nairobi allait être revisitée. L’accent est mis sur la formation des athlètes et des encadrants. Et les résultats ne se feront pas attendre. L’Afrique remporte la Coupe du monde intercontinentale à plusieurs reprises. Le niveau des athlètes africains s’améliore, et au moins trois pays figurent parmi les 10 premiers à chaque édition des championnats du monde et des JO.

Sous son impulsion, les championnats africains gagnent en visibilité, se structurent et plusieurs pays africains commencent à accueillir des événements d’envergure internationale. Il défend sans relâche l’idée que l’athlétisme est le véritable sport-roi en Afrique, celui qui offre au continent ses plus grandes émotions olympiques et la reconnaissance mondiale.

Quelques jours avant sa disparition, il rappelait encore cette conviction profonde: «L’Afrique reste un berceau important de l’athlétisme mondial». Cette phrase résume toute sa vision.

Pour lui, l’Afrique n’était pas un simple réservoir de talents destinés à enrichir d’autres nations. Elle devait devenir une puissance sportive organisée, respectée et influente, dénonçant la fuite des talents, les naturalisations massives d’athlètes africains et le manque d’investissement des États dans les infrastructures sportives.Son militantisme dépassait d’ailleurs largement l’athlétisme. Il joua un rôle important dans le sport militaire via le CISM, qu’il présida, et à l’Organisation des sports des états islamiques, où il est vice-président. Récemment, il a amené ses paires à constituer la CASOL, une instance réunissant les Confédérations africaines sportives.

Hamad Kalkaba croyait au sport comme outil diplomatique et géopolitique. Lors d’une conférence donnée récemment à l’Institut des relations internationales du Cameroun, il expliquait que le sport était devenu un instrument majeur de soft power, de paix et de rayonnement international pour les nations africaines. Il avait compris, avant beaucoup d’autres, que le sport mondial était aussi un espace de rapports de force politiques, économiques et culturels.

Il appartenait à cette génération de dirigeants africains qui avaient encore une vision continentale du sport. À l’image de Lamine Diack, auquel il rendait récemment un hommage poignant, Hamad Kalkaba considérait l’athlétisme africain comme un patrimoine commun à défendre collectivement.

Les critiques n’ont évidemment jamais manqué durant son long règne. Comme toute figure de pouvoir ayant traversé plusieurs décennies, il fut parfois accusé d’incarner un système ancien, trop vertical ou insuffisamment renouvelé. Mais même ses adversaires reconnaissaient sa connaissance exceptionnelle des rouages du sport mondial et sa capacité rare à défendre les intérêts africains dans les grandes instances internationales.

Sa disparition intervient alors même qu’il préparait encore les grands rendez-vous de l’athlétisme continental.

Avec la disparition de Hamad Kalkaba Malboum, c’est une certaine idée du dirigeant sportif africain qui s’efface: un homme de terrain, de réseaux, de conviction et de patience stratégique. Un homme qui estimait que l’Afrique devait apprendre à peser dans les institutions internationales, plutôt que de simplement y participer.

Son héritage dépasse désormais les médailles, les congrès ou les compétitions organisées. Jusqu’au bout, il sera resté au service du sport africain qui ne doit plus être un figurant de l’histoire mondiale, mais l’un de ses acteurs centraux.

Aujourd’hui, l’athlétisme africain perd bien plus qu’un dirigeant. Il perd un militant.

Son ultime combat consistait à faire adopter la proposition selon laquelle les membres du conseil de World Athletics soient élus dans leurs continents respectifs, selon un quota réservé à chaque continent. Qui, après lui, défendra cette idée si constructive, qu’il avait adoptée au niveau du continent? C’est de cela que nous discutions chez moi, il y a seulement une dizaine de jours et au téléphone avant hier...

Repose en paix mon ami, mon frère, mon président. Rien ne sera plus comme avant à la CAA.

Par Aziz Daouda
Le 13/05/2026 à 17h54