Il est tentant de balayer les récents cas de dopage dans le football marocain d’un revers de main, de les réduire à des erreurs individuelles, des accidents de parcours, voire des injustices. C’est tentant, mais dangereux.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse de loin quelques sanctions disciplinaires. Le dopage, dans sa forme contemporaine, n’est plus seulement une tricherie: c’est un révélateur brutal d’un dérèglement plus profond, celui d’un écosystème sportif et sanitaire en perte de contrôle, entretenu par une illusion confortable: «le football n’est pas concerné».
Pendant longtemps, le football s’est abrité derrière une fiction commode: celle d’un sport relativement épargné par le dopage, illusion entretenue à l’échelle mondiale malgré des précédents bien documentés. Au Maroc, cette fiction persiste: chaque cas est traité comme une anomalie, jamais comme un signal.
Attention toutefois: ce qui a été révélé récemment concerne certes le football, mais il est loin d’être le seul touché. La montée en puissance de l’Agence marocaine antidopage (AMAD) et l’augmentation significative des contrôles ont changé la donne: ce que l’on voit aujourd’hui, ce n’est pas forcément plus de dopage, mais davantage de vérité. Et cette vérité dérange.
Le récit du «dopage accidentel» résiste de plus en plus mal à l’épreuve des faits. Le discours dominant est bien rodé: les sportifs seraient victimes de dopage involontaire, entre compléments alimentaires contaminés, médicaments mal prescrits et erreurs de bonne foi. Ce discours n’est pas entièrement faux. Il est simplement incomplet.
Car derrière le «dopage involontaire» se cache une réalité plus troublante: une banalisation généralisée de l’ingestion de substances, dans une culture où la performance immédiate présumée prime sur la connaissance, la prudence et l’encadrement médical. Pourtant il est quasi impossible de prouver que s’ingérer telle ou telle substance puisse favoriser la performance sportive. Ce qui est par contre certain et prouvé, ce sont les conséquences inévitables sur la santé.
Le droit antidopage est implacable: le sportif est responsable de tout ce qu’il consomme, qu’il ait ou non eu l’intention de tricher. Ce principe de responsabilité objective n’est pas une injustice, c’est un garde‑fou. Mais encore faut‑il donner aux sportifs les moyens réels de comprendre ce qu’ils ingèrent. Aujourd’hui, ce n’est manifestement pas le cas pour une large partie d’entre eux.
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S’agissant des sportifs de haut niveau, les contrôles sont là pour dissuader et sanctionner le cas échéant. La problématique devient encore plus grave lorsqu’il s’agit de jeunes, et moins jeunes, qui pratiquent pour eux‑mêmes, en dehors des circuits les plus visibles. C’est là que les compléments alimentaires constituent une nouvelle zone grise et le cœur du problème, largement sous‑estimé.
Les compléments sont devenus la porte d’entrée d’un dopage diffus, invisible, insidieux. Produits non certifiés, importations incontrôlées, marketing agressif: tout concourt à entretenir une illusion de sécurité, alors que ces produits représentent un angle mort sanitaire. Leur consommation massive chez les jeunes est rarement encadrée médicalement. Elle repose sur des recommandations informelles, des conseils de vestiaire, des vendeurs improvisés, parfois même sur des «influenceurs» des réseaux sociaux. On en trouve même dans certains souks et laiteries.
Le résultat est sans appel: des carrières brisées pour quelques grammes de poudre mal identifiée, mais surtout, et c’est le plus inquiétant, des organismes fragilisés, des troubles hormonaux, des déséquilibres métaboliques qui apparaissent de plus en plus tôt. Le dopage n’est plus seulement une fraude sportive, il devient un problème de santé publique à part entière.
Le silence, et parfois la complicité passive, des clubs et des salles de sport est un autre angle mort du système. Il faut avoir le courage de poser la question qui dérange: où sont les clubs dans cette affaire? Rares sont les salles de sport réellement épargnées. Certaines n’hésitent pas à commercialiser, sans le moindre scrupule, des produits dont seuls leurs fournisseurs connaissent réellement la composition et les effets potentiels sur le corps des pratiquants. Et puis comment répondre à un jeune qui vous interpelle en vous disant: Vous nous dites que ces produits ne sont pas bons alors que le coach nous dit qu’il faut en prendre.
Dans de nombreux cas, l’encadrement médical est insuffisant, voire inexistant. Les jeunes évoluent dans un environnement où l’apparence physique est glorifiée, mais où la culture scientifique et médicale demeure marginale. Ce vide est comblé par l’improvisation, et pire encore, par une forme de déresponsabilisation collective. Lorsque le scandale éclate, le sportif se retrouve seul face à la sanction. Le club, lui, disparaît du récit. La loi, pourtant, définit clairement les différents niveaux de responsabilité: les produits ne tombent pas du ciel.
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Cette asymétrie n’est plus tenable. La responsabilité ne peut plus être pensée comme uniquement individuelle. Le dopage dans le football marocain, depuis que deux joueurs de haut niveau se retrouvent mis en cause, ne peut plus être analysé uniquement à travers le prisme de la faute personnelle. Il est le produit d’un marché des compléments insuffisamment régulé, d’un déficit d’encadrement médical structuré, d’une pression de performance de plus en plus précoce et d’une culture sportive qui valorise le résultat plus que la compréhension, dans le déni d’une loi pourtant existante.
Face à cela, l’AMAD, sur la base de règles strictes, s’est vu confier la mise en œuvre de la politique nationale de lutte contre le dopage. L’application mécanique des règles, sans adaptation fine aux réalités locales et sans pédagogie massive, ne suffit pas. Sanctionner sans éduquer revient à traiter les symptômes en ignorant la maladie.Ce qu’il faut changer maintenant, ce n’est plus seulement corriger à la marge: il faut repenser le système. Concrètement:
- Imposer un encadrement médical obligatoire dans tous les clubs structurés.
- Créer une liste nationale de compléments certifiés, contrôlés et traçables.
- Former systématiquement les jeunes sportifs et leurs encadrants aux risques liés aux substances.
- Responsabiliser juridiquement les clubs et les staffs, afin qu’ils ne puissent plus se retrancher derrière l’ignorance ou la bonne foi. Et surtout: sortir de l’hypocrisie générale et regarder la réalité en face.
Le Maroc n’est pas un cas isolé. Il se trouve simplement dans un moment charnière. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est le passage d’un dopage marginal à une forme systémique, non pas organisé, mais diffus, culturel, presque inconscient. Refuser de le voir, c’est accepter qu’une génération de jeunes paie le prix de cette cécité. Le dopage n’est pas seulement une affaire de triche. C’est une affaire de santé publique, et désormais, une affaire de responsabilité collective.
