Boston: entre recueillement et échos rock
Avant le tumulte du dernier match contre Haïti, un dernier arrêt s’imposait à Boston —le temps d’une pensée pour Houmane Jarir, notre légende, qui repose ici depuis 2018. Peu le savent: c’est en terre américaine qu’est enterré l’auteur du but contre la RFA en 1970, notre acte de naissance en Coupe du Monde. Je n’ai pas pu aller au cimetière. Mais Boston savait pourquoi j’étais là. Certains lieux vous court-circuitent l’âme. Penser à lui, à quelques jours d’un nouveau Mondial sur ce même sol, avait quelque chose de vertigineux.
Impossible, là-bas, de résister aux premières notes de More Than a Feeling, le tube légendaire de 1976 du groupe Boston. Ce riff iconique, né de l’esprit de Tom Scholz et porté par la voix pure de Brad Delp, avait explosé sur les ondes américaines cet été-là, devenant l’hymne d’une génération qui croyait encore aux grands rêves. Ce sentiment qui dépasse tout —more than a feeling— résume exactement ce que nous vivons avec les Lions: une émotion brute, une puissance mélodique qui transcende l’analyse froide. Comme si, à chaque match, une guitare électrique nous rappelait que le football est d’abord une affaire d’âme.
En quittant Boston, je portais ce silence particulier que laissent les grands hommes. Direction New York, puis Atlanta.
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Les passeurs
Hartsfield-Jackson avale plus de cent millions de passagers par an. Sept halls, le Plane Train, deux cents portes: une machinerie humaine qui ne dort jamais. Un fleuve chronométré où les destins se frôlent sans se voir. Et pourtant, au milieu de ce tourbillon, deux Marocains en route pour le Mondial se cherchent… avant de se retrouver naturellement devant la même porte d’embarquement.
Atlanta ne laisse personne indifférent. À quelques pas des plateaux de CNN, l’Histoire se fabrique en direct. Ray Charles et James Brown y vibrent encore, mais c’est surtout la ville de Martin Luther King: on y comprend que les grands rêves exigent la patience des bâtisseurs. C’est aussi ici, à Atlanta, que naquit le mythe Coca-Cola, cette boisson universelle née d’un pharmacien local et devenue symbole d’Amérique triomphante. Une idée simple qui, comme la résilience marocaine, a su étancher une soif planétaire.
C’est dans ce décor que j’ai rencontré le docteur Kamal Ouadghiri, natif de Fès et acteur clé des missions NASA. Massawi pur jus, il porte le jaune et noir dans le cœur avec la même discrétion qu’il parle du Maroc: sans ostentation, mais avec une fidélité inoxydable. Il parle du MAS comme d’une vieille histoire de famille, tout en gardant cette simplicité de voisin de quartier. Notre échange, empreint de cordialité et de quelques clins d’œil botolistes bien sentis, m’a rappelé que l’amour du pays n’a pas de prix —et que même à des milliers de kilomètres, un vrai Massawi reste un Massawi.
En marchant à ses côtés, je repensais à l’histoire sportive locale, tissée ici même de chutes et de triomphes. C’est à Atlanta, en 1996, que Karim Alami a écrit l’une des plus belles pages du sport marocain en remportant le tournoi ATP, devenant le premier Marocain à soulever un titre sur le circuit professionnel. Un exploit qui avait fait vibrer tout un pays.
Quelques jours plus tard, dans le même stade olympique, Hicham El Guerrouj vivait le drame inverse. Favori incontesté du 1500 mètres, il chute lourdement dans la dernière ligne droite après avoir heurté le talon de Noureddine Morceli. Allongé sur la piste, le visage crispé de douleur et d’incompréhension, il se relève, termine la course en dernière position, le corps brisé et le cœur en miettes devant des millions de téléspectateurs. Cette image de vulnérabilité absolue, presque christique, est restée gravée dans la mémoire collective marocaine comme un symbole de ce que signifie tomber en pleine lumière.
Pourtant, c’est précisément de cette chute publique, humiliante, que naquit sa plus grande force. El Guerrouj a transformé cette défaite en carburant intérieur. Huit ans plus tard, à Athènes en 2004, le Roi du Mile revenait sur les pistes olympiques pour conquérir deux titres (1500m et 5000m) avec une domination historique. Sa résilience n’était pas seulement physique: elle était mentale, presque spirituelle. Une leçon vivante pour tous les Lions: les plus grandes victoires ne naissent pas malgré les chutes, mais grâce à elles. Tombé à Atlanta, il s’est relevé pour entrer dans la légende. Un modèle éternel pour ceux qui portent aujourd’hui le maillot rouge et vert.
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Le rêve américain de la diaspora marocaine et celui des Lions relèvent de la même histoire: celle des chutes qui forgent les champions.
Les combattants
Le Mercedes-Benz Stadium est un monument. Lorsque son toit rétractable s’ouvre, ses panneaux triangulaires glissent comme les ailes d’un faucon déployant ses plumes sous la lumière zénithale. L’arène devient cathédrale à ciel ouvert. L’air se charge d’humidité, de sueur et d’odeur de pelouse fraîchement arrosée. Sous ce ciel immense, les supporters marocains ont donné de la voix.
Le match contre Haïti fut un ascenseur émotionnel, presque vaudou. Dès la dixième minute, mon voisin, un Titi Rbati, pose le décor: Amine, moi je veux la première place. J’ai déjà mon billet pour Houston. Le Mexique? J’ai rien à faire là-bas.
Bounou concède un but improbable. Le Titi explose: Je respecte ton travail et ton point de vue Amine, wallah, mais là c’est une catastrophe! Aucun engagement. Ouahbi avec son turn-over, bgha ya3lam! Je n’ose plus croiser son regard.
Hakimi égalise. Wilson Isidor redonne l’avantage à Haïti (2-1). Saibari renverse la vapeur juste avant la pause (2-2). C’est sur ce score électrique que je croise Mohamed Chaouch, héros malheureux de 1994. Il observe avec cette lucidité que seuls possèdent ceux qui ont connu la défaite: C’est exactement comme contre l’Arabie Saoudite il y a trente-deux ans. Les mêmes occasions manquées, la même fébrilité. La seconde période change tout. Rahimi donne l’avantage. Le Titi bondit: Bravo Rahimi! Hada houwa le buteur, ou illa fala!
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Le jeune Gessime Yassine scelle le 4-2. Chaouch esquisse un sourire: Le seul bémol par rapport à 1994, c’est que cette fois nous avons su faire le travail. Bravo les jeunes. Les héros malheureux sont souvent les meilleurs juges. Ils savent exactement ce que vaut une victoire.
Les pères
Dans les couloirs de l’aéroport, la vie continue. Je tombe sur le père de Brahim, Sufiel Abdelkader, serein, rivé à son téléphone en attendant des nouvelles du Real. Nous parlons comme parlent les Marocains loin de chez eux: en espagnol, avec les mains et des accents qui sentent le détroit. Una sola cosa es segura. Decidiremos lo que es mejor para Brahim.
Un peu plus loin, le père de Tagnaouti vit le dilemme le plus botolawi qui soit: dans quelques jours, MAS et AS FAR s’affrontent pour le titre. Soutenir le club de son cœur ou celui de son fils? Même Shakespeare aurait hésité.
Les héritiers
Cap sur Monterrey. Je partage ce sentiment avec Khairy et Haddaoui, figures tutélaires pour qui cette ville reste un lieu de mémoire et de pèlerinage, terre de l’Épopée de 1986.
En serrant une dernière fois la main du docteur Kamal Ouadghiri, je lance: Allô Houston? Finalement, ce sera Hola Monterrey!
Les écouteurs vissés, je laisse Luis Mariano chanter Mexico.
Houmane à Boston. Chaouch à Atlanta. Khairy et Haddaoui vers Monterrey.
Entre les héros de 1970, ceux de 1986, les regrets de 1994 et les promesses de 2026, le football marocain n’est qu’une longue conversation que le coup de sifflet interrompt parfois. Dans quelques heures, la terre aztèque. Dans quelques jours, peut-être l’Histoire. Monterrey, nous arrivons. Et comme en 1986, nous ne viendrons pas en touristes.
