Le paradoxe d’une ville que l’on aime… à condition qu’elle change. Il y a quelque chose de troublant dans la manière dont certains grands rendez-vous internationaux transforment un pays hôte en objet d’examen. Avant même le premier coup de sifflet du Mondial de 2030, il faudrait déjà dresser l’inventaire de tout ce qui pourrait devenir matière à polémique.
Le Qatar en a fait l’expérience avant 2022: travail des ouvriers, droits sociaux, conditions de vie, droits des personnes LGBT, alcool, religion, traditions locales. Pratiquement tout a été passé au microscope.
À l’approche de 2030, le Maroc semble à son tour entrer dans cette zone de turbulences. Premier signal: une pétition serait en préparation pour demander la disparition, à Marrakech, des spectacles mettant en scène les charmeurs de serpents et les dresseurs de singes. Les calèches tirées par des chevaux seraient également dans le viseur.
On pourrait y voir une simple controverse locale. Ce serait aller trop vite. La question dépasse largement les serpents, les singes et les chevaux. Elle touche au droit d’un pays à conserver, faire évoluer et présenter au monde ses traditions sans devoir systématiquement les soumettre à une grille de lecture importée.
Marrakech n’a pas attendu la Coupe du monde pour être Marrakech.
La place Jemaa el-Fna n’a pas été inventée par des agences de communication pour séduire les visiteurs. Elle est le produit d’une histoire urbaine, commerciale, populaire et culturelle construite au fil des siècles. Inscrite par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité depuis 2008, elle demeure un espace vivant où se rencontrent conteurs, musiciens, artistes populaires, commerçants, restaurateurs et différentes formes de spectacle.
Voilà que certaines pratiques qui ont contribué pendant des décennies à l’imaginaire de Marrakech deviennent potentiellement les symboles d’une ville qu’il faudrait «nettoyer» avant l’arrivée du monde.
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Le débat sur la condition animale est évidemment légitime. Si des animaux sont maltraités ou exploités dans des conditions indignes, les autorités doivent intervenir. Mais protéger les animaux n’implique pas nécessairement d’effacer une culture. Pourquoi faudrait-il passer directement de la tradition à l’interdiction?
Pendant des années, les visiteurs sont venus à Marrakech pour son atmosphère mystérieuse, populaire, colorée, bruyante et vivante. Ils se promenaient en calèche, fréquentaient Jemaa el-Fna, regardaient les charmeurs de serpents et les spectacles populaires, puis racontaient la magie de la ville.
Et maintenant que le Maroc s’apprête à accueillir le mondial de foot, certains voudraient débarrasser Marrakech d’une partie de ce qui compose son identité visuelle et culturelle.
Que veut-on présenter au monde en 2030? Un Maroc authentique, moderne et dynamique, qui assume son histoire? Ou un pays passé au filtre d’un standard international uniforme, où les villes finissent toutes par se ressembler?
Le cas du Qatar est instructif. Avant 2022, une partie du débat international avait dépassé la critique légitime de certaines pratiques pour prendre la forme d’un jugement global sur une société. Le Qatar n’était plus seulement interrogé sur l’organisation, mais sur son modèle social, sa religion, ses traditions et son identité.
Un pays qui accueille le monde ne peut évidemment pas prétendre être à l’abri des regards. Les infrastructures, la sécurité, l’environnement et les conditions d’accueil seront observés. C’est normal. Mais une limite doit être posée: la Coupe du monde ne signifie pas qu’un pays doit se dissoudre culturellement pour se conformer à un idéal venu d’ailleurs.
Sinon, à quoi bon organiser un événement planétaire dans différents pays? Pourquoi construire partout les mêmes stades, les mêmes centres commerciaux, les mêmes hôtels et les mêmes quartiers touristiques? Le football est universel. Les cultures ne le sont pas. C’est précisément leur diversité qui donne son sens à un événement mondial.
Quoi après les serpents? Les souks seront-ils jugés trop désordonnés? Les marchands trop insistants? Les médinas trop bruyantes? Les spectacles populaires trop archaïques? Les tatoueuses au henné trop folkloriques? Les musiciens de rue trop bruyants? Le couscous trop épicé?
Que fera-t-on demain de telle ou telle pratique marocaine parce qu’une association étrangère aura décidé qu’elle ne correspondait plus à sa propre conception du monde?
La Coupe du monde ne doit pas devenir une opération de normalisation culturelle.
Le Maroc change d’échelle pour 2030. Le pays sera davantage observé, commenté, photographié et critiqué. La moindre polémique pourra devenir internationale, la moindre vidéo fera le tour des réseaux sociaux et la moindre maladresse administrative sera transformée en symbole.
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Il faut donc s’y préparer en évitant deux pièges: la paranoïa et la naïveté. La première consisterait à voir derrière chaque critique une conspiration contre le Maroc. La seconde, à croire que toutes les campagnes et controverses sont dépourvues d’arrière-pensées.
Entre les deux, il y a la lucidité.
Certaines critiques seront légitimes et le Maroc devra corriger ce qui doit l’être. Mais certains acteurs politiques ou médiatiques pourront aussi chercher à instrumentaliser chaque sujet pour dégrader l’image du pays.
Il reste quatre années pour moderniser les infrastructures, améliorer les transports, renforcer les services, professionnaliser l’accueil touristique et régler les problèmes qui doivent l’être. Mais il faut également préparer la bataille de l’image, qui a déjà commencé.
Après le Qatar, il était prévisible que le prochain grand pays non occidental à accueillir la Coupe du monde soit soumis à un examen particulièrement biaisé. Le Maroc doit donc être prêt, non en se barricadant derrière une posture victimaire, mais en répondant par les faits, la qualité, la transparence et la confiance.
L’hospitalité ne signifie pas l’effacement.
Le visiteur qui viendra au Maroc en 2030 doit pouvoir découvrir des stades ultramodernes, des infrastructures de niveau mondial et une économie en pleine transformation. Mais il doit aussi pouvoir découvrir Marrakech: ses souks, ses couleurs, ses musiciens, ses conteurs, ses calèches et cette extraordinaire Jemaa el-Fna, théâtre populaire à ciel ouvert dont la singularité constitue l’une des raisons de son attractivité.
Le Maroc ne doit pas demander au monde de l’aimer. Il doit simplement lui montrer qui il est. S’il faut modifier certaines pratiques, qu’il le fasse parce que le Maroc de 2030 l’aura décidé, avec intelligence et discernement et non parce que certains auront estimé que, pour être suffisamment «moderne», «acceptable» ou «fréquentable», le pays devait effacer une partie de son âme.
Le meilleur antidote au «pré-bashing» n’est ni la colère ni la victimisation. C’est la confiance en soi: pouvoir dire au monde, simplement, venez nous voir tels que nous sommes. Venez vous faire plaisir en regardant des matchs de football.
