À l’instant où l’arbitre siffle la fin de la demi-finale entre le Maroc et la France, une image résume à elle seule toute la douleur des Lionceaux de l’Atlas. Gessime Yassine, accroupi sur le ballon, le visage caché sous son maillot, reste immobile. Il ne cherche ni les caméras ni les consolations. Il semble simplement tenter de comprendre ce qui vient de se passer. Personne ne saura jamais ce qu’il se dit, s’il se dit quelques choses. Personne ne mesurera la profondeur de sa douleur. Personne autre que lui n’a vécu un tel moment ni ne le vivra lui le petit qui à ses premières minutes de jeu en Coupe du monde inscrira un but salvateur pour son pays. Des instants comme ceux-là sont uniques.
Cette photographie n’est pas seulement celle d’une défaite. Elle raconte le poids d’un parcours exceptionnel qui s’est brutalement arrêté face à une équipe de France plus expérimentée, plus profonde et mieux préparée. Une sélection en disent certains...

Pour beaucoup, cette rencontre a laissé un goût d’inachevé. Le Maroc, si entreprenant depuis le début de la compétition, est apparu méconnaissable. Pourtant, réduire cette prestation à une simple contre-performance serait oublier le contexte dans lequel cette équipe s’est construite.
Lire aussi : Maroc 2026: l’entrée dans le cercle des nations qui comptent au Mondial
D’abord, il y a la différence de niveau structurel entre les deux sélections. La France dispose d’un réservoir impressionnant de joueurs évoluant au plus haut niveau européen, au point de pouvoir laisser sur son banc plusieurs champions d’Europe. À l’inverse, le Maroc présentait un groupe largement renouvelé après la CAN, hérité d’un vestiaire en reconstruction et confié à un nouveau sélectionneur seulement quelques semaines avant la Coupe du monde.
La préparation a été extrêmement courte. Quinze jours à peine pour mettre en place un projet de jeu, créer des automatismes et construire un véritable collectif avec une majorité de jeunes joueurs qui, pour certains, ne s’étaient jamais côtoyés auparavant. Beaucoup évoluent dans des clubs modestes et certains disposent même d’un temps de jeu limité en championnat.
Le parcours n’a rien eu d’un long fleuve tranquille. Au tirage au sort le Maroc s’est retrouvé dans une partie compliquée du tableau. C’est le moins que l’on puisse en dire. Le fait d’avoir trois pays organisateurs a pesé sur la composition des groupes... et puis les agissements du maitre de cérémonie qui place certaines équipes de façon à ne pas les rencontrer avant les demi-finales... ça aussi il ne faut ni l’oublier ni en négliger l’impact.
Dès l’entrée en lice, le Maroc s’est retrouvé face au Brésil, avant d’enchaîner uniquement des rencontres couperets à élimination directe. L’Écosse, les Pays-Bas – probablement l’une des meilleures générations néerlandaises de ces dernières années – puis le Canada, pays organisateur animé d’un fort esprit de revanche après son élimination de 2022, avec un coach qui pousse ses joueurs à une agressivité on ne peut plus invraisemblable. Les marocains ont même eu aller aux tirs au but contre les Hollandais. C’est épuisant physiquement et mentalement. Beaucoup d’influx nerveux est ainsi consommé.
Lire aussi : Lions de l’Atlas: comprendre ce qui n’a pas marché
À cela s’ajoutent les longs déplacements. Plus de 11.000 kilomètres parcourus pendant le tournoi représentent une contrainte physiologique réelle. Les spécialistes de la préparation physique reconnaissent que les voyages transcontinentaux, les décalages horaires et les longues heures passées en avion affectent les jambes et la récupération, surtout lorsque les délais entre les rencontres sont réduits. Chacun sait combien sont enflés nos pieds à une descente d’avion.
Enfin, les décisions arbitrales alimentent également les débats. Pourquoi tous les arbitres étaient argentins pour France-Maroc... Un argentin peut-il déjuger un autre sachant qu’ils auront à se côtoyer chez eux dès la fin de la coupe de monde... C’est bizarre, non? Comment expliquer les larmes d’un arbitre de touche ayant donné l’accolade à Bounou? De nombreux observateurs marocains, mais pas que, contestent plusieurs faits de jeu: le penalty accordé à la France, le carton infligé à Issa Diop sur un léger contacte avec Mbape, excellent comédien comme chacun le sait, ou encore l’action précédant le premier but français, certainement litigieuse en raison de la main nette de Rabiot à l’origine de l’action. Il a bel et bien conduit la balle de la main avant de la passer en profondeur. Comme dans toute grande compétition, ces décisions continueront sans doute de susciter des interprétations divergentes. Elles ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à expliquer l’issue de la rencontre. Les Marocains n’ont eu un tir cadré, très mou, qu’à la 86e minutes.
Ismaël Saibari déclenche sa frappe pour ouvrir le score face au Brésil, devant Gabriel Magalhães, lors du match de Coupe du monde 2026 dans le grand New York (AFP). AFP
Le sélectionneur lui-même pourra voir certains de ses choix tactiques discutés. Son schéma de jeu a surpris. S’il avait permis de battre la France, il aurait sans doute été salué comme un coup de génie. Le football est ainsi fait: les résultats façonnent souvent le jugement porté sur les décisions.
Mais au-delà de cette élimination demeure une interrogation plus large, souvent exprimée par une partie des supporters: les grandes nations émergentes bénéficient-elles du même environnement et du même niveau de protection que les puissances traditionnelles du football mondial? Cette question dépasse largement le seul cas du Maroc et continuera d’alimenter les débats, sans qu’il soit possible d’y apporter une réponse définitive.
Lire aussi : Mondial 2026: Fatigue, blessures, choix tactiques… les raisons d’une élimination pleine de regrets
Une certitude, en revanche, s’impose. L’image de Gessime Yassine, le visage caché dans son maillot, ne symbolise pas l’échec. Elle symbolise l’immense exigence de cette génération. Ces jeunes ne pleurent pas simplement une demi-finale perdue ; ils pleurent une occasion qu’ils pensaient à leur portée. Gessime est champion du monde dans sa catégorie d’âge. Personne ne peut le lui enlever.
Le football marocain sort grandi de cette Coupe du monde. Malgré les difficultés de préparation, le manque d’expérience collective et un parcours semé d’obstacles, cette équipe a montré qu’elle pouvait rivaliser avec les meilleures nations. Elle a même amélioré son classement pendant cette Coupe du monde très particulière. Les larmes de Gessime Yassine sont celles d’un compétiteur qui refusait de s’arrêter là.
C’est peut-être cette image, plus que le score final, qui restera dans les mémoires en tous cas qui doit le rester: celle d’un jeune joueur effondré aujourd’hui, mais dont la détermination pourrait nourrir les plus grandes victoires de demain. 2030 n’est pas si loin. Il n’aura que 24 ans...
Quant à ceux qui s’adonnent à cœur joie à l’insulte, la calomnie et la désinformation ou encore à des analyses plus farfelues les unes que les autres jouant sur des émotions à vif, juste parce qu’ils ont trouvé une raison de se valoriser sur les ondes, antennes et réseaux sociaux, on sait qu’ils retourneront leurs vestes à la première victoire prochaine. Leur moment est en train de passer et passera obligatoirement. Cette équipe marocaine, son coach, et son staff sont quart de finalistes... Ne l’oublions surtout pas.



































































