Mondial 2030: la finale, la cigale, la fourmi et le Conquistador

Maroc, Espagne et Portugal, hôtes de la Coupe du monde 2030.. DR

ChroniqueLe Camp Nou avance ses 105.000 places, le Bernabéu son prestige ; le Maroc prépare le Grand Stade Hassan II et ses 115.000 places projetées. Les dossiers restent à évaluer. Certains ont pourtant déjà distribué les costumes.

Le 05/11/2026 à 17h43

La FIFA a posé ses valises à San Sebastián pour inspecter les sites espagnols du Mondial 2030. À peine les visites lancées, Alberto Núñez Feijóo, chef du Parti populaire (PP), a évoqué un retrait de l’Espagne si la finale lui échappait. Le Mondial du centenaire prend des airs de telenovela. Il ne manque que le générique. Pourquoi pas Bella Ciao? À force de menacer de quitter la scène, certains risquent de chanter leur propre départ. On était partis pour une aventure à trois. Et pourtant…

Kan ya ma kan… les contes de grand-mère

Kan ya ma kan, comme disait grand-mère. Il était une fois trois pays décidés à organiser ensemble la Coupe du monde du centenaire: l’Espagne, le Portugal et le Maroc. Trois partenaires, une promesse de partage. Le conte a viré au feuilleton.

L’Espagne n’est pas n’importe quel partenaire. Double championne du monde et quadruple championne d’Europe, elle possède un palmarès qui ne se discute pas. Mais organiser un Mondial à trois ne signifie pas distribuer les honneurs selon le classement des puissances footballistiques. Le prestige n’est pas un titre de propriété.

On ne s’associe pas pour que l’un des partenaires se prenne pour Charles Quint, distribuant les rôles et les privilèges. En 2030, il n’y aura ni empire ni vassaux: seulement trois pays hôtes.

Le Camp Nou avance ses 105.000 places, le Bernabéu son prestige ; le Maroc prépare le Grand Stade Hassan II et ses 115.000 places projetées. Les dossiers restent à évaluer. Certains ont pourtant déjà distribué les costumes. On se croirait dans Dallas, avec une finale en guise de pétrole.

La Vuelta des inspecteurs

La FIFA vient de lancer sa propre Vuelta: neuf villes espagnoles candidates, dont Valence et Vigo, repêchées après leur éviction de la première sélection. Au menu: des étapes de plaine, des ascensions de montagne et même un contre-la-montre. Pas de maillot rouge ni de cols hors catégorie, mais des inspecteurs et des dossiers à défendre. Le peloton roule pour convaincre la FIFA.

Une Coupe du monde ne se résume pas aux sièges d’un stade. Transports, hôtellerie, centres d’entraînement, accessibilité et expérience des supporters feront partie de l’examen. Avant de rêver de la dernière soirée, il faudra conserver ses villes et ses stades dans la sélection.

À vouloir s’approprier le dernier acte avant même le début de la représentation, l’Espagne semble mettre la charrue avant les bœufs. Et non los toros, malgré la tentation de convoquer la corrida. Le préalable pour décrocher le premier rôle, c’est déjà de passer le casting.

Le Mondial, más que una final

Le match se joue aussi loin des pelouses. Une Coupe du monde est une opération économique: investissements, infrastructures, tourisme, emplois. La réduire à un stade ou à la finale serait regarder le Mondial par le petit bout de la lorgnette.

Le Maroc avance des projections ambitieuses: 840.000 emplois, 26 millions de touristes et 156 milliards de dirhams de recettes touristiques. Ce sont des objectifs, pas des résultats acquis. Le programme concerne six villes — Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech, Agadir et Fès — et s’appuie sur des investissements dans le rail, les aéroports, les routes et l’hébergement. L’enjeu est de laisser, au-delà de 2030, un héritage chiffré, mesurable et durable, à la hauteur des investissements consentis et des ambitions affichées.

L’Espagne a, elle aussi, chiffré les bénéfices espérés: 5,12 milliards d’euros de contribution au PIB, 82.513 emplois équivalents temps plein et plus de 5,5 milliards d’euros de dépenses touristiques. Elle avance un effet multiplicateur de 4,28 euros de PIB par euro investi dans l’organisation et les infrastructures.

Les méthodes de calcul et les périmètres peuvent différer. Ces projections disent néanmoins l’essentiel: le Mondial est aussi une bataille pour la croissance, l’attractivité et l’emploi. Une finale dure une soirée ; les infrastructures restent.

La cigale et la fourmi de La Fontaine ne sont jamais loin. Il y a ceux qui parlent du dernier acte et ceux qui préparent le spectacle. La FIFA examinera les dossiers. Même La Fontaine aurait dû remplir les formulaires.

La fable de la finale

Une finale occupe une place démesurée dans une compétition de 104 rencontres, dont 101 dans les trois pays hôtes. À entendre certains discours, tout le Mondial se résumerait à ses quatre-vingt-dix dernières minutes.

La proposition attribuée à Alberto Núñez Feijóo, président du Parti populaire et candidat à la présidence du gouvernement aux élections du 29 novembre, d’envisager un retrait de l’Espagne si elle n’obtenait pas la finale a ajouté à l’agitation. Les sondages le placent en tête ; une éventuelle alliance avec Vox, parti d’extrême droite, pourrait lui ouvrir les portes de La Moncloa. Ses déclarations prennent ainsi une résonance particulière, sans préjuger du verdict des urnes.

Rafael Louzán, président de la Fédération espagnole, a rappelé les engagements envers la FIFA, le Maroc et le Portugal. Un retrait aurait des conséquences institutionnelles, diplomatiques et financières. Comme on dit chez nous: «dkhoul el hammam machi bhal khroujou». Entrer dans le bain n’est jamais aussi compliqué que d’en sortir. Surtout quand le bain est maure… ou moro, en castillan! On ne quitte pas une candidature mondiale comme on claque la porte du PSOE ou du PP.

En septembre 1939, Paul Reynaud, ministre français des Finances et futur président du Conseil en 1940, lançait : «Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts». La suite appartient aux livres d’histoire.

La formule pourrait servir de sous-titre à certaines prises de position: le palmarès et la puissance suffiraient à désigner le vainqueur. Mais une Coupe du monde ne s’attribue ni sur palmarès ni sur PIB.

Don Salluste et le Conquistador

Un parfum de La Folie des grandeurs flotte sur cette bataille. Don Salluste, sous les traits de Louis de Funès, avait sa conception de la hiérarchie: «Les pauvres, c’est fait pour être très pauvres, et les riches, très riches!»

Au Mondial 2030, la réplique prend une saveur particulière. Le voisin du Sud partagerait-il l’organisation et les contraintes, mais devrait-il laisser le prestige aux autres? À lui les investissements ; aux autres les honneurs?

Ne confondons pas l’Espagne et ses supporters avec les postures de certains responsables. Cette hiérarchie mérite néanmoins d’être interrogée. Le Maroc est l’un des trois pays hôtes, pas un figurant. Le Conquistador n’a pas sa place dans une aventure collective.

Fouzi Lekjaa a, lui aussi, sifflé la fin de la kermesse. Sur 2M, le président de la FRMF et de la Fondation Maroc 2030 a défendu le Grand Stade Hassan II et ses 115.000 places annoncées. Un argument pour le dossier marocain, sans préjuger de la FIFA.

Maroc et Espagne peuvent défendre leurs ambitions, mais ont surtout intérêt à réussir ensemble. Le Portugal aussi. Le centenaire mérite mieux qu’une querelle de préséance.

«Nous sommes condamnés à vivre ensemble, à nous entendre et à nous aimer». Ces mots de Feu Hassan II gardent toute leur résonance. La géographie nous rapproche ; les vicissitudes de notre histoire commune, faite de flux et de reflux, nous rappellent les rapprochements et les tensions. Notre destin est aussi de construire un avenir commun.

Le réalisateur espagnol José Luis Garci avait donné à Volver a empezar — Recommencer — une résonance universelle. En 2030, Maroc, Espagne et Portugal peuvent écrire un nouveau chapitre. Non pas repartir de zéro, mais démarrer de ce qui les lie.

La FIFA distribuera les distinctions. Le Maroc, lui, entend repartir avec la statuette suprême: l’Oscar du Mondial 2030. Pas question de faire de la figuration, encore moins de s’éclipser en coulisses. Le royaume veut être à l’affiche, jusqu’au générique de fin.

Par Amine Birouk
Le 05/11/2026 à 17h43