TAS, Maroc-Sénégal: le droit, tout le droit, rien que le droit

Le siège du Tribunal arbitral du sport (TAS).

Le siège du Tribunal arbitral du sport (TAS).. DR

ChroniqueLe TAS ne remettra pas Maroc-Sénégal sur la pelouse. Le penalty de Brahim Diaz restera dans l’histoire de cette finale. Les prolongations ne seront pas rejouées. Le match est terminé. Le Sénégal a choisi les tirs au but. Seulement, à Lausanne, les penalties ne se tirent pas face à un gardien: ils se tirent face au règlement.

Le 07/10/2026 à 15h35

Il y a des matchs qui se terminent au coup de sifflet final. Et puis il y a Maroc-Sénégal. Celui-là refuse décidément de prendre sa retraite.

La finale de la CAN 2025 a quitté la pelouse depuis plusieurs mois, mais elle continue de se jouer ailleurs. Dans les commissions, les communiqués, les recours, les cabinets d’avocats. Et, désormais, à Lausanne. Le 8 octobre, l’affaire prendra donc la direction du Tribunal arbitral du sport.

Good morning, Lausanne! Un micro, un casque, une tasse de café. Dans Good Morning, Vietnam, Robin Williams réveillait les troupes américaines avec sa voix, son humour et son insolence. Ici, pas de jungle, pas de soldats, pas de rock’n’roll. Seulement Lausanne, trois juristes et une finale qui n’en finit plus.

Un micro, une Confédération, deux fédérations et trois arbitres. Voilà le casting. Le football peut parfois produire des scénarios que même Hollywood n’oserait pas écrire.

La Cigale et la Fourmi

Sur le terrain, pourtant, l’histoire avait semblé relativement simple. 0-0 au terme du temps réglementaire. Le Congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo intervient après consultation de la VAR et accorde un penalty au Maroc pour une faute d’El Hadji Malick Diouf sur Brahim Diaz. Les joueurs sénégalais quittent momentanément la pelouse pour protester. Ils reviendront. Brahim Diaz s’avance pour tirer. Edouard Mendy arrête le penalty. La rencontre se poursuit. Les prolongations passent. Le Sénégal finit par trouver l’ouverture. Le tableau d’affichage indique 1-0. Fin du match? Non.

C’est précisément là que commence l’autre rencontre. Celle qui ne se joue plus avec un ballon. Le 17 mars 2026, le Jury d’appel de la CAF retient les articles 82 et 84, déclare le Sénégal forfait et homologue un résultat de 3-0 en faveur du Maroc. La Cigale, pardon, le Sénégal, ayant chanté tout l’été…

La Fontaine aurait peut-être reconnu quelque chose dans cette histoire. La Cigale sénégalaise a beaucoup chanté autour de la finale. Mais lorsque la bise juridique est venue, il a fallu revenir au règlement.

Et face à elle, une Fourmi de nationalité marocaine, évidemment. Pas très bavarde, pas très spectaculaire, mais avec ce défaut terrible pour une Cigale: elle lit les textes. Et elle les lit jusqu’au bout. La Cigale est donc redescendue de son arbre. Et la Fourmi avait déjà ouvert le règlement.

Mais le Sénégal a obtenu un nouveau sursis. Direction Lausanne. Après la prolongation administrative, le Sénégal a recouru aux tirs au but. Cette fois, pas de crampons, pas de pelouse, pas de VAR. Les penalties se tireront avec des arguments, des pièces de procédure et des articles soigneusement alignés. C’est moins spectaculaire. Mais parfois beaucoup plus décisif.

Le vrai match commence

L’argument sénégalais est connu: les joueurs ont quitté momentanément la pelouse, mais ils sont revenus. La rencontre a repris. Elle est allée à son terme. L’argument existe. Il doit être entendu. Mais il ne suffit pas, à lui seul, à effacer ce qui s’est passé entre le départ des joueurs et leur retour.

Car il y a eu les incidents autour de la pelouse, le comportement de certains supporters, l’intervention des forces de sécurité, le passage par les vestiaires et les échanges entre les différents acteurs.

Et il y a les images. Celles de la retransmission, bien sûr. Mais aussi les rapports officiels, les images de sécurité, les séquences du tunnel, les mouvements autour de la pelouse et les incidents dans les tribunes.

C’est là que l’affaire prend une autre dimension. Un spectateur voit une scène. Une juridiction, elle, doit reconstituer une chronologie. Qui a fait quoi? À quel moment? Dans quelles circonstances? Que s’est-il passé avant, pendant et après? Les témoignages sont confrontés aux images. Les différentes séquences sont remises dans l’ordre.

Entre le moment où les joueurs quittent la pelouse et celui où ils reviennent, il ne s’est pas passé «rien». Il s’est passé une succession de faits. Et cette chronologie aura son importance.

Le Maroc n’arrive donc pas à Lausanne avec seulement une version des événements face à une autre. Il a un dossier. Et maintenant, ce dossier passe entre les mains du TAS. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement? Pas besoin d’être juriste pour comprendre.

Le tribunal va reprendre l’affaire, examiner les faits, entendre les arguments des deux parties et vérifier si la sanction prononcée par la CAF correspond aux règles applicables. Il ne s’agit donc pas de rejouer la finale. La question est plus simple: la décision prise par la CAF était-elle juridiquement justifiée?

Et le TAS n’est pas obligé de suivre la CAF. Il peut confirmer sa décision. Il peut la modifier. Il peut l’annuler. Il peut aussi demander que l’affaire soit revue par l’instance précédente. Autrement dit, le recours sénégalais ouvre une nouvelle étape, mais pas une nouvelle finale. Alors, est-ce qu’on refait le match? Oui… mais pas exactement.

Lausanne ne remettra pas Maroc-Sénégal sur la pelouse. Le penalty de Brahim Diaz restera dans l’histoire de cette finale. Les prolongations ne seront pas rejouées. Le match est terminé. Le Sénégal a choisi les tirs au but. Seulement, à Lausanne, les penalties ne se tirent pas face à un gardien: ils se tirent face au règlement. Un argument contre un article. Une pièce contre une pièce. Une interprétation contre une autre. À Lausanne, le ballon sera dans le droit. À Lausanne, pas d’Associé du diable. Et le diable ne s’habille pas en Prada. Mais le diable, comme souvent, sera dans les détails. Et les détails sont dans les textes.

Trois juristes, aucun maillot

Sidney Lumet avait imaginé douze hommes enfermés dans une pièce pour décider du sort d’un accusé. 12 Angry Men raconte une justice qui avance lentement, à coups de questions, de contradictions et de petits détails qui finissent par changer la perception d’une affaire.

À Lausanne, ils ne seront que trois. Trois juristes. Trois nationalités. Trois parcours.

Pas de juré numéro 8. Pas de Henry Fonda. Et surtout pas de grand retournement hollywoodien à la dernière minute. Le TAS n’est pas une salle de cinéma. C’est une juridiction arbitrale.

À la présidence du panel, Gérald Simon, professeur émérite de droit public à l’Université de Bourgogne, à Dijon, spécialiste du droit du sport. À ses côtés, Luigi Fumagalli, professeur de droit international à l’Université de Milan et arbitre du TAS. Le troisième arbitre, Ulrich Haas, professeur de droit à l’Université de Zurich, est spécialiste de procédure civile, d’arbitrage et de droit du sport.

Pas des supporters. Pas des communicants. Pas des commentateurs. Des arbitres. Des juristes. C’est peut-être la meilleure manière de résumer ce qui attend les deux parties.

Le Sénégal viendra défendre sa lecture des événements et contester la sanction prononcée par la CAF. Le Maroc défendra la position de la Confédération et la qualification retenue pour les faits.

Et la CAF, elle aussi, sera observée. Car derrière cette affaire se trouve une question qui dépasse les deux fédérations: que vaut une règle lorsque survient un incident majeur en pleine finale?

Me Renaud Duchêne, avocat spécialisé en droit du sport, apporte un éclairage extérieur. Pour lui, le TAS examinera aussi bien le fond de l’affaire que la manière dont la procédure d’appel a été menée.

Le fond et la forme. Son appréciation tient en quatre mots: «Ça devrait le faire.» Quatre mots. Pas une sentence. Encore moins un verdict. Mais suffisamment pour rappeler que le Maroc n’arrive pas à Lausanne les mains vides.

La réputation de la CAF est également en jeu. Une institution sportive doit pouvoir expliquer et défendre les décisions qu’elle prend. Et lorsqu’une juridiction indépendante les examine, elle doit pouvoir démontrer que le raisonnement tient.

Le Maroc défend son dossier. Le Sénégal défend le sien. La CAF assume sa décision. Et le TAS devra trancher. Pas pour faire plaisir au Maroc. Pas pour faire plaisir au Sénégal. Pour dire le droit. Le Maroc ne demande pas au TAS de préférer une couleur à une autre. Il lui demande de regarder les faits et le droit. Il ne veut pas être champion d’Afrique avec un astérisque. Pas un titre entouré de parenthèses. Pas une couronne accompagnée d’un renvoi en bas de page. Pas un trophée suspendu à une nouvelle bataille de communication. Une couronne n’a pas besoin d’astérisque lorsqu’elle repose sur le droit.

Le nouveau règlement de l’IFAB ne sera pas appliqué rétroactivement. Mais le TAS pourra difficilement l’ignorer comme élément de perspective. Après la pelouse, les commissions, l’appel et la prolongation administrative, Maroc-Sénégal arrive donc à Lausanne.

Un drôle de match, finalement. Il n’y aura ni supporters derrière les buts, ni fumigènes, ni hymnes. Pas de penalty à arrêter. Pas de VAR à appeler. Trois juristes. Des pièces. Des arguments. Une décision.

Et maintenant, il est temps de rendre l’antenne.

Nous vous tiendrons informés de la suite de cette affaire, qui dépasse désormais le seul Maroc-Sénégal et pourrait compter pour l’avenir du football africain et mondial.

Après ce Good Morning, Lausanne, le rideau peut se refermer.

Vous pouvez reprendre une activité normale. Ciao, bonsoir ! Le droit, tout le droit, rien que le droit.

Par Amine Birouk
Le 07/10/2026 à 15h35