Feijóo, Mondial 2030 et Populisme espagnol

Aziz Daouda.

ChroniqueBien des déclarations révèlent davantage la fébrilité de celui qui les prononce que la force du pays qu’il prétend défendre. La dernière sortie d’Alberto Núñez Feijóo, président du Parti populaire espagnol et candidat à la présidence du gouvernement, est l’archétype de cette catégorie. La déclaration remonte au 6 novembre 2026, il s’y était mêlé les pinceaux en bon maitre chanteur, en s’attaquant à La FIFA qui n’a toujours pas attribué la finale à l’un des trois pays.

Le 08/11/2026 à 12h24

Voilà donc un responsable politique qui, dans une campagne électorale où le Maroc semble être devenu le sujet de prédilection, vient de franchir un nouveau palier dans la surenchère. Sa menace est désormais explicite. S’il devient président du gouvernement et si la FIFA attribue au Maroc la finale de la Coupe du monde 2030, il défendra le retrait de l’Espagne de l’organisation de la compétition.

Autrement dit, pour M. Feijóo, si le Maroc obtient la finale, l’Espagne devrait bouder le Mondial qu’elle organise avec ses deux partenaires.

Quelle hauteur de vue! Quelle conception de la diplomatie! Quel sens des responsabilités!

On connaissait les campagnes électorales qui promettent des emplois, du pouvoir d’achat et des lendemains meilleurs. Voici maintenant celle qui promet de faire payer à la FIFA, ou au Maroc, une éventuelle décision de donner la finale au Maroc. Personne ne comprend qui il cherche à sanctionner: la FIFA ou le Maroc? Il n’a sans doute pas la hauteur d’esprit pour comprendre que c’est en réalité l’Espagne qui sera sanctionnée.

Le football devient ici un instrument de règlement de comptes politiques et le voisin marocain, une cible commode pour mobiliser les électeurs. Mais avant de distribuer les ultimatums, M. Feijóo ferait bien de regarder quelques réalités en face.

Première réalité: il n’est pas encore président du gouvernement espagnol.

Il serait peut-être utile de commencer par gagner les élections avant de distribuer les sanctions internationales. Les Espagnols ne lui ont pas encore confié les clés de la Moncloa. Et même s’ils le faisaient, rien ne garantit que son gouvernement traverserait sereinement les quatre années qui nous séparent de 2030. La politique espagnole est suffisamment instable, fragmentée et soumise aux alliances parlementaires pour que personne ne puisse considérer l’avenir institutionnel comme une certitude. Feijóo parle déjà comme s’il avait été élu, comme si son mandat était assuré jusqu’en 2030 et comme si la FIFA attendait ses instructions. Un peu de modestie ne ferait donc pas de mal. Il y a une différence entre briguer le pouvoir et se comporter comme si le pouvoir vous appartenait déjà.

Deuxième réalité: Feijóo semble avoir une mémoire particulièrement sélective de l’histoire de cette candidature.

Puisqu’il aime rappeler que l’Espagne et le Portugal ont été à l’origine du projet, rappelons-lui également ce qu’il semble avoir oublié que le Maroc n’est pas arrivé dans cette aventure comme un figurant que l’on aurait gentiment invité à prendre place dans la tribune. La Coupe du monde de 2023, selon le système de rotation de la FIFA devait revenir à l’Afrique.

C’est le roi Mohammed VI qui, le 14 mars 2023, à Kigali lors d’un congrès de la CAF, avait annoncé officiellement la décision du Maroc de présenter une candidature commune avec l’Espagne et le Portugal. C’est également le Souverain marocain qui, le 4 octobre 2023, a annoncé que le Conseil de la FIFA avait retenu à l’unanimité cette candidature comme candidature unique. Le Maroc a donc joué un rôle politique et diplomatique majeur dans la constitution de ce trio hombre.

Il serait d’ailleurs intéressant que M. Feijóo se souvienne d’un détail institutionnel et protocolaire fort déterminant. Le Maroc a donné à cette candidature une dimension politique et symbolique qui a largement dépassé le simple rapprochement de trois fédérations de football.

La FIFA a finalement désigné officiellement les trois pays le 11 décembre 2024. Il s’agit d’une candidature commune, pas d’une propriété espagnole à laquelle les deux autres partenaires seraient simplement associés. M. Feijóo devrait méditer cette distinction avant de distribuer les certificats de propriété.

Troisième réalité: la finale n’est pas un droit de naissance espagnol.

La FIFA n’attribue pas une finale sur la base du patriotisme d’un candidat, de son classement footballistique ou de ses déclarations télévisées. Elle dispose de critères techniques, logistiques, organisationnels et infrastructurels.

La question est donc simple: quel pays présentera la meilleure proposition pour accueillir l’événement sportif le plus regardé de la planète?

Le Maroc travaille précisément dans cette direction. Il investit massivement dans ses infrastructures, modernise ses équipements sportifs et prépare notamment le grand stade Hassan II de Benslimane, un projet monumental annoncé avec une capacité envisagée de 115 000 places et toutes les commodités pour abriter l’événement et au-delà. Ce projet n’est pas une déclaration électorale. C’est un investissement stratégique dans une infrastructure destinée à répondre aux ambitions du Royaume et aux exigences internationales.

L’Espagne possède naturellement des stades prestigieux et une expérience considérable. Personne ne le conteste. Mais cela ne lui confère aucun droit automatique sur la finale. Le Bernabéu n’est pas propriétaire de la Coupe du monde et le Real Madrid ne détient pas les clés de la FIFA!

Les visites d’évaluation des stades et des infrastructures des trois pays sont d’ailleurs engagées. La FIFA a expressément indiqué que le choix des enceintes et la répartition des rencontres seraient arrêtés ultérieurement.

Que Feijóo défende la candidature espagnole pour la finale est parfaitement légitime. Qu’il veuille convaincre la FIFA que l’Espagne dispose du meilleur dossier est même parfaitement compréhensible.

Mais menacer de quitter une organisation commune parce que la décision pourrait ne pas lui convenir relève d’une tout autre logique. C’est confondre compétition et chantage.

Quatrième réalité: le Maroc n’est pas un adversaire de l’Espagne.

C’est probablement le point que M. Feijóo devrait le plus sérieusement méditer. Le Maroc et l’Espagne ne sont pas deux pays engagés dans une confrontation. Ils sont deux voisins liés par une géographie incontournable, des intérêts économiques considérables, des accords stratégiques et une coopération qui concerne aussi bien la sécurité que les migrations, l’industrie, l’agriculture, les transports et les investissements. Il suffit de regarder les chiffres pour comprendre l’absurdité d’une politique de confrontation.

En 2024, les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint le montant record de 22,693 milliards d’euros. Plus de 6 000 entreprises espagnoles exportent régulièrement vers le Maroc et plus de 900 disposent de filiales ou de participations significatives dans des entreprises marocaines.

Le Maroc est également devenu la première destination des investissements espagnols en Afrique. Ce sont les chiffres publiés par le gouvernement espagnol lui-même. Alors, M. Feijóo, avez-vous seulement réfléchi aux conséquences de vos déclarations?

Qui a le plus à perdre dans une dégradation durable des relations entre les deux pays? Le Maroc, qui diversifie ses partenaires économiques et renforce progressivement ses relations avec de nombreuses puissances internationales, ou l’Espagne, dont des milliers d’entreprises ont fait du marché marocain un espace économique essentiel?

Le Maroc ne menace pas l’Espagne de représailles commerciales. Il ne conditionne pas sa coopération sécuritaire à l’attribution d’une finale de football. Il ne remet pas en question les relations bilatérales à chaque fois qu’une décision internationale ne lui convient pas. Il serait donc souhaitable que ceux qui aspirent à diriger l’Espagne comprennent que la politique étrangère ne se conduit pas comme un meeting électoral.

Enfin, un conseil à M. Feijóo: calmez-vous! Votre campagne semble avoir trouvé dans le Maroc un formidable défouloir. À force de vouloir montrer votre fermeté à l’égard de Rabat, vous finissez surtout par donner l’impression que votre stratégie politique manque cruellement de propositions positives.

Le Maroc n’a aucune raison de s’excuser de ses ambitions. Il a le droit de vouloir organiser la finale, de construire le plus grand stade possible, de défendre son dossier et de convaincre la FIFA. C’est exactement ce que ferait n’importe quel pays ayant les moyens et l’ambition d’accueillir un tel événement.

Et si la FIFA choisit finalement l’Espagne, le Maroc devra respecter cette décision. Si elle choisit le Maroc, l’Espagne devra en faire autant. C’est cela, le respect des institutions internationales.

Quant à la menace de retirer l’Espagne de l’organisation, elle mérite tout de même une toute dernière observation. Le Mondial 2030 est une occasion historique de rapprocher deux continents, deux peuples et deux pays voisins. Il devrait être un symbole de coopération entre l’Europe et l’Afrique, et non devenir un otage des calculs électoraux d’un candidat en manque d’inspiration politique. Le Maroc n’a pas besoin d’une Espagne humiliée pour réussir son Mondial. Et l’Espagne n’a certainement pas besoin d’un Maroc affaibli pour réussir le sien.

M. Feijóo, une finale de Coupe du monde se gagne sur un dossier, des infrastructures et une décision de la FIFA. Elle ne se décroche ni par décret électoral, ni par intimidation, ni par des bouderies diplomatiques.

Il y a une différence entre défendre les intérêts de son pays et mettre en péril ses intérêts pour satisfaire son ego politique. Un futur chef de gouvernement devrait connaître cette différence. Et surtout, il devrait comprendre qu’un voisin stratégique n’est pas un punching-ball électoral.

Juste une petite chose pour conclure hombre : si le FIFA accorde la finale au Maroc et que, par miracle (ou par pure logique du football), l’Espagne se retrouve en finale contre le Maroc… vous serez évidemment le bienvenu à Benslimane. C’est juste à côté de Casablanca, enfin, «juste à côté» au sens marocain du terme : environ 55 km, soit moins d’une petite heure de route.

On vous promet un accueil chaleureux, du thé à la menthe, des cornes de gazelle, des briouates, et sans doute même le canapé qui siérait à votre rang si vous êtes encore chef de gouvernement alors.

Par Aziz Daouda
Le 08/11/2026 à 12h24