En 1975, Miloš Forman signait Vol au-dessus d’un nid de coucou, avec un Jack Nicholson inoubliable dans le rôle de Randle McMurphy, pensionnaire d’un établissement psychiatrique où règne l’autoritaire infirmière Ratched. Un demi-siècle plus tard, la politique espagnole semble s’offrir une adaptation libre de ce classique du cinéma. La présidente de la Communauté de Madrid, la très à droite Isabel Díaz Ayuso, pourrait aisément reprendre le rôle de l’infirmière, veillant sur son établissement madrilène et sur ce qu’elle considère déjà comme son territoire. Dans cette version ibérique, la Coupe du monde 2030 tient lieu de décor, tandis que sa finale devient l’objet de toutes les convoitises.
Depuis plusieurs semaines, le débat s’est installé de l’autre côté du détroit de Gibraltar. Dans cette croisade médiatique, certains, au sein du Parti populaire (PP) et des médias de droite, distribuent volontiers au Maroc le rôle du méchant, celui qui viendrait dérober à la toute-puissante Espagne un fief qui lui serait dû depuis l’époque d’Alfonso VI, au temps de la bataille de Zallaqa, en 1086.
Une finale madrilène, catalane ou marocaine? La question n’est pourtant pas tranchée. Mais l’Hispanie tout entière, des Asturies à Tarifa, semble déjà avoir distribué les rôles, attribué les trophées et désigné les coupables. Il ne manque plus que le générique de fin.
Mais en 2026 après JC, un pays peuplé d’irréductibles Moros résiste encore et toujours. Pas question de céder à la surenchère, de se laisser entraîner dans cette bataille de déclarations ou de répondre aux provocations.
Bouya Omar et ses pensionnaires
La présidente de la Communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, a franchi un nouveau palier en évoquant le risque de se faire «voler» la finale. Le choix du verbe n’est pas anodin. Voler. Robar. Le mot a plusieurs vies, comme l’avait compris Raymond Devos dans son sketch «Le Vent de la révolte». Des clients d’hôtel, emportés par les bourrasques et passant par les fenêtres, finissaient par ne pas payer leur séjour. «Quand ils sortent par la fenêtre comme ça… ils ne vous paient pas?», demande Devos au gérant. «Non, c’est du vol!», répond celui-ci. Entre ce qui s’envole et ce qui se dérobe, il n’y a parfois qu’un courant d’air… ou un raccourci de langage.
Dans le débat espagnol, le Maroc serait donc celui qui viendrait dérober une finale qui ne lui a jamais été attribuée. La dépossession avant même la propriété, le vol avant même l’attribution. Une manière singulière de présenter une compétition dont la décision finale relève de la FIFA.
À ce stade, le Maroc n’a rien volé à personne. Il est engagé dans une organisation tripartite avec l’Espagne et le Portugal. Les trois pays ont été désignés pour accueillir le Mondial du centenaire. La finale, elle, reste à attribuer. Elle devra répondre à des critères sportifs, techniques, organisationnels et commerciaux, pas à un acte de propriété délivré par une capitale européenne.
La sortie d’Ayuso aurait presque pu s’arrêter là. Mais les accusations de fraude fiscale et de falsification documentaire visant son compagnon, Alberto González Amador, invitent à une certaine prudence dans les leçons de morale. La justice suit son cours et la présomption d’innocence s’impose. Reste ce proverbe arabe: «Ida kana baytouka min zoujaj, fala tarmi en-nass bil hijara». Si ta maison est de verre, ne jette pas de pierres aux autres.
Dans cette comédie, l’infirmière madrilène n’est pas la seule à vouloir tenir le premier rôle. Le président du Parti populaire, Alberto Núñez Feijóo, a lui aussi apporté sa pierre à l’édifice. Invité de l’émission El Chiringuito, il a défendu une finale en Espagne et franchi un pas supplémentaire: si la FIFA choisissait le Maroc pour accueillir le match décisif, l’Espagne devrait, selon lui, se retirer de l’organisation du tournoi. Il a même assuré qu’il défendrait cette position s’il accédait à la présidence du gouvernement, après les élections du 29 novembre. La campagne électorale a parfois le goût des promesses sans lendemain.
Won’t Get Fooled Again
Álvaro Benito adopte, lui, une grille de lecture plus nuancée. Contacté par votre serviteur, le journaliste et consultant sportif à la Cadena SER, radio du groupe Prisa généralement située dans l’orbite du centre gauche espagnol, replace cette agitation dans son contexte: «Nous sommes en période d’élections, en campagne ou en précampagne électorale, si ce n’est pire».
Pour lui, la nervosité politique autour du scrutin se répercute jusque dans le sport. Mais Benito ramène surtout le débat à une question concrète: quelles seraient les conséquences sportives et économiques pour l’Espagne si elle décidait de se retirer de l’organisation du Mondial, dans l’hypothèse où la FIFA attribuerait la finale au Maroc? Quelles pénalités pourrait-elle encourir? Voilà, selon lui, le véritable sujet.
Il rappelle aussi que personne ne sait aujourd’hui où se jouera la finale. La décision reste à venir, dans un contexte institutionnel qu’il estime encore incertain, notamment à l’approche de la réélection du président de la FIFA, prévue en mars à Rabat. Les visites des sites au Portugal, en Espagne et au Maroc sont, elles, attendues entre la fin novembre et le début décembre.
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Avant de brandir la menace d’un retrait, encore faudrait-il en mesurer les conséquences. Les engagements pris, les investissements consentis et les accords liés à l’organisation ne s’effacent pas au gré d’une déclaration de campagne. Le football a ses règles, la politique ses échéances et la FIFA son calendrier. Les confondre ne fera pas avancer le dossier.
Autre pensionnaire de ce manicomio médiatique — autrement dit, de cet asile où les déclarations les plus extravagantes semblent avoir droit de cité —, Juanma Rodríguez, chroniqueur et supporter assumé du Real Madrid, a lui aussi trouvé le moyen de mêler football et politique. Lui qui fréquente le Bernabéu comme d’autres vont à la messe a expliqué qu’il préférerait voir le Barça champion plutôt que Pedro Sánchez rester à la Moncloa. La passion madrilène a parfois des chemins de traverse. À ce stade, Freud aurait de quoi meubler quelques séances.
«Averroès, relève-toi: ils sont tous devenus fous!» aurait chanté un certain Michel Sardou. Le clin d’œil à Vladimir Ilitch tombe à point nommé.
L’histoire politique espagnole offre d’ailleurs un précédent sur la durée de vie des promesses électorales. En 1982, le PSOE de Felipe González avait fait campagne avec le fameux «OTAN, de entrada no». Une fois au pouvoir, le gouvernement socialiste a finalement défendu le maintien de l’Espagne dans l’Alliance atlantique, avant le référendum de 1986. Les slogans ont parfois une durée de vie limitée. Les responsabilités, elles, finissent toujours par rattraper leurs auteurs. Les Who avaient peut-être résumé la situation avec Won’t Get Fooled Again. Encore faut-il que les électeurs aient envie de retenir la leçon.
El honor, les pesetas et le dinero
Derrière cette comédie politique se cache une réalité beaucoup moins théâtrale: le dinero. Les projections avancées par Rafael Louzán, président de la Fédération espagnole de football, sur la base d’une étude de PwC, évoquent près de cinq milliards d’euros d’impact sur le PIB espagnol, plus de 90.000 emplois et 1,4 million de visiteurs supplémentaires. Des estimations, certes, mais qui donnent une idée de l’enjeu.
Et il n’y a pas que les retombées du tournoi en Espagne. Le Maroc représente aussi un marché pour les entreprises espagnoles. L’entreprise espagnole CAF (Construcciones y Auxiliar de Ferrocarriles) fournira 40 trains interurbains au royaume dans le cadre d’un contrat de plus de 750 millions d’euros. Acciona est également présente sur le chantier de la station de dessalement de Casablanca. Madrid ne s’y trompe d’ailleurs pas: son gouvernement encourage activement ses entreprises à saisir les opportunités offertes par les grands projets marocains liés au Mondial 2030.
Voilà qui donne une saveur particulière aux déclarations de ceux qui voudraient faire de la finale une affaire de souveraineté et d’honneur national. D’un côté, on menace de quitter l’organisation si le dernier match échappe à l’Espagne ; de l’autre, on accompagne les entreprises espagnoles qui entendent participer aux chantiers marocains. Felipe González avait lui aussi appris, avec l’OTAN, que les slogans de campagne résistent parfois mal à l’épreuve du pouvoir. Feijóo pourrait-il découvrir à son tour que gouverner impose de compter autrement?
Les pesetas ont disparu, les euros les ont remplacées. Mais Vespasien avait déjà trouvé la formule: Pecunia non olet. L’argent n’a pas d’odeur. Pas même lorsqu’il traverse le détroit de Gibraltar. Entre l’honneur, les pesetas et le dinero, la calculette risque finalement d’avoir le dernier mot.
La raison n’a pas dit son dernier mot
Heureusement, tous les observateurs espagnols ne semblent pas avoir perdu le sens de la mesure. David Sánchez, journaliste à Radio Marca et consultant de l’émission El Partidazo sur la COPE, a publiquement exprimé un avis divergent. Si le Maroc dispose du meilleur stade, pourquoi la finale devrait-elle nécessairement se jouer à Madrid? Et pourquoi Barcelone ne pourrait-elle pas, elle aussi, présenter une candidature crédible?
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Cette prise de position rappelle une évidence: la finale d’une Coupe du monde n’est pas un héritage dynastique. Elle ne revient ni à une ville en raison de son prestige, ni à un pays au nom d’une quelconque ancienneté footballistique. Elle doit être attribuée sur la base d’un dossier et de critères objectifs. Défendre Madrid est parfaitement légitime. Considérer que Madrid possède déjà la finale l’est beaucoup moins.
Le débat espagnol gagnerait à retrouver cette distinction élémentaire. Le Maroc ne demande pas un privilège. Il défend une candidature, met en avant ses infrastructures, son expérience événementielle et ses ambitions. L’Espagne et le Portugal ont, eux aussi, leurs arguments. La compétition entre les sites doit se dérouler dans le cadre fixé par la FIFA, pas dans les studios de télévision ni au rythme des calendriers électoraux.
Le Maroc n’a donc rien à voler. Il a une candidature à défendre, des infrastructures à achever et une ambition à concrétiser. L’Espagne peut défendre Madrid ou Barcelone. Le Portugal peut faire valoir ses arguments. La FIFA, elle, aura le dernier mot.
Après ce défilé de déclarations, d’accusations et de certitudes prématurées, une question finit par s’imposer: y a-t-il encore quelqu’un de sensé à Madrid?














