Confidences entre nuages et souvenirs
Le ronronnement des réacteurs invite aux confidences. À mes côtés, trois légendes qui ont écrit les plus belles pages de notre football: Mohamed Timoumi, Abderazzak Khairy et Mustapha El Haddaoui. En regardant par le hublot le paysage mexicain se dessiner sous les nuages, Khairy sourit, le regard plongé dans ses souvenirs: «Tu sais, Amine, avant d’aligner ces deux buts historiques contre le Portugal en 1986, nous avions vécu ici même, à Monterrey, pendant trente jours pour nous acclimater. Ce climat, on le connaît par cœur. On y a laissé notre sueur, mais on y a gagné notre histoire».
El Haddaoui, plus discret mais tout aussi ému, hoche la tête: « Ce stade, cette chaleur… c’est comme si le temps n’avait pas passé. On revient sur nos traces». Je les écoute, fasciné, en essayant discrètement de ne pas me faire voler la vedette dans mon propre carnet.
Dans l’imaginaire populaire de notre enfance marocaine, ce Mexique n’est pas une simple coordonnée géographique. C’est d’abord un noir et blanc magistral — celui de Los Olvidados de Luis Buñuel, filmant les bas-fonds de Mexico avec la puissance naturaliste d’un Émile Zola. C’est ensuite la poussière d’or des grands westerns qui ont bercé nos salles obscures: Le Trésor de la Sierra Madre, Les Sept Mercenaires, Vera Cruz, et le souffle révolutionnaire de Pancho Villa.
Et puis il y a l’autre Mexique — celui de nos salons. Celui de Guadalupe, cette telenovela qui arrêtait tout dans les foyers marocains, qui suspendait les repas, les disputes et les prières. La petite orpheline aux grands yeux tristes avait envahi nos vies comme une cousine éloignée venue d’outre-Atlantique, avec ses trahisons, ses réconciliations de dernière minute et ses retournements de situation improbables. Un scénario qui ressemble étrangement, soit dit en passant, à un certain match du 30 juin 2026 à Monterrey. La fiction mexicaine avait de l’avance sur nous.
Dans l’avion, quelque part derrière moi, une voix de femme commente déjà le voyage à plein volume, interpellant ses amies, jugeant la qualité des plateaux-repas de la compagnie et pronostiquant le score avec une assurance confondante. Je me retourne. Elle surprend mon regard et lâche, sans ciller: «Les Lions vont gagner. Point». Je souris. Je ne sais pas encore que cette femme va devenir le personnage central de ma soirée.
Pour le football marocain, cette terre reste le jardin de nos plus belles épopées. Ce soir, avec ces trois légendes, nous nous apprêtons à en écrire un nouveau chapitre.
Le fil invisible: d’El Warga à Idrissi
C’est suspendu entre ciel et terre que l’on prend conscience des liens profonds qui nous unissent à cette nation. Bien avant 1970 et 1986, le véritable fil invisible qui nous relie au Mexique s’appelle Abderazzak El Warga — le Ibn Battouta de notre football, qui traversa l’Atlantique pour planter ses crampons à Puebla dès 1951, ouvrant une route transatlantique alors insoupçonnée.
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Aujourd’hui, ce fil passe par Oussama Idrissi. En brillant sous les couleurs des Tuzos de Pachuca, au cœur de l’altitude mexicaine, l’attaquant porte en lui une trajectoire singulière. Formé à la rigueur et à l’esthétisme de l’école néerlandaise, ce joueur de rupture capable de repiquer dans l’axe avec une vivacité déroutante a choisi de faire vibrer la fibre du cœur en optant pour l’étoile verte. Un pont entre trois mondes, dont la renaissance sur la terre des Aztèques résonne comme un trait d’union parfait pour ce choc transatlantique.
Timoumi, en puriste et poète du milieu de terrain, laisse vagabonder sa pensée vers Johan Cruyff et l’école qu’il a léguée au monde. Il évoque avec une admiration sincère la lignée de géants qu’ont produit ces Pays-Bas: Ruud Gullit et son élégance royale, Marco van Basten et sa brutalité clinique, Dennis Bergkamp et sa technique de joaillier, Arjen Robben et ses dribbles en couteau, jusqu’à la pureté de touche de Frenkie de Jong. «Ces gens-là ont réinventé le football», murmure-t-il, le regard perdu au-dessus des nuages.
Mais Van der Vaart ferait bien de relire Mouna Hachim avant de parler. Car c’est précisément sa sortie de mars dernier sur Ziggo Sport qui flotte encore dans nos esprits comme une blessure non refermée: «Tous les Marocains qui ne sont pas assez bons ici finissent par jouer pour le Maroc». Une phrase qui avait traversé la Méditerranée comme une gifle et fait bouillir tout un peuple. Ce soir, dans la fournaise du BBVA, le rectangle vert allait lui répondre. Sans un mot. Avec des actes.
Quatre siècles avant le coup d’envoi
Car la chroniqueuse Mouna Hachim nous le rappelle avec une érudition lumineuse: avant Cruyff, avant le Voetbal Totaal, il existait déjà une vieille et profonde alliance entre le Maroc et les Pays-Bas. Dès 1604, sous le sultan saâdien Zaidan El Nasir, les deux États nouent des relations diplomatiques avant de signer, le 24 décembre 1610, un traité d’amitié, de navigation et de commerce libre — l’un des premiers entre une puissance européenne et un État musulman. L’ambassadeur Ahmed ibn Qassem al-Hajari parcourt ensuite Amsterdam et Leyde, fasciné, comme il le raconte dans son Difficile voyage du musulman.
Quatre siècles plus tard, près de 400.000 Marocains vivent aux Pays-Bas. Certains, comme Boulahrouz ou Afellay, ont porté le maillot orange ; d’autres, tels Mazraoui ou Amrabat, ont choisi l’étoile verte. Même Afellay n’avait pas caché son cœur à la veille de ce match: «Dans ce match, mon cœur est avec le Maroc. Tout simplement parce que mes origines sont marocaines, mes parents viennent du Maroc et ma famille y vit. Que puis-je dire de plus?» Comme le rappelait Danton: on n’emporte pas la patrie dans la semelle de ses souliers.
C’est dans ce contexte que Noureddine Naybet, en vrai connaisseur, pose le cadre avant même que les équipes n’entrent sur la pelouse, avec le calme des gens qui ont tout vu et tout vécu sous ces latitudes: «Dans cette fournaise, la gestion des efforts sera fondamentale». Une sentence prémonitoire. Car c’est exactement ce qui se passera : un Maroc qui sait doser, souffrir, tenir — et frapper au moment précis où les Oranje, épuisés par soixante-dix pour cent de course sans ballon, ne peuvent plus rien.
La marée rouge de la Macro Plaza
À l’atterrissage, la chaleur est écrasante, lourde, presque tropicale. Monterrey surgit comme une forteresse moderne encerclée par des montagnes arides et imposantes, dominées par le Cerro de la Silla. Au cœur de cette ville industrielle vibrante, à quelques encablures de la frontière américaine, le Stade BBVA se dresse comme un joyau futuriste: une arène élégante et intimidante, tout en métal et lignes pures. Un stade qui respire le football et l’ambition. En y pénétrant, je repense à 2013, le Mondial des Clubs, et ce choc dantesque entre les Rayados et le Raja de Casablanca. Décidément, Monterrey a le chic pour les grandes nuits.
Dans le hall de l’hôtel, je croise à nouveau ma voisine d’avion. Elle a déjà noué connaissance avec trois familles de supporters marocains, échangé des pronostics avec un autre groupe de supporters venus de Fès, et convaincu le barman mexicain que le Maroc allait «faire quelque chose de grand ce soir». Le barman hoche la tête, convaincu. Je commence à croire qu’elle a raison.
La veille du match, la Macro Plaza — immense esplanade de quarante hectares en plein centre-ville — s’était métamorphosée en une mer rouge et verte. Sous les faisceaux laser verts du Faro del Comercio, cette tour emblématique de soixante-dix mètres qui illumine chaque nuit le ciel de Nuevo León, la communion entre supporters marocains et mexicains était totale, spontanée et chaleureuse. Deux peuples qui partagent la même passion viscérale pour le football et, ce soir-là, le même adversaire.
En conférence de presse, Mohamed Ouahbi avait posé le décor avec un sourire malicieux face aux journalistes curieux de percer sa stratégie: «Mon plan de jeu? Je ne vous le dirai pas». Une façon élégante de dire que les Néerlandais n’en sauraient pas plus que nous. Yassine Bounou, lui, avait résumé l’essentiel: «Nous ferons tout pour rendre les Marocains fiers». Deux phrases. Un programme.
No era penal, hermano
Le départ vers le stade en bus est une véritable fan experience. Le véhicule tangue au rythme des chants marocains. Ma voisine d’avion, installée trois rangs derrière, dirige déjà les chants avec l’autorité naturelle de quelqu’un qui n’a jamais demandé la permission pour quoi que ce soit. Très vite, nous nous mêlons aux supporters locaux. Contre toute attente, les Mexicains sont à fond derrière les Lions. Pourquoi une telle ferveur pour une équipe qui n’est pas la leur? Un hincha d’une quarantaine d’années s’avance vers moi, le visage grave, et lâche dans un espagnol théâtral: «¡No era penal, hermano!»
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Tout s’explique en un instant. Le 29 juin 2014, à Fortaleza, le Mexique touchait du doigt les quarts de finale. À la 91e minute, Arjen Robben s’écroulait dans la surface après un contact invisible de Rafael Márquez. Le penalty généreusement accordé avait brisé le cœur d’un peuple entier. Douze ans plus tard, jour pour jour, la blessure n’est toujours pas refermée. Pour les Mexicains, le Maroc est devenu ce soir le bras armé de la justice poétique. Ce que l’arbitrage sans VAR n’avait pas réglé en 2014, le football allait s’en charger ce soir.
La transe du peperino
Dès le coup d’envoi, le BBVA devient un chaudron incandescent. Le plan secret de Mohamed Ouahbi se dévoile enfin: une réappropriation totale des préceptes de l’école d’Amsterdam. Contre les maîtres du Voetbal Totaal, le Maroc décide de confisquer le cuir. Azzeddine Ounahi, soyeux et insaisissable, dicte un tempo hypnotique. Ismaël Saibari est impérial dans la conservation. Van der Vaart regarde. Et il n’est pas au bout de ses surprises.
Les tribunes mexicaines explosent rapidement: «¡Marruecos! ¡Marruecos! ¡Marruecos!» Des milliers de gorges mexicaines scandent le nom du Maroc avec la ferveur de ceux qui vivent par procuration une vengeance trop longtemps attendue. Puis, dans un de ces moments où le football frôle le sublime, les trompettes des Mariachis retentissent soudainement. Toute une tribune se lève et entonne Cielito Lindo — cet hymne populaire mexicain, né au XIXe siècle, que les mères chantent à leurs enfants et que les stades reprennent dans les grandes occasions. Ay, ay, ay, ay… canta y no llores… Chante et ne pleure pas. Ce soir-là, dans la fournaise de Monterrey, ces mots résonnaient comme une déclaration d’amour adressée aux Lions de l’Atlas.
Ma voisine d’avion, que j’ai retrouvée installée deux rangs devant moi dans la tribune — comment a-t-elle fait? — vit le match à plein volume. Ce que les Italiens appellent avec tant de justesse un peperino: une femme vive, pleine de caractère, un électron libre au tempérament bien trempé qui infuse du poivre dans chaque seconde. Et quelle connaisseuse. Elle commente, encourage, sermonne, arbitre, entraîne: « Saibari dayer match kbir lyoum!», «Allez Azzeddine, presse!», «Allez Haj, en direction de Mazraoui!». Les yeux brillants, le corps tendu à chaque action. Ouahbi aurait dû l’inviter dans son staff.
À la 74e minute, les Oranje piquent sur un contre fulgurant. Le peperino coupe instantanément le son. La tribune entière se retrouve en apnée. Sa sentence tombe, lucide et sans appel: «Brahim ma dayer walou… 3ayyane lyoum». Même l’arbitre n’échappe pas à sa vindicte: «A l’arbitre, a maskhout el walidine !»
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Mais ce groupe a du cœur. Chemseddine Talbi s’applique et délivre un centre millimétré, une merveille de trajectoire brossée qui survole la défense adverse pour trouver la course folle d’Issa Diop. Monté de l’arrière avec une énergie de possédé, le défenseur s’élève plus haut que tout le monde et catapulte une tête rageuse et puissante. Le but égalisateur fait exploser le stade. Notre peperino fond en larmes avant de basculer dans une transe mystique pendant la prolongation et les tirs au but.
Yassine Bounou s’avance sur sa ligne avec la certitude des grands soirs. À chaque parade, le cri du cœur de la Casablancaise couvre le tumulte: «Bounou nta dima wa3er!» Et lorsque le dénouement tombe enfin en faveur du Maroc, elle s’effondre sur son siège, submergée, secouée de larmes chaudes et incontrôlables frôlant la véritable crise de nerfs. Ses amies l’entourent, tentant de canaliser ce trop-plein d’angoisse et de joie pure qui venait de s’évaporer dans le ciel de Nuevo León. C’était le reflet parfait de ce que tout un peuple ressentait à cet instant précis.
L’entrée définitive dans la cour des grands
Au coup de sifflet final, c’est l’extase. L’image d’Ismaël Saibari en larmes dans les bras de sa mère est devenue instantanément le symbole de cette qualification historique. Après avoir inscrit le tir au but décisif, il a couru vers les tribunes pour retrouver et étreindre celle qui l’a porté. Comme en 2022, le même geste, le même cordon ombilical. Le même dénominateur commun de toutes les grandes épopées marocaines: les mamans.
Quelques instants plus tard, Fouzi Lekjaa était porté en triomphe par les joueurs dans une célébration intense et joyeuse. Mon confrère Nasreddine Nasri m’aborde sur le parvis, les yeux encore brillants: «Tu te rends compte, Amine? On sort les Pays-Bas en ayant eu soixante-dix pour cent de possession. Cruyff doit se retourner dans sa tombe… mais avec le sourire des esthètes. Aujourd’hui, nous avons fait notre entrée définitive dans la cour des grands».
Des Néerlandais, grands seigneurs, viennent nous serrer la main avec une sportivité exemplaire. Quant aux Mexicains, ils nous enlacent en murmurant: Gracias, nos han vengado. La justice poétique avait été rendue. Avec soixante-dix pour cent de possession. Cruyff aurait apprécié.
En cherchant mon bus, j’aperçois une dernière fois le peperino. Elle est entourée de supporters mexicains qui la photographient en riant, elle qui leur explique en arabe dialectal ce qu’elle pense du match, eux qui approuvent sans comprendre un mot. La communion des peuples, version Casablanca-Monterrey.
Houston en ligne de mire
Dans l’avion pour Houston, les échos de Cielito Lindo, de La Bamba, les trompettes des Mariachis et les riffs lointains de Carlos Santana résonnent encore dans nos têtes. Et Speedy Gonzales qui trotte quelque part dans nos souvenirs d’enfance.
Je repense à Naybet et à sa sentence d’avant-match sur la fournaise et la gestion des efforts. À sa lecture du jeu, froide et juste, prononcée avant même le coup d’envoi. Ce soir, le Maroc lui a donné raison sur toute la ligne. La foi et le sérieux. Toujours.
Prochaine étape: le Texas. Un match couperet, le 4 juillet, jour de l’Indépendance américaine. Tout un symbole. Allô Houston ? Nous arrivons. Avec ou sans le peperino?
Les Lions de l'Atlas célèbrent l'égalisation d'Issa Diop contre les Pays-Bas en 16es de finale du Mondial 2026, disputé à Monterrey le 30 juin





































