Botola: la vérité n’est pas dans le 20

Complexe Mohammed V de Casablanca

ChroniqueDans un football marocain qui rêve de grandeur à l’horizon 2030, l’idée d’une Botola à 20 clubs gagne du terrain. Présidents, entraîneurs et désormais UMFP défendent l’élargissement du championnat. Mais avant d’ajouter quatre équipes, encore faudrait-il se demander si le véritable problème de notre ligue domestique se trouve dans le nombre de ses clubs.

Le 17/08/2026 à 10h42

J’ai fait un rêve. Dans mon songe d’une nuit d’été, la Botola comptait 20 clubs. Vingt clubs solides, structurés, riches de leurs stades pleins et de leurs centres d’entraînement. Des effectifs constellés de stars, des pelouses impeccables, des calendriers connus des mois à l’avance. Les supporters achetaient leurs billets sur leur téléphone, déjeunaient au stade avant le match, passaient par la boutique officielle en sortant et revenaient quelques jours plus tard visiter le musée de leur club.

Dans mon rêve, le champion empochait entre 210 et 235 millions d’euros à la fin de la saison. Rien que sa première place lui rapportait quelque 62 millions. Chaque club recevait plus de 110 millions d’euros au titre de sa part fixe des droits télévisés et commerciaux. À cela s’ajoutaient encore quelques dizaines de millions selon le nombre de matchs diffusés. Au Maroc, le football était devenu une industrie.

Et puis je me suis réveillé. Je venais simplement de rêver de la Premier League.

Mauvaise idée, alors, que de regarder les chiffres de notre Botola. Pas parce qu’il faudrait demander au championnat marocain de rivaliser avec le plus puissant championnat de la planète. La comparaison serait absurde. Mais parce qu’elle permet de comprendre ce qui fait réellement la puissance d’une compétition professionnelle.

Les 20 clubs anglais ont généré 6,8 milliards de livres de revenus en 2024-2025. Leur nouveau contrat de droits TV pèse 6,7 milliards sur quatre ans. En Angleterre, le football professionnel vend des matchs, mais aussi des abonnements, de la publicité, des hospitalités, des maillots, des visites de stade, de la restauration, des contenus et une marque exportée partout dans le monde.

Chez nous, la LNFP vient d’annoncer un chiffre d’affaires consolidé de 965 millions de dirhams (90 millions d’euros) pour les 16 clubs de Botola Pro. Voilà peut-être le vrai débat.

Le Maroc construit et rénove des stades magnifiques. Moulay Abdellah, Mohammed V, Tanger, Fès, Marrakech, Agadir… Nous aurons bientôt des infrastructures capables d’accueillir les plus grandes compétitions internationales. Mais combien de nos clubs savent aujourd’hui transformer un stade en source permanente de revenus? Combien disposent d’une véritable stratégie de billetterie, de merchandising, d’hospitalité, de restauration, d’événementiel? Combien publient chaque année des comptes suffisamment détaillés pour savoir précisément ce que vaut leur activité?

En Angleterre, autour des stades, on développe hôtel, commerces, musée, restauration et espaces pour les supporters. Chez nous, il arrive encore qu’un club ne sache pas, quelques jours à l’avance, dans quel stade il disputera son prochain match.

Et c’est précisément à ce moment-là que le football marocain a trouvé son grand sujet de l’été: passer la Botola à 20 clubs. Certains présidents le réclament. Des entraîneurs ont suivi. L’Union marocaine des footballeurs professionnels vient à son tour de défendre l’élargissement des première et deuxième divisions. Le dossier arrive désormais dans les discussions entre la LNFP et les clubs.

Pourquoi pas 20? Mais pourquoi 20? C’est la question à laquelle personne n’apporte encore de réponse économique, sportive et organisationnelle suffisamment convaincante.

Aujourd’hui, avec 16 équipes et 30 journées, notre calendrier se dérègle dès que plusieurs clubs avancent en compétitions africaines. Il faut composer avec les dates FIFA, les sélections nationales, les matchs reportés et cette Coupe du Trône que l’on peine régulièrement à loger dans une saison normale. À 20 clubs, ce ne sont plus 30 mais 38 journées. Soit huit matchs supplémentaires par équipe et 64 rencontres de plus à caser dans la saison.

Où? Quand? Avec quels effectifs? Dans quels stades? La question n’est pas accessoire au moment où une partie des enceintes du Royaume est engagée dans les travaux liés à 2030 et où certains clubs doivent déjà s’exiler temporairement.

On nous explique aussi que quatre clubs supplémentaires permettront de créer des emplois pour les footballeurs. C’est vrai, arithmétiquement. Quatre équipes de plus, ce sont des dizaines de contrats professionnels supplémentaires. Encore faut-il les payer.

Notre football traîne toujours des dossiers de salaires impayés, des litiges contractuels et des clubs dont les finances permettent difficilement d’assumer les engagements actuels. Ajouter huit journées, c’est aussi ajouter des déplacements, des hôtels, des primes, des coûts d’organisation et probablement élargir les effectifs. Créer des emplois est une excellente chose. Créer des contrats que les clubs ne peuvent pas honorer en est une autre.

Et puis il y a le terrain. Le football marocain n’a probablement jamais disposé d’autant de talents. Pourtant, lorsqu’on regarde la sélection nationale, combien de joueurs viennent directement de la Botola? Une grande partie de notre élite a été formée en Europe. L’Académie Mohammed VI a également réussi à produire des joueurs capables d’atteindre rapidement le très haut niveau. Les clubs marocains, eux, restent encore trop peu nombreux à alimenter régulièrement cette chaîne.

C’est peut-être ici que devrait commencer la réforme. Avant de chercher quatre clubs supplémentaires, cherchons quatre grands centres de formation supplémentaires. Puis dix. Demandons aux clubs professionnels de former davantage, de mieux vendre leurs joueurs, de structurer leurs directions sportives, d’exploiter économiquement «leurs» stades, de professionnaliser leur merchandising, d’augmenter leurs recettes commerciales et de présenter des comptes lisibles.

Demandons-nous surtout comment transformer les millions de Marocains qui suivent la Botola en une véritable économie du football.

Le problème n’est donc pas le chiffre 20. Un championnat à 20 clubs peut parfaitement fonctionner. La Premier League en compte précisément 20. Mais elle n’est pas devenue la Premier League parce qu’elle en compte 20. C’est toute la différence.

On peut mettre vingt noms dans un classement, cela ne créera ni des droits TV plus importants, ni des clubs mieux gérés, ni des centres de formation performants, ni des stades rentables. On aura simplement vingt clubs au lieu de seize. Et, si rien d’autre ne change, quatre clubs supplémentaires avec les mêmes problèmes.

Le Maroc dépense aujourd’hui des milliards pour préparer 2030. Nos stades changent de dimension. Notre sélection aussi. Il serait dommage que notre championnat professionnel pense sa propre transformation en commençant par la dernière ligne du problème: le nombre de participants. La Botola n’a pas besoin d’être plus grande avant d’être plus forte.

Cette nuit-là, pourtant, je voulais encore croire à mes vingt clubs, aux tribunes pleines, aux académies, aux millions des droits TV et à ces présidents parlant davantage de chiffre d’affaires que de subventions. Alors j’ai arrêté de calculer. Et je me suis rendormi.

Par Adil Azeroual
Le 17/08/2026 à 10h42