Le décor est planté dès l’annonce de la liste des 26 pour le Mondial 2026. Là où le public attendait la mise en scène du sélectionneur et les artifices du storytelling, Ouahbi s’avance avec une sobriété clinique. Pas d’effet d’annonce, pas de jeu avec la caméra: il pose ses dossiers comme un professeur son plan de cours. L’absence de certains noms prestigieux n’est pas un choix cornélien, mais une donnée technique, dictée par la seule logique structurelle.
Mais c’est lors du post-match contre Madagascar que sa posture prend toute sa dimension de manifeste. Dans la moiteur du stade, après une victoire qui aurait pu — et dû — déclencher l’hystérie collective, Ouahbi se présente devant la presse avec le même flegme que lors de son arrivée au complexe. Aucun triomphalisme, aucune dérobade.
Face à l’agitation des journalistes, avides de «petite phrase» ou d’émotion de victoire, il oppose un calme tranchant. Il décortique le match comme un exercice de style, parlant de «trajectoires», de «densification des espaces» et d’«équilibres» là où l’on attendait la magie. Le contraste est net: entre la ferveur de la salle et le flegme de ses analyses, il scelle son identité. Pour lui, la conférence de presse n’est pas un espace de communication, mais une extension du terrain: un lieu de travail où chaque mot est pesé.
L’homme avant le coach
Si Mohamed Ouahbi impose cette méthode, c’est qu’il ne joue pas l’autorité: il l’a reçue en héritage, au croisement de deux mondes. Fils d’un père contraint à l’exil très jeune, il grandit dans une culture où la parole est rare, réservée à l’essentiel. Une éducation de pudeur, où le silence vaut engagement. Cette rigueur se renforce en Belgique, où le travail s’impose par la structure, la répétition et l’abnégation. Professeur de formation, Ouahbi garde cette pédagogie discrète: il ne joue pas pour la galerie, il construit. Il développe ainsi un flegme pragmatique, cette capacité à rester maître de soi quand tout appelle à l’émotion.
C’est précisément ce flegme-là — hérité autant que cultivé — qui explique sa musique. Car gérer une équipe nationale, c’est aussi choisir un rythme. Et le Maroc, pays de mélomanes et de débatteurs nés, reconnaît instinctivement les siens.
Si Batma est le cri, Derham est l’architecture
Le stade a vibré avec Nass El Ghiwane. Il va gagner avec Jil Jilala.
Si Walid Regragui, avec son storytelling flamboyant, incarnait Larbi Batma — l’énergie volcanique de Nass El Ghiwane, celui qui montait sur scène pour faire trembler les murs, mêler la transe à la révolte et transformer chaque concert en cérémonie collective — Mohamed Ouahbi, lui, se rapproche de la profondeur méditative de Mohamed Derham. Il incarne l’esprit de Jil Jilala: pas de fracas, pas de percussions en furie. Plutôt cette harmonie lente, spirituelle, qui prend son temps, qui creuse, qui rassemble les âmes sans jamais forcer le passage. Une musique qu’on n’entend pas du premier coup, mais qui reste gravée longtemps après que la sono s’est éteinte.
Lire aussi : Le Maroc et ses 40 millions de sélectionneurs
Si Batma est le cri, Derham est l’architecture. Dans ce registre, chaque sélectionneur a sa chanson. Si Hervé Renard fut notre Abdelwahab El Doukkali du banc — voix puissante, présence solaire, capable d’émouvoir les foules et de transformer un vestiaire en salle de concert — Ouahbi, lui, évolue dans une autre octave. Là où Mourinho transforme la conférence de presse en champ de bataille personnel, Guardiola en partition totale et obsessionnelle, et Ancelotti en sourcil silencieux avec café à la main, Ouahbi pratique le détachement zen. Il est l’antithèse du sélectionneur-idole: une discipline de samouraï dans la sobriété d’un chef de famille.
Ave moi! — ou l’antithèse de César
On pourrait imaginer certains entraîneurs, en quête de lumière permanente, se réciter la tirade culte d’Alain Delon dans Astérix aux Jeux olympiques: «César ne vieillit pas, il mûrit. Ses cheveux ne blanchissent pas, ils s’illuminent. César est immortel... pour longtemps. César a tout réussi, tout conquis! C’est un Guépard! Un Samouraï! Il ne doit rien à personne. Ni à Rocco, ni à ses frères, ni au Clan des Siciliens. César est de la race des seigneurs. D’ailleurs, le César du meilleur empereur a été décerné à... César. Ave moi.»
Mohamed Ouahbi en est l’antithèse absolue. Là où César exige une couronne pour exister, lui se contente d’un tableau tactique et d’une séance vidéo. Là où César s’illumine, Ouahbi s’efface. Là où César conquiert pour régner, Ouahbi construit pour durer. L’un se contemple dans le miroir. L’autre regarde le terrain.
Ses proches rapportent qu’il aime à répéter certaines formules devenues son mantra: la primauté de la structure — «Nul nom n’est plus grand que la structure» —, la science du jeu fondée sur les données et la charge, et le silence comme rempart — «Le reste n’est que bruit extérieur.» Une philosophie de travail, pas un slogan de conférence de presse.
Le rendez-vous du 13 juin
On pourra toujours lui reprocher son austérité. Mais au fond, est-ce un acteur ou un architecte que nous attendons sur le banc?
Lire aussi : Mondial 2026: les Lions de l’Atlas sont arrivés aux États-Unis
Le «Maître» n’est pas là pour transformer le match en pièce de théâtre. Il est là pour transformer l’incertitude en organisation millimétrée, la cacophonie des 40 millions en une seule voix — celle des 26 Lions qui monteront sur le terrain face au Brésil.
S’il gagne, on oubliera vite son silence. L’histoire du football est ainsi faite: on célèbre les vainqueurs et on réécrit leur méthode en génie. Et s’il devait tomber — ce qui est le propre de tout funambule — il aura au moins eu le mérite de ne jamais trahir sa ligne. De rester droit dans ses bottes, fidèle à cette «citadelle intérieure» qu’il a patiemment bâtie à Maâmora, loin des caméras et du bruit.
Dans ce silence qui ressemble à de la sérénité, quand les percussions de Nass El Ghiwane se sont tues et qu’il ne reste plus que les harmonies profondes de Jil Jilala — douces, structurées, certaines — on comprend enfin que ce patron qui n’aime pas le bruit... a peut-être déjà tout dit.