Ce mercredi 27 mai, le Maroc s’est levé au son du muezzin. Jellabas blanches amidonnées, visages encore froissés par le sommeil, sacrifice accompli avec la solennité d’un rituel millénaire. Le mouton n’est plus, laissant place au travail minutieux de la découpe, sous une chape de plomb qui s’abat déjà sur les terrasses. Mais l’aube n’apporte aucune fraîcheur. La canicule s’installe, le sirocco souffle comme un arbitre partial, et même les murs suent.
Le boulfaf grillé patiente sur les braises, saupoudré de cumin qui chatouille les narines. Puis arrive le couscous d’«El Walida», préparé comme un traité de paix familial. On s’entasse autour du plat commun —hommes, femmes, enfants—, coudes contre coudes, sueur contre sueur, ventilateurs qui tournent mollement comme des supporters déçus en 1994. L’après-midi traîne au thé à la menthe brûlant, en attendant le méchoui du soir, cette apothéose dorée qu’on surveille depuis l’aube comme un trésor national, et la mrouzia qui console de tout, même d’une défaite contre le Lesotho.
C’est alors que le tonton, en bout de table, relève la tête de son téléphone comme s’il venait de découvrir le remède contre la canicule: «Vous avez vu la liste des 26 pour la Coupe du Monde?»
L’Aïd pouvait enfin commencer. Le vrai. Celui où on sacrifie les joueurs… avant même le mouton.
I. Le tonton, le neveu et le fantôme de 1986
Le salon devient une arène nationale où chaque invité devient sélectionneur, analyste et procureur à la fois. Même celui qui confond corner et penalty depuis 1998 donne son avis avec assurance.
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Si Feu Tayeb Seddiki avait été parmi nous, il aurait sûrement transformé cette pièce en une belle «halqa» moderne, où chaque phrase devient réplique et chaque silence un moment de tension dramatique.
Le tonton, qui n’a plus touché un ballon depuis l’époque où Timoumi et Bouderbala faisaient vibrer les stades, pose son téléphone avec l’air d’un stratège du KACM des années 80: «Finalement, la liste de Mohamed Ouahbi garde les certitudes du présent et regarde vers l’avenir. Franchement, c’est peut-être ce qu’il faut aujourd’hui.»
Le neveu, smartphone à la main et statistiques en bandoulière, ne lâche rien: «Oui, mais Boufal… Il s’entraînait encore à Maâmora sous cette chaleur de four et il saute! Wallah, c’est du gaspillage. Ce garçon, il peut débloquer un match avec un simple dribble de cheville.»
«Et Regragui alors?», rétorque le tonton. «Lui, il avait calmé tout un pays avant le Qatar. Il gérait mieux la pression que nous gérons le thé brûlant.»
II. Le prof de Maâmora face aux amateurs de bruit
«Les gens aiment les sélectionneurs qui font du show», glisse le neveu avec un sourire en coin.
«Des histoires de chahut!», coupe le tonton en riant. «Certains adeptes des sorties médiatiques fracassantes lui reprochaient son silence, dans un pays qui se délecte d’ordinaire des tirades de sélectionneurs stars comme Renard ou Regragui, ou encore du tempérament clivant et intransigeant d’un Vahid… Lui, il répond sur le terrain: U20 champion du monde au Chili, France dehors, Argentine renversée. C’est du travail de prof sérieux, pas de star d’Instagram. Il connaît le foot dans ses entrailles. Il connaît les hommes, comment les faire grandir, comment transformer un groupe en commando.»
Le neveu hoche la tête, mi-amusé mi-résigné: «Au fond, on parle enfin de football. Pas de drames, pas de WhatsApp groups en feu. Miracle.»
III. La colonne vertébrale et le destin du groupe
Dehors, le goudron fond comme du chocolat au soleil de Rabat.
«Sa liste sécurise le présent et mise sur l’avenir», insiste le tonton.
«Aguerd m’inquiète quand même», répond le neveu. «Pubalgie + canicule = risque de drame. Ça augure d’une bis repetita du cas Saïss à la CAN.»
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Le tonton tranche la viande comme s’il alignait la défense: «La base est solide: Bounou, Hakimi, Amrabat, Mazraoui. Une colonne vertébrale en béton armé. Et autour, la jeunesse prend d’assaut les coulisses: Bouaddi le prodige lillois, El Aynaoui le métronome de la Roma, Talbi de Sunderland… C’est comme notre méchoui sous cette canicule — croûte dorée et solide dehors pour résister au feu, généreux et imprévisible dedans. Et comme tout bon méchoui, il ne faut pas soulever le couvercle toutes les cinq minutes. Laisser cuire. Faire confiance. Le résultat sera là.»
«Et devant?», relance le neveu. «Les artistes: Brahim, Rahimi, El Kaabi, Ezzalzouli. Ceux qui font la différence en un clin d’œil. Laisse-le travailler.»
Le neveu pose enfin son téléphone. Pas convaincu à 100%. Mais presque. Il regarde le méchoui qui dore lentement sur les braises et murmure, comme pour lui-même: «Inch’Allah. Parce que si on perd contre le Brésil en entrée, il m’entendra râler jusqu’à la CAN 2027.»
Le tonton éclate de rire. Dehors, la nuit commence à promettre ce que la journée n’a pas tenu — un peu de fraîcheur, enfin.
IV. La nuit des sons et des projections
Le salon respire. Les assiettes se vident. Les voix baissent d’un ton — celui qu’on prend quand le débat cède la place au rêve.
Le neveu souffle, mi-sérieux mi-blagueur: «Amaimouni… personne ne le connaissait il y a six mois. Sbaï le réserviste non plus.»
Le tonton sourit dans sa moustache. La radio s’allume doucement, et c’est d’abord Lmarikan de Houcine Slaoui qui s’échappe du poste — ce fox-trot malicieux enregistré à Paris en 1944, quand un Marocain chantait déjà l’Amérique avec le sourire de celui qui sait que les rêves finissent toujours par traverser l’Atlantique. Quatre-vingt-deux ans plus tard, les Lions s’apprêtent à lui donner raison.
Puis les voix habitées de Jil Jilala prennent le relais quelques instants, avant de laisser place aux standards américains qui commencent à peupler les rêves du salon.
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Pendant quelques secondes, le patio quitte Rabat pour les avenues de New York. New York, New York de Sinatra face au Brésil. Les harmonies de Massachusetts des Bee Gees contre l’Écosse. Et la nostalgie de Georgia on My Mind de Ray Charles face à Haïti. Le salon rêve déjà aux grandes nuits américaines.
Le tonton, pensif mais taquin: «Mohamed Ouahbi aussi a dû vivre sa Lili Touil… trois nuits blanches, du café noir et un cachet d’aspirine. Comme tout bon Marocain avant un grand événement.»
Le neveu sourit. Le tonton ferme les yeux: «Les Lions seront prêts dans 17 jours… Inchallah.»
17 jours. Et déjà 40 millions de sélectionneurs retiennent leur souffle. Houcine Slaoui avait raison depuis le début. L’Amérique, c’était pour nous.
Mais d’ici là, une seule consigne s’impose — et celle-là vient directement d’Ouahbi: buvez de l’eau fraîche. Le Mondial peut attendre. La canicule, elle, n’attend pas. Aïd Moubarak Saïd.
