Il y a des voyages qui ressemblent à des rendez-vous avec l’Histoire. Buenos Aires est de ceux-là. Le Maroc y a posé ses valises pour raconter son projet et son ambition pour le Mondial 2030. À l’Olé Sports Summit, la Fondation Maroc 2030 est venue parler de coordination, de mobilisation, de grands projets et surtout de ce que la Coupe du monde laissera derrière elle lorsque les tribunes se videront et que le dernier ballon aura cessé de rouler.
L’ONMT raconte, lui, un autre versant de cette histoire: le Maroc comme destination, comme éblouissement des sens, une terre à regarder, à écouter, à respirer, à goûter, à parcourir. Le Mondial ne serait alors plus seulement un spectacle dans les stades, mais une expérience qui commence bien avant le coup d’envoi.
Deux discours, une même idée: un Mondial ne se joue pas seulement pendant quatre-vingt-dix minutes. Il commence avant le coup d’envoi et continue longtemps après le coup de sifflet final.
Mais derrière les discours et les présentations, il y a autre chose. Une mémoire. Une histoire de football qui relie deux villes séparées par un océan, mais rapprochées depuis longtemps par un ballon.
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Fares Yassir, ambassadeur du Maroc en Argentine, a résumé ce rêve avec une phrase qui ressemble à une invitation: «Nous rêvons d’une finale avec l’Argentine à Casablanca». Rêvons.
Bienvenue dans le Dernier Tango à Buenos Aires. Buenos Aires a fait de Carlos Gardel la voix du tango et de Diego Maradona l’icône du football. Deux façons, finalement, de danser avec le destin.
Buenos Aires, le rêve marocain
Dans L’Aleph, Jorge Luis Borges imagine un point minuscule où tous les lieux du monde apparaissent en même temps. Le football possède peut-être son propre Aleph: un ballon. Il suffit de le poser sur un terrain vague pour que Buenos Aires rencontre Casablanca.
Saint-Exupéry connaissait déjà le chemin. Avec l’Aéropostale, Buenos Aires fut l’une des grandes étapes de cette aventure qui reliait les continents. Cap Juby, Casablanca, Dakar, Buenos Aires: avant le football, il y avait déjà cette route invisible entre le Maroc et l’Argentine.
Puis le football a pris le relais. Helenio Herrera était né à Buenos Aires. Il arriva enfant au Maroc et grandit à Casablanca. À l’Atlético de Madrid, sous ses ordres, la Perle Noire Larbi Ben Barek allait régner sur l’Espagne. Alfredo Di Stéfano, lui aussi enfant de Buenos Aires, emprunta une autre route vers l’Espagne. Au Real Madrid, il allait devenir l’une des grandes figures de l’histoire du football européen.
Deux Argentins. Deux trajectoires. Deux passerelles entre Buenos Aires et Madrid. Et, au milieu de cette géographie du football, Casablanca avait déjà écrit son propre chapitre avec Ben Barek.
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Les clubs argentins, eux, connaissaient déjà le chemin du Royaume. La Coupe Mohammed V ouvrit ses portes aux grandes équipes sud-américaines : Boca Juniors à Casablanca en 1964, puis en 1966, Racing Club d’Avellaneda en 1968, Estudiantes de La Plata en 1975. La Pampa connaissait le chemin du Royaume.
Du potrero à la rue et au terrain vague
Il faut comprendre le potrero. Un terrain vague. De la poussière. Quelques gamins. Un ballon. Pas grand-chose, sinon l’essentiel. Le football argentin y a construit une partie de sa mythologie, et Maradona en est devenu le symbole absolu. Mais en 1975, un autre homme regardait déjà ailleurs. Carlos Salvador Bilardo, alors entraîneur d’Estudiantes de La Plata, était à Casablanca pour la Coupe Mohammed V. Il observa les jeunes Marocains jouer et lâcha cette phrase devenue presque prophétique: «Acá está el futuro del fútbol». Le futur du football est ici. Parce que, disait-il, «la gente todavía juega». Ils jouaient encore.
Avant les académies, les data et les laboratoires de performance, il y avait la rue, le ballon cabossé, l’improvisation. Le potrero peut produire Maradona.
Le terrain de Casa avait fait naître Larbi Ben Barek, ses héritiers et, depuis, tant de futurs Lions de l’Atlas. Bilardo avait vu les gamins. L’histoire allait lui donner raison. Le football n’est pas un îlot. C’est la plus belle des passerelles.
Maradona et les héritiers de la Perle Noire
Diego Maradona est lui aussi entré dans cette histoire. En 1994, à Salta, l’Argentine affrontait le Maroc. Maradona portait le brassard de capitaine et inscrivit un penalty. Dix ans plus tard, en 2004, retour à Casablanca. Maroc-Argentine.
Le public marocain scande le nom de Maradona, alors en convalescence à Buenos Aires. Les Argentins entrent sur la pelouse avec un message qui résume le moment: «Diego, estamos con vos». Diego, nous sommes avec toi. Le football est parfois une mémoire sans archives. Il suffit d’un nom.
Maradona reviendra encore au Maroc. En novembre 2016, à Laâyoune, il participe au match de gala organisé à l’occasion du 41e anniversaire de la Marche Verte. Devant la presse, il lance avec son enthousiasme coutumier: «Vive le Roi, vive le Maroc et vive le Sahara!» Un cri du cœur, comme il en avait le secret.
Et le fil continue. À Saint-Étienne, aux Jeux olympiques de Paris en 2024, le Maroc bat l’Argentine 2-1, grâce à un doublé de Soufiane Rahimi. Un an plus tard, à Santiago, les Lionceaux de l’Atlas retrouvent l’Argentine en finale de la Coupe du monde U20. Le Maroc gagne 2-0. Yassir Zabiri signe un doublé.
Le premier titre mondial marocain de l’histoire est écrit. Bilardo avait parlé du futur. Les Lionceaux venaient d’en donner une image. Les Lionceaux parlent, eux aussi, d’héritage. Rahimi et Zabiri ne sont pas Maradona. Ils n’ont pas à l’être. Ils sont les enfants de Larbi Ben Barek et du potrero, d’une histoire qui a commencé bien avant eux.
Même Yassine Bounou, supporter de River Plate et proche d’Ariel Ortega, en est une autre passerelle. Deux villes éloignées sur une carte. Deux villes proches dans la mémoire.
La finale au bout du tango
Le tango, dit-on, avance de deux pas et recule d’un. À Buenos Aires, c’est une danse. En 2030, les partenaires seront le Maroc, l’Espagne et le Portugal. Trois maillons d’une même chaîne, trois ambitions autour d’un même Mondial. Mais pour la finale, deux maillons concentrent les regards: Madrid et Casablanca.
Le dernier pas de danse se joue ailleurs.
Pour le centenaire de la première Coupe du monde, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay accueilleront chacun un match de célébration, avant que le tournoi ne se poursuive au Maroc, en Espagne et au Portugal. Le fil qui relie Casablanca et Buenos Aires traversera donc bien le Mondial 2030. Reste la finale.
À Madrid, le tango change de rythme. La finale 2030 vire à la crise de nerfs. Le Santiago-Bernabéu est naturellement dans les conversations espagnoles. À Casablanca, le Grand Stade Hassan II porte la même ambition.
Mardi, des banderoles déployées au stade Ramón Sánchez-Pizjuán, lors d’Espagne-Croatie, ont relancé la polémique autour de la finale 2030. Parmi les messages apparus dans les tribunes: «La final 2030 en España».
Le journaliste Rubén Martín, voix de la COPE, s’est régulièrement exprimé sur cette bataille autour de la finale. Santiago Cañizares, ancienne gloire de la Roja devenue consultant, a de son côté estimé que la géopolitique pourrait peser dans la décision concernant la finale et présenté le Maroc comme un concurrent sérieux.
Jorge Azcón, président du gouvernement d’Aragon, s’est lui aussi inquiété du projet marocain. À Casablanca, on avance. Et c’est là que Buenos Aires reprend tout son sens. Un Mondial, c’est un futur. Mais c’est aussi une mémoire. Un héritage.
Les Lionceaux qui ont battu l’Argentine à Saint-Étienne, puis à Santiago, auront en 2030 l’âge de porter un Mondial. Ce potrero d’aujourd’hui, celui que Bilardo avait deviné en 1975, sera alors chez lui, devant son public. Après tout, les plus belles histoires commencent souvent par un ballon, quelques gamins et un terrain vague.
Le premier tango aura résonné à Buenos Aires. L’ultime rêve reste à écrire à Casablanca, sous le toit du Grand Stade Hassan II. Inchallah.
Le football, dans son essence pure, sera à l’honneur avec la consigne éternelle du Pibe de Oro: «Demostremos respeto a la gente… ¡A jugar!» Montrons du respect aux gens. Et maintenant, jouons.
