Papa, le 13 novembre, je retournerai à Donor. Tu me conduisais au stade quand j’étais gamin, ta main serrant la mienne. Tu m’expliquais le football avec la rigueur d’un professeur et les certitudes d’un sélectionneur de salon. À t’écouter, le Maroc aurait remporté trois Coupes du monde si la Fédération avait simplement pris tes appels.
À Casablanca, un père ne commente pas le match: il rend la justice. Tes verdicts ne souffraient aucun appel. Quand j’osais émettre un doute, ton regard tranchait: «Tu comprendras quand tu auras mon âge».
J’ai grandi, papa. Je connais les schémas tactiques, les coulisses, les mystères du hors-jeu. Devant un penalty litigieux, je cherche pourtant ton sourcil levé. La VAR peut disséquer les images sous tous les angles ; elle ne rendra jamais nos dimanches.
Une mémoire à deux
Le 29 mars 2022, nous étions ensemble pour Maroc–RDC. Victoire 4-1, qualification pour le Qatar, stade en transe. Nous ignorions que ce serait notre dernier match partagé dans cette enceinte.
Je me rappelle tes gestes quand le ballon frôlait le poteau et tes débriefings au retour. Dans la voiture, l’arbitre écopait d’une convocation par décret personnel. Le coup de sifflet final ouvrait une seconde période autour du thé, où le procès reprenait, pièces à conviction à l’appui.
Maroc–RDC ne sera jamais une simple ligne dans les archives. J’étais encore ton fils, assis à tes côtés, sans savoir que ce souvenir prendrait un jour toute la place. On ne reconnaît les dernières fois qu’après coup.
Casablanca, le roman de nos légendes
Casablanca ne se résume pas à l’éclairage noir et blanc d’Humphrey Bogart. C’est notre cité, celle des klaxons, des cafés en ébullition et des débats qui survivent au coup de sifflet final. Chez nous, l’histoire du football ne s’apprend pas dans les livres. Elle se transmet à table, entre deux verres de thé, par des témoins qui n’ont jamais admis qu’on les contredise.
Tu commençais toujours par 1961. Les Espagnols à Casablanca: Di Stéfano, Puskás, Gento, des noms qui sonnaient comme des monuments. Face à eux, la classe d’Abderrahmane Belmahjoub, la vista d’Hassan Akesbi, la hargne d’Abdellah «Malaga». Tu en parlais comme d’un fait d’armes auquel tu aurais personnellement participé. Je ne t’ai jamais demandé si tu avais vraiment vu ce match. Certaines questions abîment les légendes.
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Puis venait 1970, le Mondial, le capitaine Driss Bamous, Ahmed Faras, Mohamed El Filali, et la magie du regretté Mustapha «Petchou» Choukri. Tu prononçais ce surnom avec une douceur que je ne t’ai jamais connue ailleurs. Tu y ajoutais Acila, Larbi Aherdane, Hamid Hazzaz, ces hommes qui préparaient dans l’ombre le sacre continental de 1976. Là, ta voix changeait. Plus de commentaire, plus de verdict. Juste un homme qui racontait un bonheur.
Tu passais ensuite aux Lions de Timoumi et de Zaki, au Maroc–Égypte de 1985 et à la route du Mexique. Tu t’arrêtais sur le Mondial 86, le premier du continent à sortir d’un groupe, le Portugal battu 3-1, puis l’Allemagne, ce coup franc de Matthäus que tu qualifiais de «coup de massue». Quarante ans après, tu en voulais encore à ce mur mal fait.
Il y avait aussi les têtes. Celle de Laghrissi face à la Zambie en 1993, celle de Raghib en 1997, et le triplé de Boutaieb devant le Gabon, qui ouvrait les portes du Mondial 2018 après vingt années d’exil. Tu avais pleuré ce soir-là, sans le reconnaître. Tu disais que c’était la fumée du café. Dans un salon sans fumée.
Je pourrais réciter la liste en dormant. Je crois que c’était le but.
Maroc–Algérie 1979 restait ta cicatrice. Des décennies plus tard, ce résultat pouvait encore te couper l’appétit. Certaines défaites avaient chez toi un droit de prescription plus long qu’un crédit immobilier.
Et puis il y avait Donor, ce sanctuaire où Pelé était venu saluer Larbi Benbarek en 1975: « Si je suis le roi, Benbarek est le dieu». Tu citais la phrase en baissant la voix, comme on cite un verset. Pour toi, Donor n’était pas un stade: c’était l’endroit où le football marocain avait été reconnu par ses pairs.
À Casa, même les astres du ballon rond doivent se méfier des experts de tribune. Tu pouvais avoir vu Pelé ou Di Stéfano: un voisin trouvait toujours un ailier du derby capable d’un contrôle supérieur. Ici, la modestie a ses limites, surtout quand le thé est chaud et que le voisin prépare déjà la prochaine Coupe du monde.
Koulchi fi Casa
Casablanca rassemble le col blanc, l’ouvrier, l’étudiant, le commerçant, le cireur et l’ingénieur. Donor appartient à tous. Rajaouis et Wydadis peuvent s’écharper pendant deux heures sur le meilleur public, puis chanter ensemble pour les Lions. La paix dure jusqu’au lendemain matin, parfois moins longtemps si quelqu’un ressort les statistiques des derbys.
C’est aussi le fief de celui qui fredonne Nass El Ghiwane et du gamin qui ne jure que par les rythmes de L’Boulevard. Le temps d’un match, les différences s’effacent. Il ne reste qu’un maillot et l’angoisse partagée sur un corner adverse.
Complexe Mohammed V
Le 13 novembre, je retrouverai les chants, les trompettes et cette manière bidaouie de refaire l’équipe avant même l’arrivée du bus. Le sélectionneur aura son plan ; dans les tribunes, des milliers d’entraîneurs auront déjà trouvé mieux. À Casa, le banc de touche est parfois le seul endroit où l’on ne peut pas s’asseoir pour donner des consignes.
Je regarderai les enfants venus avec leurs parents. L’essentiel n’est pas seulement sur la pelouse: il est assis juste à côté, à transmettre une légende. Un jour, cette voix manque. On comprend alors que ces histoires étaient notre manière d’être ensemble.
Les légendes ne meurent pas
Le gamin qui serrait ta main est devenu un quadra qui connaît les grandeurs et les petites comédies du ballon rond. J’ai appris que les arbitres n’étaient pas tous vendus à l’adversaire et qu’un entraîneur pouvait effectuer un changement sans consulter les supporters. La vie réserve des surprises, même aux plus grands spécialistes.
Si tu étais encore là, c’est moi qui te raconterais cette équipe d’aujourd’hui. Je te parlerais du calme de Yassine Bounou, de l’autorité d’Achraf Hakimi, de la rigueur de Nayef Aguerd, du travail de Neil El Aynaoui et de la précocité d’Ayyoub Bouaddi, le jeune talent de l’Etihad Stadium. Je te raconterais aussi la classe de Saibari et les éclairs d’Abde.
Tu m’interromprais sûrement pour demander pourquoi tel joueur n’était pas titulaire ou pourquoi le sélectionneur n’écoutait pas les vrais connaisseurs. Je te dirais que les temps ont changé. Tu sourirais, pas convaincu, avant de proposer ton onze de départ. Il faut croire que certaines traditions ne vieillissent pas.
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Tu m’as transmis l’essentiel: le goût du récit, l’amour du maillot et le respect de la mémoire.
Après trois quarts d’heure à chercher une place de parking, je reprendrai ma place en tribune, et je chercherai ta silhouette. Ce qui fait mal, ce sont ces rires minuscules, ces regards complices, ces remarques adressées à quelqu’un qui n’est plus là pour y répondre. Tu habites mes expressions, ma manière d’observer le jeu, cette passion reçue en partage. L’héritage d’un père réside dans ce qu’il dépose silencieusement en nous.
J’aurais aimé discuter chaque décision arbitrale avant de rentrer refaire le monde autour d’un thé. J’aurais aimé tenir ta main une dernière fois, sans savoir que ce serait la dernière.
Quand les chants s’élèveront sous les projecteurs de Donor, je t’entendrai pester contre tel joueur ou corriger la tactique du coach Ouahbi. Et je sourirai: dans nos discussions de café, tu auras sans doute, cette fois encore, le dernier mot.
Bienvenue à Casa, papa. Cette fois, c’est moi qui t’emmène au stade. Je t’emmène chez nous. Je t’emmène à Donor.















